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Nezar El Sayyad : Une ville c’est bien plus qu’un espace urbain

Amira Doss , Jeudi, 10 août 2023

Nezar El Sayyad, urbaniste, historien et professeur émérite à l’Université de Californie Berkeley, a un regard assez unique des villes. Pour lui, une ville, au-delà des sites, rues et quartiers, est faite des rapports que nous tissons avec elle.

Nezar El Sayyad

Al-Ahram Hebdo : En tant qu’urbaniste et auteur de nombreux livres sur les histoires des villes, quels sont les critères qui définissent l’identité d’une ville ?

Nezar El Sayyad : Pour moi, les traits déterminant l’identité d’une ville sont beaucoup plus littéraires, imaginaires que scientifiques. Le célèbre écrivain italien Italo Calvino a présenté cette même idée de la ville dans son livre Les Villes invisibles où il décrit 54 villes irréelles, fruit de sa pure imagination. Malgré les caractéristiques multiples et les facettes diverses de la description de Calvino, le lecteur se rend compte à la fin qu’il s’agit d’une même ville, Venise. J’ai élaboré ce même concept dans un documentaire télévisé intitulé Le Caire virtuel où j’exprime une notion assez particulière, celle que la description d’une ville ne peut être constituée d’éléments et de fondements concrets et précis, mais plutôt des rapports qui existent entre ces éléments. Donc, ce qui compte pour le visiteur d’une ville ne doit pas être les rues et ruelles qu’il a fréquentées, mais les sentiments évoqués en les croisant. Ce sont ces sentiments qui nous poussent à s’interroger pourquoi cette ville existe. C’est ainsi que j’ai l’habitude de visionner une ville, non seulement en tant qu’architecte, mais aussi en tant qu’historien. Lors de mon parcours professionnel, j’ai constaté que ce sont les expériences et les rapports que nous témoignons qui tracent les contours du récit de chacun de nous, en racontant la ville à sa manière. Par exemple, ma description du Caire n’aura rien en commun avec celle de l’écrivain Gamal Al- Ghitany, de Khaïry Chalaby, ou de Naguib Mahfouz. Tous les trois évoquent Le Caire d’une même époque et la vie sociale qui l’a accompagnée. Ma description est plus simple et traite d’un Caire plus moderne et a une méthodologie différente, celle de partir d’un point de référence, un bâtiment précis, une rue ou une place, connue par la majorité des habitants de la ville, pour pouvoir s’y rapporter. Dans mon livre Le Caire, histoires d’une ville, ce point était la place Tahrir et ses prolongements.  

— Dans vos livres, vous évoquez un rapport assez complexe avec Le Caire, qui alterne entre admiration et frustration à la fois. Comment voyez-vous la capitale aujourd’hui ?

— Cette lecture est très vraie. Elle tire ses origines d’une conviction et d’une philosophie bien enracinées en moi. Je suis convaincu que chacun de nous éprouve deux sentiments différents à l’égard de l’histoire et du patrimoine, y compris nos moeurs et traditions. L’un d’eux révèle à quel point nous sommes attachés à ce patrimoine, et faisons tout pour le défendre, le protéger car il représente une partie de notre appartenance, identité et culture. Mais, d’autre part, un sentiment parallèle existe en nous, celui de vouloir découvrir et admirer la culture de l’autre, qui nous semble lointaine et étrange. Nous, les académiciens, vivons intensément ces deux sentiments, ces deux regards. Je suis un Cairote, je connais tout ce qui a trait à cette ville, son histoire, sa culture et son économie, ce qui crée en moi une admiration de sa singularité. Le Caire ne ressemble à aucune ville au monde. Car ses bâtiments reflètent l’amalgame de civilisation, de sociologie, de psychologie, d’histoire et non seulement d’urbanisme. Quant à la frustration et la colère que je ressens envers Le Caire, elles sont dues au fait que ses habitants ne connaissent pas sa vraie valeur, et ceux qui la connaissent ne font rien pour la préserver, et enfin, ceux qui doivent s’en occuper négligent ce devoir et se contentent d’observer sa dégradation.

— Vous avez abordé différents aspects de la capitale, Le Caire cinématographique, Le Caire virtuel, Le Caire fondamentaliste et Le Caire rural. S’agit-il de descriptions réelles ou de portrait basé sur une vision subjective du Caire ?

— Chacun de ces concepts évoque un certain visage du Caire, qui sont tous vrais. Au fil des époques, ces aspects se sont succédé, certains étaient plus visibles et permettaient de définir le plus Le Caire de cette époque. Ils peuvent tous coexister et s’interconnecter. Je m’interroge où sont les aspects de la ville cosmopolite d’autrefois permettant à l’autre, peu importe sa culture, de vivre son identité et partager ses rues. Le Caire cinématographique ou virtuel reflète l’idée qu’il n’existe pas un seul Caire matériel et brut. Nombreux sont ceux qui se sont fait une idée de la capitale inspirée de l’image de ses rues et quartiers diffusés dans les films, qui peut ne pas être vraie.

— Dans vos oeuvres, vous évoquez le concept du droit à la ville. Qui, selon vous, possède ce droit ?

— L’idée du droit à la ville revient à Henri Lefebvre, l’écrivain français à qui on doit cette notion. Il s’agit du droit à la vie urbaine, aux lieux de rencontre et d’échanges, aux rythmes de vie et emplois du temps permettant l’usage plein et entier de ces moments et lieux. C’est un concept géographique et philosophique assez complexe, car il parle d’un besoin et d’un droit à la ville sans parvenir à l’éluder. Aujourd’hui, cette façon de voir la géographie est de nouveau en vogue dans le monde, en l’associant à la vie humaine, à l’économie et aux styles de vie. Aux Etats- Unis, les urbanistes s’intéressent de plus en plus à cette idée du droit à la ville. Par exemple, ils s’interrogent comment définir ce droit en abordant la question des sansabris. Alors que les lois de certaines villes interdisent aux citoyens de dormir dans la rue, cela peut contredire le droit de ce même citoyen d’utiliser les rues et l’espace de la ville. Ce ne sont pas les gouvernements qui définissent le droit à la ville. C’est plutôt une sorte de consensus populaire.

— Loin du Caire, quelles sont les villes qui vous ont marqué le plus et quelles sont leurs identités ? — Dans mon livre L’Urbanisme hybride, je constate que l’identité d’une ville ne revient pas à ces rues et bâtiments. Il est impossible de définir l’identité d’un lieu urbain, loin de l’identité de ceux qui l’habitent et des rapports sociaux et économiques présents dans cette ville et qui sont exercés dans son espace urbain. Certaines villes peuvent être magnifiques d’apparence, mais ne possèdent aucune identité. Le fait de reconnaître une ville par l’intermédiaire de son paysage ne signifie pas qu’elle a une identité, cela s’applique par exemple à la ville de Singapore qui est une ville splendide avec un aménagement et un paysage particuliers. L’identité c’est surtout l’image qui se manifeste au niveau des multiples acteurs individuels habitant la ville, qui s’associe à celui de la ville elle-même. Les villes sont beaucoup plus qu’un simple espace urbain, c’est ce qui unit les êtres humains, les accueille et échange avec eux.

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