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Khaled Azab : La civilisation islamique nous apprend que l’individu prime sur l’Etat

Dina Kabil, Mardi, 02 décembre 2014

Avec Fiqh de l’urbanisme, Khaled Azab est lauréat du prix du « Livre arabe le plus important de l’année », décerné par la maison d’édition Al-Fikr Al-Arabi. Il y explique les normes islamiques dans l’urbanisme. Une philosophie au quotidien qui vient défier la mort.

Khaled Azab

Al-ahram hebdo : Vous dites que le projet de votre livre Fiqh de l’urbanisme remonte à 1984. Quelle a été votre motivation pour vous lancer dans ce domaine d’études islamiques ?

Khaled Azab : Originaires, comme moi, d’un milieu rural conservateur, mes collègues étudiants ont soulevé le débat de l’illicite des études d’archéologie lors de nos premières années de faculté. Je me suis posé la question suivante : vais-je vivre ma vie comme un exclu ? J’ai alors fait des recherches sur le point de vue islamique quant à la science archéologique. Dans ma thèse de magistère, j’ai abordé le rôle du fiqh (normes sociétales islamiques) dans l’architecture urbaine au Caire et à Rosette. Tandis que ma thèse de doctorat a relié la politique à l’architecture. Quant à ce livre, c’est la synthèse de tout ce qui a précédé, car sans le fiqh, on ne peut pas comprendre l’architecture islamique et ses fondements. Et sans la politique, on ne peut pas assimiler les limites du rapport entre l’Etat et la société, le rôle de chacun d’eux dans le domaine de l’urbanisme et du peuplement de la terre. Et je travaille actuellement sur une théorie à dimension arabo-islamique qui s’oppose à l’idée de la destruction des sites archéologiques.

— La notion de fiqh de l’urbanisme n’est pas courante, parfois même controversée. Que cherchez-vous en elle exactement ?

— Il est vrai que cette notion, je l’ai forgée moi-même. On m’invite pour des interventions à l’Université d’Oxford ou à la Fondation du Qatar autour du fiqh, mais ici en Egypte, on n’en est pas très convaincu. Notamment à la faculté d’archéologie de l’Université du Caire où j’ai fait mes études. Tout d’abord, la religion musulmane est une religion de vie et non de mort. Elle a sans doute traversé des périodes difficiles qui ont aboli les facultés de raisonnement au détriment de la montée des courants extrémistes. Par exemple, il y a eu, jusqu’aux années 1980, une frange salafiste de la société qui interdisait la prise de photo en général, tandis qu’elle avait été légalisée, d’après l’institution Al-Azhar, au XIXe siècle. Lorsque dans les années 1960, le cheikh azhari, Mohamad Ali Al-Sayess, a lancé une fatwa dans ce sens, il a vite été accusé d’impiété. Contre le fiqh de la mort avec l’extrémisme qui s’attache à la forme en matière de religion, je propose le fiqh de l’urbanisme. L’urbanisme chez le penseur Ibn Khaldoun (XIVe siècle) cherche les raisons de la vie dans une vision sociologique, la construction et la chute des Etats. Le Fiqh de l’urbanisme cherche, quant à lui, la philosophie de la vie même, il cherche les idées principales à l’origine de la civilisation islamique. Le problème aujourd’hui est que nous avons cerné l’architecture islamique dans les mosquées et les citadelles sans prêter attention au modèle de l’architecture de la société et des individus. L’Occident, quant à lui, s’est intéressé à cette architecture islamique, mais en omettant le contenu. Tandis que la science du fiqh est la clé pour comprendre les sciences urbaines anciennes.

— Votre conception semble s’attacher aux individus avant tout. Mais le terme fiqh relève paradoxalement des normes et références uniformes. Comment l’expliquez-vous ?

Il existe trois pouvoirs dans la société : celui de l’Etat, de la société et de l’individu. Le rôle du pouvoir de l’Etat se limite aux services publics, aux frontières, à la guerre et à la sécurité intérieure. Celui de la société se consacre à l’assistance sociale, à la santé et à l’éducation. C’est pourquoi lorsque l’Etat s’écroule, la société survit, parce qu’elle possède un pouvoir, lorsqu’on a détruit le pouvoir du peuple dans la société islamique, le pouvoir s’est par conséquent affaibli. Parce que l'institution des Waqfs (biens musulmans) a été nationalisée vers le milieu des années 1960, actuellement, elle perd de sa force, de même que la solidarité sociétale qu’elle représente. Cela s’est également reflété sur la planification des cités. Anciennement la rue principale était partagée entre le pouvoir des habitants et celui de l’Etat qui assurait un service public. Les autres plus petites étaient partagées : 75 % revenaient à la société, contre 25 % à l’Etat. Dans les ruelles, le pouvoir de l’Etat n’existait plus, c’est plutôt celui de la société, de l’individu. C’est pourquoi lorsque Mohamad Ali au XIXe siècle a voulu instaurer un Etat central en Egypte, il a cassé les portes d’accès aux ruelles, et a transformé les cheikhs en fonctionnaires qui n’ont pas tardé à devenir des espions de l’Etat. Le pouvoir de la société et de l’individu s’est effondré dans la ruelle.

Khaled Azab

— Dans le livre, vous vous basez sur des questions posées à des faqihs (savants musulmans) de l’Etat islamique. Comment peuvent-ils prendre en considération le côté humain dans le peuplement de la ville ?

Les savants ici sont les juges dans la civilisation islamique. Dans leurs jugements, ils comptaient surtout sur des experts de l’architecture, avant d’étudier ou de juger un procès. S’il s’agit d’un mur sur le point d’écrouler, sa décision émane toujours de l’idée de la sauvegarde de l’âme humaine. La civilisation musulmane a toujours donné des exemples phare de l’assistance sociale. Le premier exemple que je cite dans le livre est « la maison des noces », basée dans la ville marocaine Fès où on préparait les jeunes filles à se marier en leur fournissant le trousseau nécessaire, leur trouvant le mari convenable et une provision d’argent équivalent à un mois de leur nouveau foyer. Le second exemple est celui des zawyas, de toutes petites mosquées consacrées aux questions du divorce pour les femmes ; la femme-cheikh s’efforce de dissuader les femmes du divorce, et si cela se révèle vain, elle garantit un retour sain au domicile des parents. C’est à mon sens, le modèle du fiqh de la vie contre le fiqh de la mort.

— Comment de telles études sur la civilisation musulmane pourraient-elles éclairer la voie du moment présent ?

— Il existe aujourd’hui une sorte de dichotomie entre l’Etat et la société, celle-ci sait parfaitement que l’Etat s’auto-dirige pour ses propres intérêts, qu’il abuse du pouvoir, tandis que la société explose de l’intérieur, ne pouvant pas gérer ses propres affaires. L’individu est obligé de chercher ses intérêts par lui-même, de recourir aux bidonvilles, tandis que la colère est montante. La société se rend compte qu’elle est en ébullition et qu’elle devrait s’accaparer de nouveau d’une partie de ses pouvoirs perdus.

A travers le livre, j’insiste sur le fait que l’architecture est comme un être vivant qui change et qui se développe d’une époque à l’autre, tandis que le système de valeurs est un être constant. On ne peut pas aujourd’hui construire une maison historique, comme celle où nous sommes maintenant au Caire (la maison Al-Sennari, à l’architecture typique de l’époque islamique) ; il faudrait sans doute développer les exigences contemporaines. Car les conceptions changent, mais les valeurs restent inchangeables .

Fiqh Al-Omrane (fiqh de l'urbanisme)de Khaled Azab, aux éditions Al-Masriya Al-Lobnaniya, 201

Khaled Azab

Directeur du département des médias à la Bibliotheca Alexandrina, il dirige des revues spécialisées en archéologie, comme Abgadiyat (abcdaire), et Mechkah (lanterne). Il publie aussi des essais dans la presse, comme dans le quotidien londonien Al-Hayat et Al-Shorouk. Parmi ses ouvrages publiés : Les Musulmans et la découverte des deux Amériques, 1993, Al-Qods (Jérusalem, la ville et la judaïsation), 1996, Fiqh Al-Emara Al-Islamiya (les fondements de l’architecture islamique), 1997, Al-Modone Al-Torathiya fil Alam Al-Islami (les villes du patrimoine dans le monde musulman), 2001, et autres.

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