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Mahmoud Al-Lozy : Le dramaturge effervescent

Névine Lameï, Lundi, 25 février 2013

Professeur d’art dramatique à l’Université américaine du Caire (AUC) et membre du jury au dernier Festival des jeunes créateurs, Mahmoud Al-Lozy joue son théâtre provocateur, sur un puissant socle de dignité humaine.

Mahmoud Al-Lozy
Mahmoud Al-Lozy (photo: Mohamad Adel)

Qu’il l’admette ou pas, son théâtre « d’actualité » se voit classé au service des bouleversements culturels, mais aussi sociopolitiques. Un théâtre émotionnel de dignité humaine, dont le style de jeu dépasse la « dramaturgie classique », pour exprimer la contestation. Il s’agit du théâtre du metteur en scène, dramaturge et comédien Mahmoud Al-Lozy, à la fois professeur d’art dramatique à l’AUC (depuis 2007), directeur de son théâtre (depuis 2012) et fondateur d’un premier théâtre arabe à la même université en 1986. Un théâtre dont il a effleuré les planches, lorsque sa mère, ancienne étudiante à l’AUC, a invité son fils à assister à l’une de ses performances dans les années 1960, l’année de « l’effervescence du théâtre en Egypte », selon notre professeur. Une même scène qu’Al-Lozy a menée avec son fils, un cinéaste, et sa fille, jeune comédienne Yousra Al-Lozy, et dans laquelle il a joué, en 2010, le rôle de Naïm, son professeur d’arts plastiques dans Bel alwane al-tabieya (en couleurs naturelles). Un film sur la liberté d’expression et le rapport art/religion. « Ce qui m’importe c’est le caractère du personnage joué. Au début, le théâtre ne m’intéressait pas du tout. J’ai été forcé par une amie indienne, lors de ma première année à l’AUC, à jouer au festival de théâtre de l’université, au printemps de l’année 1973, le rôle d’un avocat corrompu dans Queens of France. Un rôle que je refusais, jusqu’au jour où je n’avais pas d’argent sur moi. Saisissant cette occasion, mon amie indienne m’a invité à déjeuner en échange d’accepter le rôle de l’avocat », déclare Al-Lozy, encouragé par David Woodman, directeur du théâtre de l’AUC à l’époque, à participer à tout événement théâtral de l’université.

En 1973, le jeune Al-Lozy plonge donc dans la scène théâtrale créant même un théâtre français à l’AUC en jouant La Cantatrice chauve d’Ionesco et Les Justes de Camus. D’ailleurs, la culture française a laissé un grand impact sur le jeune universitaire, ancien élève du Lycée français de Bab Al-Louq, à la place Tahrir. « L’incendie déclenché dans mon école, le 23 novembre passé, m’a brisé le coeur. Car quand les forces de sécurité d’un Etat se donnent la permission d’occuper une école, de tirer sur les gens dans la rue par ses fenêtres et d’utiliser les équipements scolaires comme projectiles, alors il s’agit d’un Etat barbare », s’indigne Al-Lozy. Et d’ajouter avec moquerie bien mesurée : « Je me souviens qu’en 1973, en jouant Les Justes à l’AUC, j’ai été interrogé pendant 3 heures, à l’âge de 22 ans, par les services de sécurité d’Etat, sur la raison de mon choix pour cette pièce, et si j’encourageais les assassinats politiques ! ».

Pour Al-Lozy, rien ne peut freiner ni son enthousiasme intrépide, ni son engagement envers son travail, même s’il trouve de la peine quotidienne à rejoindre son bureau à l’AUC, sur le nouveau campus à la périphérie du Caire. Un long trajet qu’Al-Lozy parcourt depuis son quartier de Zamalek. Dans son petit bureau, où il reste de 8h à 22h en raison des répétitions théâtrales, Al-Lozy place les objets de son quotidien à disposition. Photos familiales, d’autres avec ses étudiants, une bouilloire, du thé à la menthe, des boîtes à café, un sucrier, un canapé … Avec une immense bibliothèque regroupant les pionniers du théâtre occidental et arabe ; de très anciens documents traitant de Nasser et de la Palestine ; des bouteilles vides lui servant d’accessoires. Un vrai décor théâtral incrusté de grandes photos de Charlie Chaplin, d’Oum Kolsoum, des Beatles et de Bob Dylan. Cette belle ambiance des années 1960, la plus trépidante pour Al-Lozy, est liée à un poster de l’équipe de football égyptienne Ahli. « Je suis un fan d’Ahli. Cependant, depuis le massacre dans le stade de Port-Saïd, le 1er février 2012, je n’ose pas regarder le foot. J’aspire pour les Egyptiens à une vie décente, de dignité humaine et non de sauvagerie. La seule chose dont je suis sûr, c’est que les vrais révolutionnaires ne vont plus se taire. J’avais beaucoup d’appréhension quant à la révolution du 25 janvier. Un mouvement de protestation révolutionnaire, mais de naïveté politique. Les révolutionnaires ont exercé une forte pression sur le régime Moubarak pour le faire chuter, sans se rendre compte des compromis implicites entre forces extérieures superpuissantes, forces de l’armée et Frères musulmans qui suivent actuellement un même régime autoritaire hérité de Moubarak. Un régime qui nous a mis dans cette atmosphère intégriste », déclare Al-Lozy.

Il n’est donc pas question de trouver dans son bureau un grand portrait du Che Guevara, celui d’un « révolutionnaire romantique » qu’Al-Lozy conseille à ses étudiants de lire, loin de l’image de monstre sanguinaire qu’en donnent ses détracteurs. D’ailleurs, le bureau d’Al-Lozy, notre pédagogue très énergique et vivant, est cordialement ouvert à ses étudiants. « Mes étudiants sont mes égaux, sans discrimination, ni recommandation, pour combattre toute corruption et manque de dignité humaine. Avec mes étudiants, j’obtiens de meilleurs résultats que de travailler avec des stars pour qui le metteur en scène ne compte pas. Je n’aime pas jouer ce rôle de clown », déclare-t-il.

Membre du conseil administratif du studio Emadeddine pour jeunes talentueux de théâtre, Al-Lozy s’intéresse également à participer à toute festivité théâtrale pour jeunes. Il vient de contribuer en tant que membre du jury au Festival des jeunes créateurs, récemment donné à l’Institut français d’Egypte.

Choquer et provoquer avec humour. C’est sa manière d’enseigner. « J’admire les tragédies grecques, dont les expériences humaines ne sont pas fragmentées, mais inclusives de relations familiales, politiques, religiosité, sexualité et conflits ethniques. Ce qui est également clair dans mes cours sur Shakespeare, Brecht, Ibsen, Camus, Tchekhov, Molière … Des auteurs qui jouissent d’une écriture théâtrale qui provoque des questions sur l’existence humaine, sur les conflits et les obstacles qui entravent les désirs de l’homme », affirme Al-Lozy, qui, croyant fort à l’émergence d’un système d’enseignement supérieur compétitif, garde une profonde expérience de ses études théâtrales en Californie ou à Londres. Al-Lozy était professeur adjoint d’art dramatique à l’Université de Santa Barbara en Californie, de 1981 à 1984. « Encore étudiant à l’AUC, j’ai été chanceux de voyager fréquemment en Angleterre. J’ai fait un stage de jeu d’action en 1970 à la RADA, l’académie royale d’art dramatique, à Londres. Et comme le théâtre national londonien, l’Old Vic, monte des pièces du répertoire classique, il en est de même pour la France et sa Comédie française. Des théâtres nationaux qui préservent la mémoire d’un peuple. En France comme en Angleterre, nous pouvons voir des pièces du classique et du contemporain. Une longue tradition théâtrale ininterrompue et vivante qui fait partie de la vie culturelle des Français comme des Britanniques », déclare Al-Lozy. Néanmoins, il dénonce le théâtre moderne en Egypte, devenu de plus en plus « puritain » d’une religiosité anti-art. « Dès les années 1970, l’Egypte a perdu son théâtre national et ses pionniers des années 1960, qui représentaient un développement essentiel dans l’histoire du théâtre égyptien. Tels que Noaman Achour, Naguib Sorour, Tewfiq Al-Hakim, Saadeddine Wahba, Mikhael Roman et Alfred Farag. D’ailleurs, leurs pièces, qui partaient d’un terrain purement égyptien, social et politique, et non d’un théâtre étranger ou arabisé, ont été interdites sous prétexte que le théâtre de cette période faisait partie d’un complot communiste et sioniste ! Ce qui a permis malheureusement la montée du théâtre commercial. Une décadence complète », souligne Al-Lozy. Ce dernier s’est décidé à soutenir la cause d’un « vrai » théâtre égyptien. Cela, lorsqu’il a pris en charge la mission de fonder à l’AUC, en 1986, un département de théâtre arabe.

Dans les faits, il a revivifié sur scène avec ses étudiants, à travers un travail de dramaturgie, un bon nombre de pièces égyptiennes des années 1960, celles d’un héritage culturel arabe dit « révolutionnaire » qui critiquait la monarchie, la féodalité, le capitalisme, la corruption et l’injustice sociale. Entre autres pièces jouées : Al-Nas elli taht (ceux d’en bas, 2012) de Noaman Achour, Ménén aguib nas (d’où j’apporte des gens, 2011) de Naguib Sorour, Al-Less (le voleur, 2010) de Tewfiq Al-Hakim, Zawgui yahéb al-leab (mon mari aime jouer, 2009) de Saadeddine Wahba, Isis habibati (Isis mon amour, 2007) de Mikhael Roman, Soliman Al-Halabi (2004) d’Alfred Farag, et Ard al-miaad (la terre promise, 2002) de Karim Al-Rawi, au sujet de la résistance palestinienne. « J’admire chez Al-Rawi, cet écrivain alexandrin émigré au Canada, ses écritures anarchistes qui revendiquent tout droit humain », poursuit Al-Lozy, lequel a obtenu son doctorat de l’Université de Santa Barbara en 1986, avec une thèse intitulée Traductions et critiques en anglais de quatre pièces du théâtre égyptien des années 1960. Un doctorat précédé d’un diplôme, en 1976, de l’AUC, sur La Peste de Camus. Une épidémie peut-être assimilée chez Al-Lozy à l’expansion du fascisme !

« En 1948, après la Seconde Guerre mondiale, nous avons assisté à l’occupation de plusieurs capitales arabes : Jérusalem, Beyrouth, Bagdad, et qui sait quelles autres dans le futur ? », se demande Al-Lozy. D’ailleurs, sa pièce Us and Them (nous et eux, 2006), au sujet de Beyrouth-Ouest assiégée en 1982 par les troupes israéliennes, fait partie de sa trilogie We That Are Young, comptant également And Then Went Down to the Ship (2002), produite et jouée au Lincoln Center à New York, et Bay the Moon (1998). Dans sa trilogie, Al-Lozy dépeint une image géopolitique du monde arabe qui dramatise la dignité humaine perdue. D’ailleurs, Bay the Moon a été interdite par l’Etat égyptien en 1998. « Bay the Moon suscite diverses questions sur la Guerre d’Octobre 1973, en Egypte. Pourquoi il y a eu la percée de Sharon ? Pourquoi après que les forces de l’armée égyptienne ont traversé le Suez, elles se sont retirées les larmes aux yeux, tandis que le peuple de Suez (ville du Canal) a dû défendre sa ville ? Quelle est la nature des relations militaires égypto-israéliennes ? Un point de vue basé sur des témoignages de Mahmoud Hussein dans son livre Les Arabes au présent », conclut-il.

En acte de résistance et non de victoire, et suite à l’interdiction décidée par les autorités du pays, Al-Lozy a réussi à monter Bay the Moon dans son salon à Zamalek, pour alléger la colère et la frustration de ses étudiants. « Mon théâtre se joue n’importe où », assure Al-Lozy, qui aspire à créer une école capable d’offrir aux jeunes doués l’espace d’un jeu sans restriction étatique.

Jalons

Février 1954 : Naissance au Caire.

1976 : Magistère en littérature comparée sur les pièces de Tchekhov (AUC).

2008 : Palestine Uncovered in My Name is Rachel Corrie, colloque sur les témoignages d’une jeune militante américaine morte dans la bande de Gaza durant la seconde Intifada.

2012 : Mamnoue mén al-ard (interdit de monter), pièce basée sur les événements de la Guerre d’Octobre 1973, censurée par les autorités.

Février 2012 : Membre du jury au Festival des jeunes créateurs à l’Institut français d’Egypte.

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