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Mohamad Abdou: Une légende qui chante

Yasser Moheb, Dimanche, 26 juin 2016

Après plus de 50 ans de carrière, le chanteur saoudien Mohamad Abdou reste parmi les noms les plus prestigieux de la chanson arabe. A 67 ans, il vient de donner un concert au Caire où il a été de nouveau ovationné.

Mohamad Abdou

Il fait partie de ces grands noms qui ont marqué le patrimoine de la musique arabe. Ses chansons ont fait le tour du monde, faisant de Mohamad Abdou l’une des icônes de la musique arabe, surtout celle des pays du Golfe.

De retour sur scène après des années d’absence, le chanteur saoudien vient d’animer un concert au Caire, à l’occasion de la sortie de son nouvel album Aalli Al-Sokout (hausser le silence).

Ovationné, il ne cache pas ses sentiments chaleureux vis-à-vis du pays du Nil. Car Mohamad Abdou et l’Egypte, c’est une longue histoire d’amour. « C’est en Egypte que j’ai connu mon premier succès, dans les années 1970. Tous les Arabes ont de tout temps considéré Oum Kalsoum, Abdel-Halim et Mohamad Abdel-Wahab comme des piliers de la chanson arabe », affirme-t-il.

Serein, il n’a rien perdu de son allure de star, et parle avec enthousiasme de sa mission d’artiste : « Un chanteur doit recharger par ses concerts les batteries de l’amour et de l’entente parmi les gens ».

Difficile de bien comprendre Mohamad Abdou si l’on ne sait pas d’où il vient ni comment il a grandi. Il lui a fallu des années pour gravir une à une les marches du succès et se hisser en haut de l’affiche.

Mohamad Abdou est né le 12 juin 1949 dans la province de Jizan, en Arabie saoudite, dans une famille qui n’a rien à voir avec l’art. Sa vie a été aussi dure et compliquée que prévue. « La vie a été tenace avec moi », raconte-t-il avec un sourire qui réussit à cacher l’amertume de ses souvenirs. « Depuis mon enfance, je mène une vie pleine d’aventures, de souffrances et de problèmes. Ceux-ci ont commencé avec la mort de mon père, de quoi m’avoir conduit à passer notre enfance — mon frère et moi — dans un orphelinat, loin de notre mère ».

Mohamad Abdou a grandi alors dans ce milieu clos, et arrive malgré tout à décrocher un diplôme dans le domaine de l’industrie maritime à l’instar de son père. Tout jeune, il s’est déplacé entre plusieurs petits métiers, afin de pouvoir gagner son pain et se sentir maître de son avenir. « Vendeur de légumes, assistant d’un facteur de poste, puis muezzin dans la mosquée du quartier, j’ai presque tout fait avant de me lancer dans mon monde préféré : la musique ».

C’est en 1960 que la voix de Mohamad Abdou s’est fait remarquer, alors qu’il n’a que 9 ans, sur les ondes d’un programme de radio intitulé Baba Abbas, animé par le fameux poète Taher Zamakhchari.

Le début fut alors avec sa chanson Sakabt demoue eïni (j’ai tant pleuré) en 1960, suivie de Aällel qalbi (tu rends mon coeur malade) en 1961. Un an après, il a dû s’aventurer dans le domaine de la composition, en signant — à l’âge de 12 ans — la musique de sa chanson Khalas daët amanina (ça y est, nos voeux ne sont plus), qu’il a présentée en solo, sur son luth, avec un succès énorme. Taher Zamakhchari l’emmènera ensuite avec lui à Beyrouth, où il rencontra le compositeur syrien Mohamad Mohsen, afin d’enregistrer la chanson Khassemt eini min sénine (loin de moi depuis des années). Après quoi Mohamad Abdou retourne en Arabie saoudite. La voix et la force sensible du jeune chansonnier lui font vite gagner le coeur du public, entamant une belle carrière.

Trois ans ont suffi au jeune Abdou pour qu’il décide de devenir chanteur professionnel. « Mon entourage me prenait comme un cas unique, ou plutôt un nouvel espoir pour la chanson saoudienne, basée initialement à l’époque sur le patrimoine et le folklore de la région », se souvient Abdou, qui n’a pas tardé à faire des tournées dans les pays du Golfe. Au Koweït, il a présenté quelques nouvelles chansons telles que Abou chär sayer (celle aux cheveux rebelles) et Achoufak kel yom (je veux te voir tous les jours), mais sa chanson Mako fakka (pas de monnaie) reste son grand succès à l’époque.

C’est tout pour les années 1960 ? Non. Abdou lance en 1965 un opus Sekkat Al-Taëhine (trajet des égarés). C’était la première chanson diffusée par la télévision saoudienne. Ensuite, l’album de sa chanson Al-Remch al-tawil (longs cils) a été distribué à plus de 300 000 copies partout dans le monde arabe. Le titre de la chanson Al-Remch al-tawil est attribué à certains genres de tissus, de voitures et même de cigarettes.

Il enclot cette période par une participation en 1969 à un téléfeuilleton saoudien intitulé Aghani fi bahr al-amani (chanson dans la mer des voeux) et dans une série radiophonique dont la musique portait la signature du fameux compositeur égyptien Mohamad Al-Mogui.

Les années 1970 sont celles de la consécration. Mohamad Abdou devient vite l’ambassadeur de la chanson saoudienne. Deux titres ont marqué sa discographie pendant cette décennie : Al-Rassayel (les messages) et Abaad (plus loin).

Lors d’un festival à Tunis, l’ancien président tunisien Al-Habib Bourguiba le surnomme Fannan Al-Arab, c’est-à-dire (l’artiste des Arabes), un titre bien mérité que Abdou a voulu confirmer en enchaînant chansons et albums à succès. Il faut dire que sa simplicité naturelle a quelque chose de salutaire. Le thème familier de l’amour revient souvent dans son répertoire, mais il n’hésite pas à aborder aussi des sujets plus sensibles, comme la liberté, l’espoir ou l’amitié.

Sous les feux des projecteurs depuis une belle lurette, Mohamad Abdou n’est pas prêt à renoncer à la célébrité, même si certains journaux annoncent régulièrement son désir de se retirer de la scène artistique. Chose faite entre 1990 et 1997. Ces années durant, Abou a suspendu ses activités artistiques, car « la guerre du Golfe fut plus pénible à supporter que le décès de ma mère ».

Le compositeur, de plus en plus mûr, lance ensuite, en 1997, 5 albums, marquant ainsi un chiffre record d’albums produits en un an au Moyen-Orient. « La chanson Al-Amaken (les endroits), sortie en 2007, a rencontré un succès qui a dépassé l’attente de toute l’équipe de travail », avoue Mohamad Abdou en souriant. Et d’ajouter : « Elle m’a placé de nouveau sur le devant de la scène musicale arabe. Je me souviens que plusieurs compositeurs et artistes égyptiens m’ont rappelé par la suite, afin de me féliciter. J’étais vraiment flatté ».

Il l’était évidemment, surtout qu’il a noué contact avec la nouvelle génération de créateurs égyptiens, de quoi succéder aux rapports d’amitié qu’il avait entretenus avec des stars mythiques comme Mohamad Abdel-Wahab et Abdel-Halim Hafez.

Abdou embrasse une tonalité sereine, invitant les souvenirs. « Abdel-Wahab était mon idole. Souvent, il me prêtait conseil et m’accueillait modestement chez lui, afin de chanter quelques-unes de ses oeuvres. Je me souviens qu’un jour, il m’a demandé de faire l’appel à la prière dans son bureau ; là, j’ai cru qu’il voulait me faire comprendre que je ne suis pas digne de devenir chanteur, mais il m’a surpris ensuite de par ses applaudissements et ses louanges. De quoi m’avoir donné beaucoup de confiance en moi ».

Quant à sa relation avec le rossignol brun Abdel-Halim Hafez, elle était tout à fait différente. « Halim était une icône. J’étais parmi ses grands fans. Il essayait sans cesse de me convaincre de chanter en marge de ses concerts avant qu’il ne monte sur scène, comme beaucoup d’autres jeunes chanteurs, mais j’insistais à ne pas le faire. Car je ne voulais pas être là à titre accessoire. J’ai tenu de tout temps à être un artiste autonome, et je le suis aujourd’hui grâce à Dieu et à ma persévérance », souligne Mohamad Abdou. Une grande notoriété bien méritée, surtout après avoir chanté Asmar Abar (une brunette est de passage) devant le président Sadate, à l’une des fêtes nationales égyptiennes.

Côté vie sentimentale, le chanteur de l’amour, comme le surnomme ses fans, a vécu 26 ans de mariage dont le fruit a été six enfants, avant de décider de quitter sa femme. Sept ans plus tard, en passant une semaine à l’hôpital en France pour des raisons de santé, Cupidon était encore au rendez-vous. Il s’est épris d’une collègue de sa fille, qui était venue lui rendre visite. Française d’origine algérienne, elle a tout de suite gagné son intérêt. « J’ai passé des semaines entières à réfléchir : comment pourrais-je demander sa main, une décision qui allait changer toute ma vie. Je l’ai finalement épousée et elle m’a offert la joie que je cherchais depuis longtemps », affirme Abdou. C’est avec elle et avec leur fils Khaled que le chanteur passe actuellement le gros de son temps entre la France et l’Arabie saoudite.

Avec l’âge, même si la vie de star et des projecteurs lui devient de plus en plus difficile à supporter, la gaîté familiale compense beaucoup et lui donne envie de continuer encore et toujours .

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