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Amira Abdel-Halim : Le développement est la seule solution aux crises de l’Afrique

Sabah Sabet , Vendredi, 15 septembre 2023

Amira Abdel-Halim, spécialiste des questions africaines au CEPS d’Al-Ahram, revient sur les conflits internes qui frappent la région du Sahel, la position de la France et des grandes puissances.

Amira Abdel-Halim

Al-Ahram Hebdo : La Communauté Economique Des Etats de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO) n’a pas pu faire face aux coups d’Etat qui se sont succédé dernièrement dans cette région, alors qu’elle était plus efficace dans le passé à résoudre les crises régionales. Quelles en sont les raisons ?

Amira Abdel-Halim : C’est vrai que depuis les années 1990, la Cédéao jouait un rôle considérable et important dans la gestion de différentes crises. Elle est intervenue pour arrêter les guerres civiles en Sierra Leone et au Liberia. En 2017, elle s’est engagée en Gambie et a réussi à résoudre la crise survenue à la suite de l’élection présidentielle de décembre 2016 après le refus de Yahya Jammeh de quitter le pouvoir au profit d’Adama Barrow, donné vainqueur. Actuellement, les circonstances sont différentes, surtout avec le soutien populaire aux coups d’Etat. En plus, la solution militaire n’est pas la meilleure pour résoudre les différentes crises. L’intervention de la France le prouve. Les interventions militaires n’aboutissent qu’à des victimes, des destructions économique, sécuritaire et humaine de plus en plus graves.

— Quelle est donc la solution aux maux africains ? Et comment une organisation comme la Cédéao devient-elle plus effective dans la résolution des crises ?

— Tout d’abord, l’organisation doit être restructurée et disposer de différents mécanismes de gouvernance, afin de traiter les problèmes à leurs racines et de prévenir les crises avant leur déclenchement. Un mécanisme d’alerte qui prévient des crises politiques et économiques doit être mis en place. L’organisation doit être indépendante également des pressions extérieures, surtout de la France, dans sa gestion des différentes crises. Finalement, toutes les instances régionales, ainsi que la communauté internationale doivent penser d’abord à la personne humaine et à son développement avant de considérer des solutions sécuritaires. Lutter contre la pauvreté, les maladies et le chômage, et se mobiliser pour fournir un vrai développement au continent, au lieu de fournir des budgets pour des interventions militaires, sont les seules solutions à toute crise qui frappe le continent.

— Après le Mali, le Burkina Faso, le Niger et le Gabon, des manifestations antifrançaises ont eu lieu cette semaine au Tchad. Comment expliquer ce rejet de la présence de la France dans ces anciennes colonies ?

— L’Afrique, surtout la région du Sahel, subit un vrai changement : les jeunes générations, qui présentent 65 % de la population, refusent de plus en plus toutes sortes d’interventions étrangères, surtout celle de la France. C’est vrai qu’il existe une catégorie qui lève le drapeau de la Russie et apprécie sa présence, mais la majorité trouve que tous les pays étrangers ne cherchent que leurs intérêts et les moyens de piller les ressources naturelles des pays africains. Malgré la richesse du continent, la pauvreté y sévit et la plupart des jeunes souffrent du chômage. L’intervention militaire française, qui a lieu depuis 2012 pour éradiquer le terrorisme, n’a pas pu mettre fin à ce phénomène. Au contraire, la menace terroriste s’est aggravée et les groupes terroristes se sont répandus dans d’autres régions et d’autres pays. A titre d’exemple, le Niger, qui n’a jamais souffert de cette menace, figure aujourd’hui parmi les pays les plus touchés par le terrorisme. En outre, on a observé que parmi les raisons du soutien public aux différents coups d’Etat figure le refus de l’intervention étrangère : les putschistes ont ainsi renversé les régimes qui soutiennent la présence étrangère et ses intérêts.


La communauté internationale doit penser d’abord à la personne humaine et à son développement avant de considérer des solutions sécuritaires. (Photo : AFP)

— Après son refus de départ, la France a confirmé négocier avec les nouvelles autorités au Niger le retrait de ses militaires. Cela signifie-t-il que Paris abandonne le pays ?  

— La France ne peut pas avoir recours à nouveau à une solution militaire, surtout après les pertes humaines et matérielles qu’elle a subies depuis son intervention militaire au Mali, à travers l’opération Serval puis Barkhane, et le refus interne au Mali de cette intervention à cause de ses coûts, alors que le pays souffre de problèmes financiers. Mais la France ne peut pas abandonner la région, surtout le Niger, où elle a de grands intérêts sécuritaires, mais aussi économiques. La France dispose de 5 bases et 1 500 militaires au Niger. Ce dernier est un allié important de Paris et des pays occidentaux dans la lutte contre les groupes islamistes et constitue une voie de transit majeure entre l’Afrique et l’Europe. Sur le plan économique, le pays est un important exportateur d’uranium. Il est le troisième fournisseur d’uranium à la France qui tire environ 35 % de ses sources d’énergie de l’uranium fourni par le Niger. Donc, la France cherchera, par d’autres moyens, à préserver ses intérêts et ceux de ses compagnies au Niger, ainsi que dans les autres pays de la région.

— La Russie semble profiter du sentiment antifrançais en Afrique, notamment via le groupe Wagner. Pensez-vous que la Russie puisse prendre la place de la France sur le continent ?

— La Russie ne peut pas prendre facilement le relais de la France pour plusieurs raisons : les économies des pays du Sahel sont encore attachées à la France, les élites et les régimes au pouvoir sont des alliés de Paris. Ce n’est donc pas facile de rompre toutes ces relations. En plus, l’avenir du groupe Wagner en Afrique est incertain après la mort de son chef Evgueni Prigojine. Enfin, la Russie est préoccupée par sa crise avec la communauté internationale à cause de la guerre en Ukraine. C’est vrai que les pays africains représentent une importance considérable pour Moscou, étant donné le soutien qu’ils peuvent apporter à Moscou dans les instances internationales, comme l’Onu. Mais la Russie doit d’abord remettre de l’ordre dans ses dossiers pour ne pas tomber dans le même piège que la France.

— Les Etats-Unis, qui n’ont pas adopté de position claire face aux crises qui frappent l’Afrique, ont annoncé cette semaine le repositionnement de leurs forces au Niger. Comment voyez-vous le rôle américain ?

— Le rôle des Etats-Unis est flou. Ils ont décidé de ne pas intervenir militairement en Afrique après leurs pertes humaines en Somalie en 2012 et au Niger en 2017. Même leur rôle antiterroriste est limité à la fourniture de renseignements. En effet, les Etats-Unis préfèrent les solutions diplomatiques pour protéger leurs intérêts dans la région, notant que 8 % de leurs besoins pétroliers proviennent de l’Afrique de l’Ouest, qui renferme l’une des meilleures qualités de pétrole au monde et où il est très facile de transporter le pétrole vers le marché américain. Concernant le Niger, on peut signaler que depuis le putsch, Washington a été bien moins critique que Paris envers la junte militaire. Son annonce d’avoir commencé le repositionnement de ses troupes — un millier de soldats au total — au sein du pays signifiait que celles-ci resteraient au Niger, mais quitteraient la base qu’elles partageaient jusque-là avec les militaires français dans la capitale, Niamey, pour se redéployer dans la base d’Agadez (nord). Par cette décision, Washington a pris ses distances avec Paris, qui avait engagé un bras de fer avec la junte militaire. Mais au-delà de la France, la décision de Washington reflète également sa volonté de contenir l’expansion de la Chine en Afrique. Pékin est favori parmi les grands partenaires de l’Afrique, car il fournit des investissements sans conditions et ne se mêle pas des affaires internes des pays du continent.

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