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Jihad Azour : Les première et deuxième révisions de l’économie égyptienne seront regroupées en une seule

Marrakech, Par Névine Kamel, Mardi, 17 octobre 2023

Jihad Azour, directeur du département Moyen-Orient et Asie centrale du FMI, fait le point sur le programme égyptien de réforme économique et les mesures gouvernementales visant à renforcer le secteur privé et à consolider la protection sociale.

Jihad Azour

Al-Ahram Hebdo : La directrice du Fonds Monétaire International (FMI) a annoncé que l’Egypte avait adopté des mesures sérieuses dans le cadre du programme de réforme économique et que le FMI s’apprête à envoyer une mission en Egypte afin de discuter des moyens de surmonter les défis et d’effectuer la révision du programme égyptien de réforme économique. A votre avis, quelles mesures l’Egypte devrait-elle adopter durant cette période ?

Jihad Azour : Le programme de réforme comporte un ensemble de mesures qui sont appliquées par étapes successives. C’est l’exécution de ces étapes qui déterminera la date de la révision. Le gouvernement égyptien a effectivement adopté de nombreuses mesures de réforme et a amélioré ses performances en plusieurs volets. Mais il est indispensable de continuer. La direction du FMI est en contact continu avec l’Egypte et une équipe se rendra bientôt dans le pays, vraisemblablement avant la fin de l’année.

— Y a-t-il une intention de réunir les première et deuxième révisions en une seule et de verser à l’Egypte les deux tranches du prêt qu’elle a demandé ensemble ?

— Oui, il a été convenu avec le gouvernement égyptien de regrouper les première et deuxième révisions de l’économie égyptienne en une seule.

— Quelles sont les mesures que l’Egypte a réussi à mettre en place ?

— L’Egypte a réalisé des progrès sur plusieurs plans. Sur le plan des finances publiques, une série de mesures a été adoptée. Il y a aussi les mesures prises par le gouvernement pour réaliser un équilibre entre les secteurs public et privé. En effet, plusieurs lois ont été promulguées sur les institutions publiques, ce qui est une bonne chose, car il faut accorder plus de place au secteur privé et reconsidérer le volume du secteur public.

— Le FMI prévoit une baisse du taux de croissance économique en Egypte au cours des deux prochaines années. Quelles en sont les raisons ?

— L’économie égyptienne a connu plusieurs chocs, notamment la guerre en Ukraine qui a entraîné une hausse significative des prix des denrées alimentaires, surtout que l’Egypte possède des relations commerciales importantes avec la Russie et l’Ukraine. En plus, le tourisme a été fortement affecté par cette guerre, sans parler de la hausse des prix du pétrole et du taux d’inflation élevé à l’échelle mondiale, ce qui a donné lieu à une hausse de l’inflation en Egypte et des prévisions à la baisse en ce qui concerne le taux de croissance. C’est sur cette base que le programme du FMI a été développé avec le but de protéger l’économie égyptienne de l’impact négatif de ces évolutions. Par exemple, la réduction progressive de la dette publique est l’un des objectifs les plus importants du programme de réforme en Egypte, car la hausse des taux d’intérêt mondiaux a provoqué une augmentation des taux d’inflation et donc une augmentation du coût de l’emprunt dans les pays émergents, et l’Egypte en fait partie.

— Quand est-ce que nous pourrons nous attendre à une reprise économique en Egypte ?

— La reprise économique dépend en partie de la poursuite des réformes, de la réduction des taux d’inflation et du retour de la confiance chez les investisseurs. C’est ce que fait le gouvernement égyptien actuellement. Il existe également des facteurs externes liés à l’amélioration progressive des performances économiques mondiales, qui entraînera à son tour une augmentation de la demande dans les grandes économies comme la Chine. Au FMI, on s’attend à une reprise de l’économie mondiale l’année prochaine et cela aura un impact positif sur l’Egypte.

— Le FMI estime que le gouvernement égyptien doit appliquer des taux de change flexibles, mais certains experts estiment que cela entraînera une augmentation de la dette et de la facture des exportations, sans parler des taux d’inflation. Qu’en pensez-vous ?

— Nous parlons d’une politique flexible en ce qui a trait aux taux de change et non pas d’une baisse des taux de change. L’objectif est de protéger l’économie égyptienne contre les chocs extérieurs car c’est l’offre et la demande sur les marchés qui déterminent les taux de change. Même si la flexibilité des taux de change a un coût à cause des chocs mondiaux, c’est le meilleur moyen de renforcer les réserves en devises étrangères. C’est ce système qui est en place dans les économies développées en Europe et dans les pays au développement rapide comme l’Inde.

La flexibilité des taux de change permet notamment de pousser l’économie vers l’exportation et de la protéger contre les fluctuations des marchés financiers mondiaux et l’abstention des investisseurs d’injecter des investissements dans les marchés émergents en temps de crise. Pour ces raisons, le FMI a recommandé à l’Egypte d’adopter ce système afin de préserver la stabilité économique et de permettre aux responsables de la politique monétaire de se concentrer sur l’objectif principal qui est de réguler les prix et de lutter contre l’inflation. Telle est la philosophie du FMI avec l’Egypte depuis l’élaboration du programme de réforme économique en 2016 qui a réussi et qui s’est poursuivi jusqu’en 2020. Le taux de change flexible a contribué à la stabilité de l’économie égyptienne entre 2016 et 2020.

— Qu’en est-il du citoyen ?

— Le citoyen s’intéresse en premier lieu à l’impact des réformes sur les prix qui sont actuellement élevés. ll faut donc remédier à ce problème. On peut renforcer les programmes de protection sociale qui ont prouvé leur efficacité depuis 2017, même pendant la pandémie. C’est pour cela que le gouvernement égyptien doit renforcer le programme Takafol wa Karama (solidarité et dignité) afin d’y inclure un plus grand nombre de bénéficiaires. C’est un élément essentiel qui doit être pris en considération.

— Que pensez-vous de ce qui a été fait au niveau des offres publiques ?

— Le gouvernement égyptien a réalisé des progrès dans ce dossier. Les indices du budget et des finances publiques ont évolué de façon positive et continuent conformément au programme fixé par le FMI.

— Etes-vous d’accord avec la vision du Moniteur des finances publiques du FMI selon laquelle il est possible d’augmenter les revenus fiscaux en Egypte ?

— Les réformes fiscales constituent un facteur essentiel dans la réalisation de la justice fiscale d’une part et la diversification des sources de revenus d’autre part. Oui, je pense que l’Egypte possède une marge non exploitée pour augmenter les revenus du budget en abolissant certaines exemptions fiscales.

— La région du Proche-Orient affronte des chocs successifs, dont le dernier est le conflit entre Gaza et Israël. Comment cela a-t-il un impact sur l’économie de la région ?

— La guerre à Gaza aura un impact sur la région à moyen et à long termes. Il est difficile de faire des prévisions sur les répercussions économiques de ce qui se passe dans la région ou même de ce qui va se passer à l’avenir. Mais les pays de la région doivent avoir des réserves financières pour éviter les chocs. Les cours du pétrole se sont stabilisés après une hausse de 5 % dans les premiers jours de la guerre, c’est un réconfort.

— Comment analysez-vous les prévisions de la croissance dans la région du Proche-Orient ?

— Nous prévoyons que la croissance du PIB dans la région MENA ralentira à 3,1 % en 2023 contre 5,7 % en 2022 à cause du ralentissement de la croissance dans les pays exportateurs de pétrole. Nous pensons que le secteur non pétrolier deviendra le moteur de la croissance. Les taux d’inflation dans la région resteront à 15 % en 2023, avant de baisser l’année prochaine.

— Comment évaluez-vous la manière dont les pays de la région font face aux crises successives ?

— Les pays de la région MENA ont réagi à la pandémie par des mesures rapides et strictes, mais ils sont confrontés à un environnement difficile et à des défis successifs qui génèrent de l’incertitude, notamment les pays exportateurs de pétrole qui ont été touchés par un double choc, à savoir l’impact économique du confinement et la forte baisse de la demande sur le pétrole qui a causé un effondrement des prix. Il est évident que contenir la crise sanitaire reste une priorité, mais les gouvernements doivent également jeter les bases d’une reprise économique pour sortir de la crise.

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