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Ibrahim Mahlab : L’infatigable bâtisseur

Amira Doss, Mardi, 08 mars 2016

Ibrahim Mahlab est avant tout un homme d'action. Dynamique, l'ex-premier ministre accepte les nouveaux défis avec le même objectif : Réussir.

Ibrahim Mahlab
Ibrahim Mahlab, ex-premier ministre. (Photo : Medhat Abdel-Méguid)

Dans son prestigieux bureau situé au siège de l’entreprise Arab Constructors, il accueille ses visiteurs. Des pas sûrs, une poignée de main forte, de petits yeux perçants, le regard pétillant, l’ingénieur Ibrahim Mahlab déborde d’énergie. Satisfait de son parcours, il parle sur un ton à la fois sérieux, rassurant et serein. Quitter un poste ou accepter un autre, ce n’est pas cela qui compte. Peu importe le titre, l’important c’est d’accomplir sa mission. « Comme en sport, plus on s’entraîne, et plus on est capable de relever des défis ». Donc, il faut surtout travailler, c’est son adage et son point fort.

L’ex-premier ministre ne craint pas les postes de responsabilité, il les aime plutôt. Et se dit toujours prêt à assumer les lourds fardeaux avec plaisir. Rien ne semble assouvir son goût pour l’accomplissement. « Je suis un homme d’action », répète-t-il souvent, comme pour affirmer une fois de plus ses talents de constructeur, d’ingénieur compétent, de chef d’entreprise, de dirigeant sérieux qui sait prendre des risques. Bref, il s’agit d’un chef d’orchestre qui met en cohérence un puzzle d’activités. Qualifié par la BBC de « doer », Ibrahim Mahlab a toujours respecté ses engagements. Pragmatique, il s’exprime rarement avec des mots qui n’engagent à rien et préfère passer à l’acte. « Ce que nous pensons, ce à quoi nous croyons affecte peu le cours des événements. La seule chose qui fait une différence c’est ce que nous entreprenons réellement ».

Il opère un petit flash-back, se rappelant ses années d’étude scolaire chez les frères du Collège de La Salle. « Ils ont forgé ma personnalité, m’ont inculqué le sens du devoir, de la tolérance, du respect de l’Autre, de l’ouverture d’esprit. Le plus important encore, c’est qu’ils m’ont appris à tout faire avec amour ».

Quelques années plus tard, il termine des études en génie civil à l’Université du Caire et entame sa carrière en tant qu’ingénieur en 1972 à l’entreprise Arab Constructors, l’une des plus grandes sociétés de construction en Egypte et dans la région. Il se spécialise dans le secteur des ponts et chaussées, exécute des projets géants en Egypte, dans le monde arabe et en Afrique. Tout au long de son parcours, il a varié avec succès les ressources de l’entreprise, a gravi les échelons jusqu’à sa nomination au poste de Président Directeur Général (PDG) en 2001. Pendant plus de trois décennies, il réussit à attirer les investissements dans des projets de logement social, de service public et d’infrastructure.

Cet homme dynamique commence ensuite à attirer l’attention des dirigeants politiques. Il occupe le poste de ministre du Logement en 2013 dans le gouvernement de Hazem Biblawy, puis, après la démission de ce dernier, il est convoqué, en mars 2014, par Adly Mansour, afin de former un nouveau cabinet. Et après l’accession du président Al-Sissi au pouvoir, Mahlab continue à occuper le poste de premier ministre jusqu’en septembre 2015.

Durant cette période, Mahlab a confirmé sa réputation d’homme de terrain. Il se mêle à la foule, se montre sensible aux demandes des pauvres et sanctionne les responsables qui négligent leur travail. L’homme est très dynamique. Le matin, on pouvait le voir à Mahalla avec les ouvriers, essayant de les persuader de mettre fin à leur grève. Puis on diffusait des images de lui à l’inauguration d’une station d’eau potable en Haute-Egypte. Ensuite, il prenait l’avion pour assister à une conférence sur l’investissement à Charm Al- Cheikh, et le lendemain, il était à bord d’un autre avion, à destination du Togo, pour assister à la réouverture d’un monument historique restauré par l’entreprise Arab Constructors. Et ce, sans compter ses visites surprises dans les hôpitaux publics ou les municipalités.

Mahlab a toujours évité les réunions dans les bureaux climatisés. Il ne tirait pas ses informations des rapports préparés par ses assistants, mais préférait se rendre lui-même sur place. En fait, il a voulu donner l’exemple du haut responsable qui circule sans grande pompe, ni cortège. Décrit comme l’un des responsables égyptiens les plus actifs, on lui a souvent reproché d’être un peu trop sur le terrain et de ne jamais se trouver au bureau. « Pour être au courant de ce qui se passe réellement, il faut voir les choses avec ses propres yeux. Car les informations arrivent rarement jusqu’aux hauts responsables. Comment puis-je envisager des plans pour améliorer les conditions de vie des pauvres, sans me rendre dans les quartiers populaires et les bidonvilles pour voir de près comment ces gens vivent ? Si chaque gouverneur ou chef de municipalité quittait son bureau et allait vers les gens pour régler leurs problèmes, tout serait résolu », affirme l’ex-chef du gouvernement.

Cette attitude de proximité a été appréciée par la plupart des Egyptiens, d’où le soutien populaire dont a bénéficié son gouvernement. Les citoyens sentaient pour la première fois que l’on s’intéressait à eux, à leurs problèmes quotidiens. Du coup, Mahlab fut surnommé « le ministre des pauvres et des marginalisés », « l’homme des missions difficiles », ou tout simplement « le phénomène Mahlab ». Sa devise reste d’ailleurs inchangée : « On ne réussit rien sans motivation ». Et d’expliquer : « J’ai été nommé premier ministre à un moment assez délicat de l’histoire du pays. Après la chute du régime des Frères musulmans, les défis étaient nombreux. Il fallait rétablir la sécurité et la stabilité, combattre l’extrémisme, protéger les citoyens, mettre fin aux manifestations et aux grèves, convaincre les citoyens de se mettre au travail pour reconstruire le pays dont l’économie était sur le point de s’effondrer ».

Il ajoute : « J’avais le sentiment que je risquais de perdre ma patrie à jamais et qu’il fallait tout faire pour la sauver et la remettre sur le bon chemin ».

Avec l’avènement des Frères musulmans au pouvoir, Mahlab avait décidé de démissionner et de quitter le pays. « Je ne pouvais pas travailler avec eux. J’avais le sentiment que l’Egypte ne m’appartenait plus ».

Cette période difficile lui rappelle toujours l’Egypte en 1967, au lendemain de la défaite. « Sous Nasser, il y avait beaucoup à faire pour la patrie. Nous sommes la génération des grands défis. On rêvait de merveilles après la nationalisation du Canal de Suez, mais le choc de la défaite nous a bouleversés. Du jour au lendemain, tous nos rêves s’étaient effondrés ».

Pour montrer à quel point la Nation était en détresse, il nous fait écouter la chanson d’Om Kalsoum dans laquelle elle priait Nasser de rester au pouvoir. Elle disait : « Reste, tu es notre dernier espoir ».

Aujourd’hui, Mahlab se dit prêt à tout afin de ne plus vivre ces mêmes déceptions. Aujourd’hui, il est conseiller à la présidence de la République et assiste le président à mettre en place des projets nationaux et stratégiques. Il est également président d’un comité chargé de la récupération des terrains de l’Etat, dont se sont emparés des hommes d’affaires. « Les postes officiels ne signifient rien pour moi. Je me demande pourquoi certains responsables sont tellement contents lorsqu’ils sont désignés à tel ou à tel poste, et pourquoi ils deviennent si malheureux en le quittant. On peut toujours être au service de son pays là où l’on se trouve. Lorsqu’on ne cherche pas de privilèges, on accepte les diverses missions, sans rien demander en échange. Un poste de responsabilité n’est ni un gain, ni une perte, mais simplement un défi à relever ».

C’est cette philosophie de vie que l’habile administrateur cherche à transmettre aux jeunes qui viennent rejoindre son équipe. « Je leur explique qu’ils vont travailler dur, que leur journée va commencer à 7h et peut se terminer à minuit, qu’ils ne doivent s’attendre à rien en échange, mais qu’ils vont certainement acquérir beaucoup de choses ». Ainsi, Mahlab est toujours entouré de personnes dévouées, honnêtes, qui partagent son culte du travail.

Sa maîtrise du français, il en a profité pour entretenir des relations étroites avec les dirigeants africains. « L’Egypte de ma jeunesse avait le regard tourné vers l’Afrique. L’Egypte était le foyer de tous les mouvements de libération africains. On célébrait la libération de chaque nouveau pays comme une nouvelle étoile qui brillait dans le ciel ».

Ses relations étroites avec le continent africain datent de fort longtemps. Le continent noir signifie pour lui l’Histoire et l’espoir. « L’entreprise Arab Constructors a lancé plusieurs grands projets en Afrique. Avant d’entamer un projet, on commençait par installer une station d’eau potable au profit des habitants, ou par ouvrir un dispensaire, afin d’offrir des soins médicaux aux pauvres. Quelle est l’utilité d’un projet géant s’il n’a pas avant tout une dimension humaine ? ».

L’humanisme de Mahlab lui a valu, en effet, de nombreuses décorations africaines décernées par la Côte d’Ivoire ou la Guinée centrale, à titre d’exemple.

Aujourd’hui, il insiste sur le fait que l’Egypte doit se tourner de nouveau vers l’Afrique. Il est fier de contribuer à ce rapprochement, en surveillant la restauration de monuments historiques africains et se dit prêt à jouer n’importe quel autre rôle, afin de consolider les relations.

Pourtant, il considère que la politique n’est pas son champ favori. « Je ne suis pas politicien, même si je suis assez familier avec les coulisses du monde politique. J’évite les réunions et les débats à l’infini. Je ne peux ni me livrer à de fausses promesses, ni donner de faux espoirs. Je n’ai pas de face cachée. Ma carrière d’ingénieur m’a appris à être pragmatique ».

L’homme discret préfère maintenir un profil bas. A le connaître de près, l’on touche à la nature simple d’un « self-made-man », qui aime continuer à travailler, à relever les défis et à passer d’une réussite à l’autre. « Je n’ai pas de regrets, que de beaux rêves », dit-il. Avec cette détermination à toute épreuve, Mahlab quitte un poste pour rejoindre un autre, avec la même sérénité intérieure.

Jalons :

Avril 1949 : Naissance au Caire.

1972 : Maîtrise en génie civil, Université du Caire.

1985 : Directeur technique de l’entreprise Arab Constructors en Arabie saoudite.

2001 : PDG d’Arab Constructors.

Juillet 2013 : Ministre du Logement.

Mars 2014 : Premier ministre.

Septembre 2015 : Démission du poste de premier ministre.

2016 : Assistant du président pour les projets nationaux et président du comité de la récupération des terres de l’Etat.

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