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Nabil Khemir : Jongler avec les mélodies

May Sélim, Mardi, 23 juin 2015

Compositeur, chanteur et musicien, le Tunisien Nabil Khemir marie impeccablement musiques orientale et occidentale. Il a inventé le rayjam, un instrument à mi-chemin entre luth et guitare, amalgamant le jazz et les mélodies arabes.

Nabil Khemir
Nabil Khemir, Compositeur, chanteur et musicien. (Photo : Mohamad Moustapha)

Nabil Khemir est-il vraiment un jazzman ? Maître incontestable de la fusion musicale, il se situe quelque part entre l’Orient et l’Occident. Il excelle à improviser en direct et fait dialoguer les cultures sur scène, jouant en même temps au luth oriental et à la guitare, d’où sa renom­mée internationale. Le musicien gratte aussi son rayjam, l’instrument qu’il a inventé en 2004, combinant le luth et la guitare. En fait, cela lui permet de varier les créations et les improvisations musicales, passant du registre jazzy à la transe purement orientale.

Le nom qu’il a choisi à son instru­ment est assez significatif. « Je l’ai forgé à partir de deux mots : ray (rayon), et jam, qui réfère à la ses­sion jam, basée sur l’improvisation. A l’origine, je jouais au luth, mais j’aimais beaucoup la guitare aussi. J’aime ce va-et-vient entre leurs sonorités. J’ai donc cherché à créer un instrument qui marie les deux. J’ai eu cette idée durant les concerts de jazz, lorsque j’ai remarqué la pré­sence d’une guitare électrique à double manches. J’ai alors fait mon propre design. Puis, j’ai fait faire la partie du luth en Tunisie et le reste de l’instrument, inspiré de la guitare, a été fabriqué en Hollande. J’étais soucieux de préserver les sonorités originales du luth et de lui accorder aussi un peu de modernité », explique fièrement le musicien-interprète. Ainsi il a conçu un luth à deux manches remplaçables : une pour les mélodies arabes et l’autre pour les airs classiques à l’occidentale.

Sur scène, il est tout de noir vêtu. Son rayjam l’emporte vers tout un autre monde. D’abord les taqassim de l'oud s’élèvent, forts et touchants. Khemir ferme les yeux et s’adonne à la musique. Sans transition, il passe d’un instrument à l’autre. Ensuite, à un moment donné, il laisse ses com­pagnons agir et leur donne la chance de communiquer ensemble. Le mor­ceau Parfum d’Orient et d’Occident lui a inspiré le titre de son dernier album, lequel a remporté le prix d’honneur à la compétition American Music Contest for Creation and Improvisation.

Khemir y arrange différemment des chansons du patrimoine et pré­sente une sélection colorée, représen­tative de son parcours musical.

Dès l’âge de 4 ans, il écoutait les chansons de la diva Oum Kolthoum et du chanteur-compositeur mythique Abdel-Wahab. Il se contentait de les fredonner sans comprendre le sens des paroles. Un jour, invité avec sa famille à une soirée musicale à Tunis, il fait sa première rencontre avec le public. « J’ai accompagné ma soeur durant cette soirée, l’orchestre de la radio tunisienne devait se produire. Ma soeur a proposé au maestro que je chante Enta Omri (tu es ma vie, une chanson phare d’Oum Kolthoum). Le maestro a accepté, tout méfiant, mais après avoir terminé la chanson, il m’a félicité et m’a demandé de pour­suivre mes études à l’Institut de la musique arabe à Tunis », se souvient Nabil Khemir.

Issu d’une famille d’artistes, ce dernier a toujours été encouragé par les siens. De fil en aiguille, il a appris à jouer au luth. Son frère aîné lui a pro­posé de suivre des cours privés avec le luthiste de renom Ali Al-Séreiti. Le jeune Nabil Khemir éprouvait également une immense joie en chantant des oeuvres classiques arabes, tous les vendredis, à travers une émission diffusée sur la princi­pale chaîne de télévision tunisienne. « A l’époque, la télévision tunisienne se limitait à une seule chaîne. J’étais donc présent dans toutes les maisons tunisiennes. Sans trop comprendre ce qui m’arrivait, j’étais confus en croi­sant des gens dans la rue qui me serraient la main, en faisant des commentaires sur mon interprétation ou réclamant d’écouter telle ou telle chanson. J’étais devenu une star, et cela faisait très bizarre », raconte Khemir. Et d’ajouter : « Durant un concert, je me suis adonné au chant jusqu’à l’aube. Le public était tou­jours là, il a quasiment dormi sur place, et moi, je n’ai pas arrêté de chanter ».

Sa passion pour le chant et la musique arabe en général ne l’a pas empêché d’apprécier la musique occidentale dès l’âge de 15 ans. « J’ai découvert une voix qui m’impressionnait, à la radio, une chanteuse merveilleuse. C’était Céline Dion, encore à ses débuts. J’ai ensuite découvert la musique de jazz et j’écoutais régulièrement Charlie Parker, George Baze et autres ». Ce monde a fasciné Nabil Khemir, à tel point de rompre avec le luth. Et il décide d’acheter une gui­tare. « Je me suis enfermé à la mai­son pendant trois mois, afin de me consacrer au jeu ». En autodidacte, il a appris à jouer la guitare, passant de longues soirées à expérimenter cet instrument. « Le jazz m’a fait découvrir une harmonie différente. La fusion des genres a commencé également à m’intéresser. Progressivement, c’est devenu mon moyen d’expression privilégié. Il me permet de jouer à deux instruments en même temps », lance-t-il. Son rayjam lui a beaucoup servi dans ce sens. « Mon premier concert avec cet instrument a eu lieu à la maison de Taher Haddad, un centre culturel à Tunis. Je me rappelle que j’ai porté le rayjam et j’ai fermé mes yeux et ne les ai ouverts qu’après avoir terminé le concert », dit le musicien, qui parle de son instru­ment comme un homme épris d’une belle femme ou comme un être ensorcelé par une force magique.

Ses chansons introduisent les jeunes Tunisiens au jazz. « En Tunisie, jouer à la guitare n’est pas une chose fréquente. Et le jazz reste encore un genre qui n’attire pas un large public », indique Khemir. Et d’ajouter : « Ma musique cherche plutôt un public averti mais, de temps en temps, j’aime aussi composer quelques mor­ceaux légers pour atti­rer les jeunes et les introduire au jazz ». C’est dans cette optique que s’inscrit son nou­veau projet, « Khemir 2015 », offrant une compilation d’été, avec des chansons légères, destinées surtout aux jeunes.

Après la révolution tunisienne en janvier 2011, Khemir compose « Benhebbek ya beladi » (je t’aime, mon pays), une chanson engagée facile à fredonner. « C’était une période de remous, notamment à Tunis. J’étais chez moi, avec un ami parolier, on entendait le bruit des hélicoptères qui parcouraient le ciel. Mon ami a alors écrit les paroles et j’ai commencé à les mettre en musique sur le champ ». Khemir avoue qu’il ne crée jamais pareilles chansons, même s’il est un grand fan de la musique engagée du cheikh Imam et de Marcel Khalifé. Il préfère se consacrer à ses airs plutôt jazzy. Mais avec cette der­nière chanson, il a été touché par les conditions du pays, les paroles de son ami exprimaient vraiment ses propres sentiments. « Rien n’a changé en Tunisie. La révolution n’a pas changé les gens, elle a sim­plement éliminé le régime politique. On a obtenu quelques acquis et l’on ne reviendra pas sur ces acquis, étant donné le rôle de l’opposition et celui de la presse, qui dévoilent les dessous de pas mal d’affaires. Mais on ne peut parler ni d’une vraie évolution, ni d’un avenir meilleur, cela ne peut être atteint qu’au bout de 10 ou de 15 ans. Les gens doivent accepter les différences », sou­ligne Khemir, lequel s’est récemment pro­duit en Egypte, un autre pays du Printemps arabe. « C’est ma deu­xième rencontre avec le public cairote. La toute première s’est déroulée en 2012, dans le cadre d’un projet intitulé Six Spoons One Kitchen (six cuillères et une cuisine) ». Et de poursuivre en rigolant : « Je parle très bien le dialecte égyptien, j’ai grandi avec les musiques et les chansons d’artistes égyptiens ».

Khemir prépare son nouvel album. Il y collabore avec de nom­breux musiciens de différents pays. « J’aime ce mélange de musiques, de pays … Je vais essayer de l’enre­gistrer en Europe pour un meilleur résultat ». Un album qui met tou­jours en avant le principe de la fusion et du métissage musical, comme moyen d’expression et de communication avec l’Autre.

Jalons :

1966 : Naissance à Tunis.

1991 : Mariage.

1992 : Naissance de sa fille aînée Nadia.

2004 : Invention de son instrument rayjam.

2005 : Premier album Parfum d’Orient et d’Occident 1.

2008 : Médaille de la culture de la Tunisie pour l’ensemble de son oeuvre.

2014 : Participation au Festival du Caire pour la musique de jazz.

2015 : Concert en France en juin et participation au Festival du jazz en Afrique du Sud en août.

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