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La diplomate des coeurs

Névine Lameï, Dimanche, 01 novembre 2015

Après une riche carrière dans les milieux diplomatiques et les cercles économiques, Anissa Hassouna a choisi de se consacrer à une cause humanitaire. Elle semble l'avoir trouvée dans la Fondation Magdi Yaacoub pour les malades du coeur, dont elle est directrice exécutive.

La diplomate des coeurs
(Photo:Mohamad Adel)

Se mettre au service de la science et de l’humanité, c’est le choix qu’a fait Anissa Hassouna avant de s’éloigner de son champ de spécialisation dans les sciences politiques et économiques. Anissa a multiplié les postes et les titres au sein du ministère égyptien des Affaires étrangères, depuis 1974, puis au sein de la Ligue arabe et au Conseil de l’Union économique arabe, à la fin des années 1980. Devenue ensuite directrice adjointe à la Banque Misr Iran, entre 1991 et 2005, elle a couronné sa carrière publique à la tête du Forum économique international, en 2007.

« De tout temps, j’ai été captivée par le travail diplomatique, la forme adéquate, pour moi, afin de représenter mon pays », dit-elle. Aujourd’hui, en tant que directrice exécutive de la Fondation Magdi Yaacoub pour les malades du coeur, elle est contente d’être passée de la diplomatie « officielle » à une autre forme de diplomatie dite « parallèle », lui permettant davantage de faire part de son engagement social, sans être ligotée par les parades et les exigences de sa fonction.

C’est désormais dans ce nouveau monde qu’elle utilise ses compétences et ses facultés de communication. Ethique, ponctualité, indépendance, décisions réfléchies, compassion, bref, tout ce qu’elle a appris au fil d’une carrière riche, elle le met aujourd’hui au service de la « dignité humaine ».

Son entourage n’hésite guère a énumérer les mérites de cette grande dame, qui a figuré en 2014 sur la liste du magazine Arabian Business, parmi les femmes les plus puissantes du monde arabe.

De son père, elle a surtout hérité l’impartialité du juge. Fille de Essameddine Hassouna, chef de la commission judiciaire à Gaza dans les années 1950 et ancien ministre de la Justice sous Nasser, en 1965, elle a trouvé normal de s’engager pour la bonne cause. « C’est mon père qui a annulé la loi dite d’al-taa (obéissance due au mari, exécutée autrefois par la force de la police). Il a été aussi gouverneur d’Assiout en 1961, puis de Béni-Soueif et de Port-Saïd, où il a inauguré, en 1976, la zone franche. Mon père a également combattu contre l’affiliation politique des juges, refusant que ces derniers adhèrent à l’Union socialiste, parti du pouvoir dans le temps. Il était en mission juridique, en Palestine, au moment de l’agression tripartite en 1956, et fut détenu dans les prisons israéliennes ». Pendant ces moments assez durs, sa mère, médecin, servait à l’hôpital Dar Al-Chéfa à Gaza, et faisait partie de la résistance palestinienne. Accompagnant ses parents, elle a dû se déplacer du quartier résidentiel de Maadi vers Gaza, où elle a passé une bonne partie de son temps à lire. « Nous étions quatre filles, papa nous a inculqué depuis très tôt la culture du travail. On discutait de tout et nos débats étaient d’une extrême richesse, de quoi développer nos capacités intellectuelles. Mon père nous parlait de Mao Zedong, l’artisan de la révolution chinoise, du communisme, des Constitutions américaine et égyptienne, de l’histoire de la France, etc. Il n’aimait pas que l’on brandisse son poste éminent, parce qu’il ne fallait compter que sur soi-même », raconte Anissa Hassouna, avec une passion qui dénote avec l’ancienne diplomate. Bien au contraire, ses traits s’adoucissent ou se durcissent, en fonction des situations narrées.

« D’aucuns répètent que la carrière diplomatique est une profession qui ne correspond pas aux femmes. J’ai eu la chance d’avoir un mari qui respecte mon travail. Homme d’affaires, il a l’habitude du déplacement », affirme Hassouna, qui ne pense pas être « féministe » pour autant. En dépit de ses innombrables préoccupations, elle parvient à concilier ses différentes charges, au foyer et à l’extérieur.

De temps à autre, elle bataille pour prouver que les femmes sont capables de faire telle ou telle chose, mais sans trop d’illusions. « Les femmes ont peu de chance dans les législatives en cours. Il faut beaucoup d’argent, et surtout, il faut convaincre la population et faire ses preuves au sein d’un parti. Je trouve que le quota alloué aux femmes au sein du parlement est d’une importance cruciale, du moins pour le moment ». Et d’ajouter : « En ce qui me concerne, je préfère rester indépendante, sans aucune affiliation politique ».

Elle s’attriste en évoquant le monde arabe qui se meurt. Cela lui rappelle aussi le souvenir d’une Palestine qu’elle a connue toute petite et dont le sort a vacillé à jamais. « On est en train de perdre la Syrie, la Libye et le Yémen. Même les pays du Golfe ne sont pas à l’abri des dangers. Et ce, sans mentionner le rêve avorté du panarabisme qui s’est écroulé », regrette-t-elle. Et de poursuivre sur un ton enthousiaste : « A l’université, dans les années 1970, le sens du patriotisme et du panarabisme était à son apogée. J’admirais le modèle européen, créé en 1950, afin de mettre fin aux guerres sanglantes parmi les voisins européens ». Hassouna ne s’avère pas très optimiste quant à l’avenir du Moyen-Orient. « On est loin de la complémentarité arabe tant désirée », ajoute Hassouna du haut de ces 40 ans d’expérience dans les coulisses diplomatiques.

Conférencière à l’Institut diplomatique, du ministère des Affaires étrangères et à l’Institut de la Banque Centrale d’Egypte (BCE), elle est souvent à la rencontre des nouvelles générations. Pour elle, les mots d’ordre de la période actuelle doivent être : négociation, réconciliation, compromis, médiation, concession, confiance et communication. Des mots qui lui sont chers et qui constituent, à ses yeux, « les vraies bouées de sauvetage », pour des pays menacés d’extrémisme religieux et du terrorisme. En tant qu’économiste, Hassouna aime aussi parler de complémentarité économique entre les Arabes, de zone franche, de libre circulation des marchandises ... Il s’agit là, pour elle, de quelques outils de résistance, en ces temps difficiles.

Des associations pacifistes comme Femmes pour la paix, ou Pugwash, dont elle est membre, répondent à l’aspect humain qui domine sa personnalité. C’est ce même penchant qui la pousse en 2010 à créer son propre ONG Misr Al-Metnawara, active dans le champ de l’éducation. Son adhésion à l’équipe du célébrissime cardiologue Magdi Yaacoub, afin de l’aider à gérer l’hôpital qu’il a inauguré à Assouan, est pour elle le couronnement de sa longue carrière. « C’est la cerise sur le gâteau », dit-elle.

Elle met toutes ses relations publiques et ses connexions au service de cette institution caritative. « Je suis vivement fière de travailler avec Sir Magdi Yaacoub, le roi des coeurs. Je dois être à la hauteur de la confiance des bienfaiteurs et des patients. Car ce n’est pas mon argent que je gère, mais l’argent des Egyptiens », déclare Anissa Hassouna que le grand public a connue grâce à la campagne publicitaire de cet hôpital. « Avec Sir Magdi Yaacoub dont j’admire tant le professionnalisme que la modestie et l’humanité, j’ai réalisé mon rêve de servir la société, de lui être utile en travaillant de plus près pour alléger les soucis des pauvres et des plus défavorisés », conclut Anissa Hassouna.

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