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Gamal Yakout : pour l’amour des planches

May Sélim, Lundi, 19 octobre 2015

Metteur en scène, professeur d’art dramatique et fondateur du festival Théâtre sans financement, l’Alexandrin Gamal Yakout poursuit son travail professionnel dans un esprit amateur. Rencontre avec un autodidacte aux multiples réussites.

Pour l’amour des planches
(Photo:Bassam Al-Zoghby)

La septième édition du fes­tival Théâtre sans finan­cement est en cours de préparation. C’est une initiative du metteur en scène et professeur de théâtre à l’Université d’Alexandrie, Gamal Yakout. Partagé entre ses cours drama­tiques à l’université, les ateliers de jeu et d’improvisation, son business dans le textile et sa boîte de production Creation Group, Gamal Yakout apprend aussi à de jeunes volontaires l’art de la gestion et de la direc­tion d’un festival. Car il a décidé de passer le relais. « J’ai renoncé à la direction de cette édition, mais le reste de l’équipe ainsi que les volontaires m’ont incité à rester encore une année », dit-il modestement.

Car ce festival gagne en ampleur dans la discrétion. Pourtant, Gamal Yakout fait parler de lui. Il est régulièrement l’objet de rumeurs et de diverses accusations : on le décrit comme un homme préten­tieux qui aime le show off et gas­pille l’argent public. Mais Yakout n’y prête pas attention. « En 2008, j’ai annoncé l’organisation d’un atelier théâtral au Palais de la culture de Qasr Al-Tazawoq à Alexandrie. J’ai reçu 120 candi­dats. J’ai travaillé avec eux et, à l’issue de l’atelier, dix spectacles ont été créés par ces jeunes. Ce fut le noyau du festival Théâtre sans financement. Celui-ci est aujourd’hui organisé par ma propre compagnie, Creation Group, en coopération avec la Maison artistique du théâtre, le Centre des arts de la Bibliothèque d’Alexandrie et l’Organisme géné­ral des palais de la culture », explique Yakout.

Le but du festival est d’aiguiser l’imagination des jeunes créateurs et de les pousser à faire beaucoup avec peu de moyens. Les troupes et les créateurs recyclent par exemple les décors et les costumes d’an­ciens spectacles pour en faire du nouveau. L’an dernier, le festival s’est étendu à l’international et a accueilli des spectacles venus de France, de Tunisie, du Liban, d’Arabie saoudite et du Koweït. « A partir de la deuxième édition, l’Organisme des palais de la culture nous a soutenus en nous versant 30 000 L.E. pour payer les techniciens, les prix de la publica­tion d’un bulletin d’information. Puis on a reçu 20 000 L.E. de plus. Ces subventions nous aident à accueillir nos invités et à couvrir les frais de leur séjour. La Maison artistique du théâtre ainsi que le Centre des arts de la Bibliothèque d’Alexandrie nous offrent des espaces de présentation, et l’équipe de ma boîte de production tra­vaille gratuitement », se réjouit Gamal Yakout, qui ajoute aussitôt qu’il aime le théâtre dans l’esprit d’un amateur éternel. Une phrase qui le résume assez bien.

Originaire du gouvernorat de Béheira dans le Delta, Gamal a passé ses premières années à Kafr Al-Dawar où son père travaillait en tant qu’ouvrier. Pendant les vacances d’été, il accompagnait ses trois oncles au théâtre, car ceux-ci étaient membres de la troupe de Béheira. « On avait de bonnes places. Avec eux, j’ai vu Al-Mohaguer (l’émigré) et Al-Ard (la terre), montées par Fahmi Al-Khouli ».

Au lycée, il a voulu faire du théâtre. « Un jour, je me suis adressé au proviseur, lui proposant de monter une pièce. Sur un ton sarcastique, il m’a répondu : Qu’est-ce que tu veux présenter ? Antara Ibn Chaddad ? Il est hors question de faire du théâtre ! ». Mais Gamal Yakout n’a jamais perdu espoir. Une fois le bac en main, il rejoint la faculté de com­merce. Il commence par jouer sur les planches de l’université. Mais une fois son diplôme en poche, il doit faire face à la réalité : « J’ai voulu poursuivre mes études pour devenir professeur à l’université. Mais je n’avais pas le choix, j’ai dû accepter de travailler dans la compagnie d’Al-Amériya, parce que j’avais besoin d’un salaire. Je suis issu d’une famille pauvre. Je n’avais pas le luxe de renoncer à un emploi ».

Pendant longtemps, il suit les pièces qui se montent par-ci par-là. Un jour, il est auditionné pour la pièce Al-Bahr Béyédhak Leih ? « Je devais me joindre aux comé­diens silencieux, sans dire un mot. Evidemment, j’ai été accepté. A l’époque, la star Salah Al-Saadani, principal protagoniste de la pièce, voulait suivre les matchs de foot­ball de la Coupe du monde. Et donc, on débutait les répétitions vers minuit. Chaque soir, j’étais au théâtre entre minuit et 5h du matin. Ensuite, je me rendais à mon tra­vail. C’était épuisant ». Et Gamal a décidé d’arrêter : pendant 10 ans, il se contente d’aller voir des pièces.

Au travail, le petit employé de la compagnie Al-Amériya apprend rapidement les secrets du monde du textile. « J’ai dû apprendre l’anglais pour communiquer avec les clients étrangers. J’ai acheté des livres chez les bouquinistes et dans le marché aux puces. Je m’inscrivais à des cours gratuits pour en apprendre davantage ». Et en 1996, Yakout démissionne et lance son petit business dans le textile. Ses voyages pour importer des tissus variés se multiplient. Durant ces séjours, impossible de rater une occasion de voir une pièce, surtout à Londres. En 10 ans, Gamal Yakout est devenu un businessman avéré. C’est alors que lui vient l’envie de revenir vers le théâtre, et plus seulement comme spectateur. « On commence à faire du théâtre, et ça se transforme en véritables moments de plaisir et de loisir. Et mon succès dans le textile permet d’exercer ce loisir ».

En 2005, Gamal Yakout fait partie de l’audience du Festival des clubs des palais de la culture à Béni-Soueif. Durant la pièce Man Menna ? (qui d’entre nous ?), le théâtre prend feu. L’incendie fait une cinquantaine de morts et des centaines de blessés, dont Yakout, qui ne sait toujours pas comment il s’en est sorti, brûlé à la main et aux jambes.

De ce drame, il en garde des sou­venirs amers : perte d’amis et de collègues, et multiples brûlures. « J’ai toujours des cicatrices. Mais une chose est sûre, je n’entrerai jamais consciemment dans la salle d’opération d’un hôpital ». Yakout a longtemps souffert, moralement et physiquement, après sa sortie de l’hôpital. Il n’en garde que des scènes humiliantes où l’être humain se réduit à un corps allongé sur un lit, sans droit au repos ni à la discré­tion.

Quelques jours après sa sortie de l’hôpital, il reçoit chez lui le décora­teur Sobhi Al-Sayed. « Après une longue discussion il m’a demandé : tu travailles sur quoi ? Soudainement, j’ai tout oublié : mes blessures, mes douleurs. J’ai fixé les rayons de ma bibliothèque et ai choisi Une Maison d’une poupée. Voilà ce qu’allait être ma prochaine mise en scène ». Une Maison d’une poupée a par la suite remporté plu­sieurs prix.

D’autres pièces suivent : The Hairy Ape, Les Sorcières de Salem, La Double histoire de Docteur Valmy … « Je ne nie pas mon inté­rêt pour le théâtre universel. Je me rappelle qu’un jour, la comédienne Poussy m’a dit que mes spectacles étaient influencés par le théâtre West End. J’étais fier de pouvoir transmettre mes expériences visuelles au public égyptien. Approcher le théâtre universel per­met de donner libre cours à son imagination. En fait, je pars d’un sujet très lié à notre actualité. L’idée est de faire fusionner les questions locales propres à notre vie sociopolitique avec un texte littéraire et universel, explique Yakout, qui met en scène un spectacle tous les trois ans. L’écriture théâtrale et l’adaptation dramatique nécessi­tent beaucoup de temps ».

Aujourd’hui, Gamal Yakout s’ap­prête à animer un atelier pour les enfants, afin de monter le spectacle Réhlat Nour, produit par la Maison artistique du théâtre et donné par la troupe d’Alexandrie. Il se lance éga­lement dans la mise en scène de trois oeuvres : Les Misérables avec la troupe nationale d’Alexandrie de l’Organisme des palais de la culture, Hammam Al-Sett avec la troupe d’Alexandrie qui dépend de la Maison artistique du théâtre, et Makan Maa Al-Khanzir avec sa propre troupe et compagnie, Creation Group.

Malgré un emploi de temps char­gé, Yakout s’attarde sur tous les détails concernant ses projets futurs. Il est resté un homme de théâtre professionnel avec l’esprit d’un amateur.

Jalons :

1964 : Naissance à Béheira.
1986 : Diplômé de la faculté de commerce, de l’Université d’Alexandrie.
1996 : Démissionne de son travail à la compagnie d’Al-Amériya et lance son propre business dans le textile.
2003 : Reçoit un diplôme en études dramatiques et théâtrales de la faculté de lettres, de l’Université d’Alexandrie.
2008 : Fonde le festival Théâtre sans financement.
2009-2011 : Prend la direction du palais de la culture de Qasr Al-Tazawok à Alexandrie.
2015 : Reçoit le prix d’encouragement de l’Etat pour sa mise en scène de La Double histoire du docteur Valmy

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