Samedi, 20 juillet 2024
Al-Ahram Hebdo > Visages >

Nachwa Al-Bendary : Grandeur nature

Névine Lameï, Mardi, 15 décembre 2015

Nachwa Al-Bendary vient de recevoir le prix L’Oréal-Unesco, récompensant les recherches scientifiques des femmes. Spécialiste des effets du changement climatique sur les denrées agricoles et les êtres vivants, elle porte haut la voix des femmes orientales.

Nachwa Al-Bendary
Nachwa Al-Bendary Photo: Mohamad Moustapha
Informaticienne de 36 ans, Nachwa Al-Bendary, vient de remporter le prix Femme et Science, accordé par le programme régional des bourses L’Oréal-Unesco, lors d'une cérémonie qui s'est déroulée à l’Université américaine de Beyrouth. Travaillant conjointement au laboratoire de la météorologie agricole dépendant du ministère égyptien de l’Agriculture, et à l’Académie Arabe des Sciences, de la Technologie et du Transport Maritime (AASTMT, à Doqqi), Nachwa Al-Bendary tente de jeter des ponts entre diverses disciplines, jouant un rôle de « médiatrice », comme elle se plaît à se définir elle-même.
Professeur assistant et chef du département Informatique et Gestion à l’AASTMT, c’est sa dernière étude à propos de l’effet des changements climatiques sur les denrées agricoles qui lui a valu son prix. Elle essaye de fournir des solutions techniques aux problèmes environnementaux, notamment en Egypte.
En voile et jean, elle a l’allure d’une femme orientale moderne, qui s’insurge contre les tabous sociaux, tout en respectant les us et coutumes. Tous ses actes cherchent à contredire les préjugés, prétendant que « les femmes ne sont pas faites pour les sciences ».
Née à Guiza, dans une famille modeste, Nachwa Al-Bendary s’est toujours proclamée en tant que femme autonome et fière de l’être, avec prudence quand même.
Ayant grandi au Koweït où travaillait son père comme phytothérapeute, elle a effectué ses études dans des écoles internationales en langue anglaise. Son monde se limitait là-bas à un ordinateur et un jeu d’Atari, passant le plus gros de son temps derrière son écran. « Ce fut mon premier jeu d’aventure : l’Atari. Jouer avec la souris m’attirait beaucoup. La seule chose dont j’étais privée était d’étudier l’histoire d’Egypte. De retour dans mon pays natal, j’ai acheté un large éventail de livres d’histoire, pour me rattraper et mieux connaître mon propre héritage », souligne Al-Bendary.
Rentrée en Egypte en 1993, elle rejoint l’école Al-Orman à Guiza, et obtient son baccalauréat avec un pourcentage assez élevé. Celui-ci lui permet d’être admise à la faculté de médecine de l’Université du Caire. « Je ne pouvais en aucune manière devenir médecin généraliste. Je ne peux supporter de voir la souffrance des patients », lance Al-Bendary, qui a choisi de servir l’humanité autrement.
Outre son travail au laboratoire de la météo agricole et à l’AASTMT, Al-Bendary s’occupe de multiples oeuvres de charité : elle aide gratuitement les personnes âgées au sein des hôpitaux, mettant son savoir-faire à leur profit. Par exemple, elle collecte les radios et les scans des personnes atteintes d’ostéoporose et les analyse sur son ordinateur selon une technique pointue, afin d’aider les médecins à faire leur diagnostic. Elle place également une caméra infrarouge à l’intérieur de la chambre du patient, en toute confidentialité, pour mieux comprendre l’évolution de son état de santé.
Pourtant, elle n’a pas grand-chose à voir, elle, avec le stéréotype du savant isolé du monde, vivant entre les logiciels et les appareils informatiques. Une bonne partie de son travail repose aussi sur le contact humain. « En 1996, quand j’ai décidé d’étudier la science informatique, c’était un domaine nouveau en Egypte. La section Sciences et Technologie venait d’ouvrir ses portes à l’Université du Caire », explique Al-Bendary, avec une voix douce et posée, ne faisant jamais place à l’exaltation.
Jamais elle n’a laissé libre cours aux doutes, aux spéculations. Même de s’engager dans une carrière scientifique, elle aimait suivre des règles strictes, déduire ses hypothèses à partir de données précises. Bref, sa nature la prédestinait au rôle d’une savante pluridisciplinaire. « Il vaut mieux toujours chercher à appliquer les théories sur lesquelles on travaille dans les cercles académiques. Et en essayant de trouver un champ d’application pour mes études en informatique, j’ai choisi le domaine de l’agriculture. Car celui-ci se trouve à la tête des priorités de l’Etat, dont la stratégie à long terme place souvent l’agriculture et la sécurité alimentaire en tête de liste. D’où le choix du domaine agricole et des changements climatiques. Un sujet fort de l’actualité, souligne-t-elle. L’usage des moyens technologiques modernes contribue à baisser les coûts et à réduire le temps nécessaire pour une telle ou telle opération. Cela s’applique à tous les domaines de la vie ».
Sa recherche primée au concours L’Oréal-Unesco consiste à suivre les phases de la floraison des tomates (sujet d’étude de Bendary), jusqu’à leur récolte. D’une part, elle envisage tous les dégâts susceptibles, sous l’effet des changements prévisionnels de climat. Et d’autre part, elle aide les agriculteurs, notamment ceux des tunnels de culture et des grandes serres, à fournir le temps adéquat avant la récolte de leurs denrées. De quoi améliorer le rendement agricole.
Al-Bendary, avec le reste de son équipe du laboratoire de la météorologie agricole, a réussi à modifier un appareil qui existait déjà depuis plusieurs années en Occident. Un robot placé d’habitude à l’intérieur des serres. On l’utilisait pour mieux suivre l’évolution des plantes. « J’ai créé un prototype de cet appareil formé d’une caméra et d’un capteur. Avec mon équipe, on a poussé ses capacités — ou son intelligence si l’on ose dire — de manière à ce que notre nouvel appareil serve aussi à fournir des images, donc à surveiller les plantations, mais aussi à traiter ces images pour en donner un diagnostic. C’est l’appareil qui nous dicte la décision à prendre ou les processus à suivre en fonction des données qu’il a lui-même enregistrées ».
Ce prototype a été entièrement autofinancé et assemblé par Al-Bendary, en ce moment à la recherche d’un partenaire industriel à même de produire son appareil à une plus grande échelle. « Je ne fais pas du tout le travail d’un ingénieur agronome : j’essaye d’appliquer mes connaissances dans le domaine informatique au profit de l’agriculture. Par exemple, l’appareil peut nous indiquer exactement le moment propice à la récolte. A l’ombre des changements climatiques actuels, le temps varie d’une année à l’autre, on ne parvient plus à faire de prévisions météorologiques stables. Donc, on a besoin d’un appareil similaire pour surveiller les plantes au lieu de recourir à des ressources humaines qui ne peuvent pas surveiller en permanence chaque arbre ou chaque plante », reprend Nachwa Al-Bendary.
Le prix L’Oréal-Unesco récompense les études postdoctorales de savants travaillant dans des laboratoires ou instituts de recherches. Le montant du prix qui est de 10 000 euros pour chaque lauréat doit servir à parachever le projet de chacun. Al-Bendary en profite pour évoquer l’importance de la dernière conférence de Paris sur les changements climatiques (COP21), récemment tenue au Bourget. « Nous devons collaborer, pour faire avancer la science et sauver notre planète, affirme-t-elle. La pollution affecte le climat. Ceci se ressent dans notre vie de tous les jours. Moi-même j’habitais à Guiza, plus précisément à l’avenue des Pyramides. Les constructions de taille, les blocs de ciment nous empoisonnent la vie. J’ai déménagé au 6 Octobre, à la périphérie de la capitale, afin de pouvoir respirer, d’avoir de la verdure, sinon, on étouffe ».
Depuis qu’elle a commencé à travailler dans les champs, Al-Bendary supporte de moins en moins la pollution de la ville. Elle est consciente de notre rôle à nous tous afin de sauver la planète. « C’est vrai que l’Egypte est un pays souvent accusé de négligence et de retard, en tout ce qui relève de la recherche scientifique. Pourtant, les érudits arabes avaient un rôle incontournable quant au développement scientifique de l’humanité. Ce que je reproche le plus, en Egypte, c’est la faiblesse de l’enseignement primaire, plus que l’enseignement supérieur, dit-elle. Tout est théorique dans nos écoles, écartant l’expérimentation ou le côté pratique dans nos programmes. Il faut absolument chercher à développer les compétences individuelles, guider les étudiants dans leurs explorations, les aider à obtenir des bourses universitaires … ».
En tant que professeur assistant, Al-Bendary touche de près aux problèmes des étudiants. Elle aime travailler avec eux, en équipe, notamment les filles. Car elle juge que ces dernières souffrent souvent d’inégalité et de sexisme. « En Egypte, on a souvent tendance à allier les hommes au champ scientifique et à en exclure les filles. De quoi constituer un challenge de plus pour les chercheuses ». C’est cette manière de penser qui a attiré Al-Bendary vers le prix L’Oréal-Unesco. Car celle-ci récompense particulièrement les efforts des femmes au sein de la communauté scientifique dans le monde arabe.
« Je suis célibataire, et c’est peut-être ce qui me donne plus de liberté. Je me déplace un peu partout pour des bourses postdoctorales en République Tchèque (2011), au Canada, (2012), en Espagne, (2015), multipliant les sujets et projets de recherche. Mais cela ne signifie guère que je néglige ma vie privée. Il faut surtout être en quête d’un certain équilibre entre les deux », avoue la chercheuse qui a obtenu en 2014 le prix de l’Organisation arabe pour l’éducation, la culture et les sciences, attribué aux jeunes chercheurs. Ce prix récompensait son étude intitulée Le Changement climatique et son impact sur les êtres vivants.
« Lors de mes voyages à l’étranger, j’essaie de faire changer le regard que portent les Occidentaux sur nous, les femmes orientales, souvent considérées comme soumises et illettrées. On s’étonne que je sois égyptienne, musulmane et voilée, tout en étant une scientifique », conclut Al-Bendary.

Jalons :

1979 : Naissance à Guiza.

2008 : Doctorat en technologies de l’information et réseaux de cap­teurs, faculté des sciences informatiques, de l'Université du Caire.

2000 : Devient professeur assistant et chef du département Informatique et Gestion à l’Académie arabe des sciences, de la technologie et du trans­port maritime.

Octobre 2015 : Prix L’Oréal-Unesco, récompensant les femmes scien­tifiques.

Lien court:

 

En Kiosque
Abonnez-vous
Journal papier / édition numérique