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Saadoun Jaber : le moineau de Mésopotamie

Névine Lameï, Dimanche, 22 novembre 2015

Le chanteur-compositeur iraqien Saadoun Jaber est imprégné jusqu'à l'os du patrimoine musical ancestral de son pays l'Iraq, dont il sème les notes à travers le monde.

Le moineau de Mésopotamie

Le temps et la distance ne l’ont jamais séparé de sa terre natale, l’Iraq, qu’il a dû quitter il y a presque 30 ans, lors de la guerre Iraqo-iranienne. Dans son exil aux Etats-Unis où il a obtenu un statut de résident, et au-delà de ses mul­tiples déplacements, le chanteur et compositeur iraqien, Saadoun Jaber, a vécu au rythme de la musique iraqienne qui lui colle à la peau. C’est sa boussole.

En tant qu’invité d’honneur à la 24e édition du Festival de la musique arabe qui vient de prendre fin au Caire, il a de nouveau chanté des airs de sa terre natale. Il ne s’était pas produit devant le public égyptien depuis le début des années 1990.

Saadoun Jaber tient à se définir comme « un chanteur arabe » de la Mésopotamie, tout en insistant sur le fait qu’il n’aime pas se mêler de politique. Né à Maysan, au sud de l’Iraq, dans le croissant fertile entre le Tigre et l’Euphrate, il se plaît donc d’expliquer comment il a grandi entre deux régions dis­tinctes : le nord où il y a de la pluie et une terre fertile, et le sud où l’agriculture repose sur l’irrigation. Enfant, il a quitté avec ses parents, son environnement rural, réputé pour ses chants, pour Bagdad, la capitale où il a suivi ses études jusqu’à l’université. « C’est vrai que Bagdad m’a ouvert un vaste espace de communication, d’ex­pression et de libération musicale. Néanmoins, je suis fier d’être ori­ginaire de Maysan. Cette province est connue comme étant le berceau de la civilisation sumérienne, l’une des plus anciennes du monde. Amateur de musique arabe, c’est mon père qui m’a fait goûter l’art du chant dès mon enfance. Il aimait fredonner quelques airs à la mai­son, entouré de sa petite tribu », évoque Jaber, qui aime décrire le bel Iraq de sa jeunesse, là où il a étudié le luth, à l’Institut des arts de Bagdad, et a obtenu son diplôme en musique, en 1986.

Mais malgré cet atta­chement à son pays et à son patrimoine, il décide de partir. « La diversité culturelle, eth­nique et confessionnelle de l’Iraq de mon enfance le rendait extrêmement riche. Toutefois, devenir musi­cien professionnel en Iraq était assez diffi­cile. Un tabou, dans les années 1940 et jusqu’aux années 1970 ». Et d’ajouter : « Je me sou­viens qu’un jour, mon frère aîné m’a giflé car il m’a entendu chan­ter à la télévision. En tant que jeunes amateurs de la musique, nous avions peur de serrer un ins­trument musical. On avait toujours cette crainte d’être attaqué par l’un de ceux qui jugeaient l’art comme illicite ».

Saadoun Jaber n’a jamais baissé les bras face aux contraintes sociales. Il a d’abord quitté l’Iraq, en 1972, pour enregistrer, en Syrie, sa première chanson Ya Toyour Al-Tayra (ô oiseaux volants), paroles de l’Iraqien Zoheir Al-Deguili et composition de son confrère Kawkab Hamza qui a fait un tabac dans tout le monde arabe. D’ailleurs, c’est en Syrie que Jaber se lance véritablement sur la scène musicale en professionnel. Même s’il s’est fait connaître grâce à la radio de Bagdad depuis 1963, Jaber n’a accédé à la notoriété qu’après avoir définitivement quit­té l’Iraq en 1986. « Ya Toyour Al-Tayra trai­tant de l’expatriation, la nostalgie et l’atta­chement à la patrie et à la vie familiale est bien enracinée dans l’esprit et la mémoire de la grande majorité des Arabes. Jusqu’à présent, cette chanson est encore sollicitée durant mes concerts. Malheureusement, les oiseaux évoqués dans ma chanson se sont envolés il y a plus de 46 ans, et n’ont pas de domicile fixe depuis », lance Jaber, se comparant lui-même à un oiseau migrateur.

Et si Jabbour a quitté l’Iraq, c’est aussi pour des raisons politiques. Il n’aime pas s’étaler sur le sujet. Cependant, il est très éloquent sur le patrimoine musical livré par ses idoles en la matière : Khodeiri Abou-Aziz, Dakhel Hassan, Abdel-Emir Toubargawi, Nazem Al-Ghazali, Mohamad Al-Qobandji, Al-Tayeb Al-Motanabi, etc.

« Jusqu’à ce que la situation sécuritaire se stabilise en Iraq, je ne pense pas y retourner avec ma famille. J’ai peur pour mon épouse et mes enfants. Néanmoins, mon Iraq est toujours dans mes pensées, et dans mon coeur », dit-il. « Là-bas, la vie n’est pas rose. Mais en même temps, loin de sa patrie, rien n’est beau ».

Pour garder quand même un lien tangible avec Bagdad, Jaber y a fondé un studio musical. Il y reve­nait de temps en temps, afin d’en­registrer quelques-unes de ses chansons, composées souvent par des compatriotes. Par exemple, il a collaboré avec les musiciens Kazem Fandi et Saadoun Qassem, ainsi qu’avec les poètes Abdel-Razeq Abdel-Wahed et Karim Al-Eraqi.

En Egypte, il a fait connaissance avec le fameux compositeur Baligh Hamdi, qui lui a offert quatre de ses plus belles chansons, dans les années 1980 : Ya Habibi (ô mon amour), Oridaq (j’ai envie de toi), Mechouarak Habibi (ton parcours mon amour), Rohna Wala Rohna (nos âmes). A l’époque, Saadoun Jaber résidait à Londres, entre 1986 et 1989, afin de suivre les cours d’un master à l’Université Salford, sur les méthodes du chant au sud de l’Iraq.

Jaber continue à être fidèle à ce style dans ses chansons. « Généreux et ser­viable, Baligh Hamdi est vite devenu l’un de mes meilleurs amis. Il est venu me voir à Londres et a refusé de se faire payer. Il me disait qu’il aimait ma voix, et cela était déjà suffisant pour lui », raconte Jaber, qui a longtemps fait un trio avec le compositeur égyptien Baligh Hamdi et le poète iraqien Karim Al-Eraqi. Le fruit de leur travail allait au profit de l’Iraq, pour soutenir le pays en temps de guerre. « Je pense sérieusement vivifier les chansons de ce trio d’enfer. Si les Iraqiens, dans le temps, n’y ont pas attaché trop d’intérêt, car préoccupés par les conflits et les bombardements, ces jours-ci, ces chansons peuvent les appeler à l’unisson. Nous avons besoin plus que jamais de ce genre de chant émotif », lance-t-il en ajoutant une phrase sur son compa­triote Nassir Chamma, qui a fondé la maison du luth arabe, en Egypte, au Qatar et aux Emirats arabes unis. « Chamma a redoré le blason du luth, devenu un instrument uni­versel, ayant des disciples de par­tout ».

L’idée du panarabisme ou de la coopération interarabe revient sou­vent au fil de la conversation avec Jaber. « Abdel-Halim, Abdel-Wahab, Wadie Al-Safi, Oum Kalsoum et Fayrouz sont des sta­tures artistiques qui m’ont beau­coup influencé. Néanmoins, je ne trouve plaisir qu’en chantant dans mon dialecte, notamment en inter­prétant les maqams iraqiens (musique modale propre au pays), avec leurs rythmes lents, leurs mélismes accentués, à la façon traditionnelle, etc. ». Et il est heu­reux d’entendre, de nos jours, des chansons iraqiennes interprétées par les candidats des concours musicaux arabes. « Les candidats de l’émission The Voice, diffusée en ce moment sur la chaîne satelli­taire MBC, interprètent parfois mes vieilles chansons. Cela me fait énormément plaisir et prouve qu’elles ont quelque chose d’au­thentique. Je suis fier que l’un des membres du jury de cette émission soit Kazem Al-Saher, un Iraqien très doué, le meilleur de sa généra­tion à chanter la musique modale iraqienne », lance Saadoun Jaber. Et d’ajouter : « L’art ne doit pas se mêler de politique. Entre l’Iraq et l’Egypte, il y a des relations histo­riques datant de plus de 7 000 ans. C’est vrai que la musique ira­qienne a ses particularités issues de la proximité géographique et culturelle, avec la musique ira­nienne, et de sa propre composante kurde, mais la musique iraqienne appartient quand même à la famille plus large de la musique arabe, y compris l’égyptienne ».

Jaber profite de son séjour actuel en Egypte, afin de s’inscrire à l’Institut de la musique arabe, pour une thèse de doctorat sur le chant au féminin. Le chanteur-composi­teur travaillait sur ce même projet il y a plus de 25 ans, mais la guerre du Golfe a entravé ses plans. Les relations avec l’Egypte ont été altérées. « J’admire le chant des femmes ira­qiennes ; elles ont l’art de décrire le quo­tidien, les soucis liés à une époque ou à une situation donnée, à travers le chant. Elles créaient leurs chan­sons (paroles et com­positions) pour les chantonner à la maison, à leurs enfants, jusqu’à ce qu’ils s’endorment, etc. Dans les années 1920 et jusqu’à la moitié des années 1950, ces femmes n’avaient pas généralement le droit de chan­ter en public. Je veux me pencher sur cette tradition orale ». Une autre aventure sur les sentiers du patri­moine musical d’un Iraq multiple et divers que Saadoun fait revivre à chaque note musicale.

Jalons :

Juillet 1950 : Naissance à Maysan (sud de l’Iraq).
1963 : Travaille à la radio de Bagdad.
1976 : Licence ès lettres, section anglaise, Université Al-Mustansiriya.
1986 : Diplôme de l’Institut musical de Bagdad.
1990 : Master sur les Méthodes du chant au sud de l’Iraq, à l’Université Salford, GB.
Novembre 2015 : Hommage au Festival égyptien de la musique arabe.

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