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Nabil Negm El-Din : Les pays arabes doivent impérativement amener les deux parties en conflit à négocier

Heba Zaghloul , Samedi, 29 avril 2023

Nabil Negm El-Din, écrivain et spécialiste des affaires internationales, fait le point sur le conflit au Soudan et son impact sur la région.

Nabil Negm El-Din

Al-Ahram Hebdo : Quelles sont, selon vous, les causes du conflit au Soudan ?

Nabil Negm El-Din : Pendant 30 ans, la scène politique soudanaise a été prise en otage par le Front national islamique (ancien régime de Omar Al- Béchir). Ce dernier tenait compte seulement de ceux qui lui étaient loyaux. Ceux qui ne l’étaient pas étaient hors des calculs politiques. Ainsi, le peuple soudanais et les forces politiques soudanaises ont été marginalisés. Le Front islamique a donc monopolisé le pouvoir. Le but de sa politique était d’évincer de ces institutions toute personne qui ne lui était pas loyale. Et ce sont donc cette mise à l’écart des forces politiques et la destruction des institutions politiques pendant des décennies qui sont la principale raison de ce dont nous témoignons aujourd’hui.

— Ce conflit ne vous a-t-il donc pas surpris ?

— A vrai dire non. Après la chute du président Omar Al-Béchir, la scène politique était caractérisée par une sorte d’illogisme total. Tout le monde convoitait le pouvoir et les richesses du pays. Les forces politiques marginalisées ont donc voulu compenser les 30 années de marginalisation. Ce qui a donné lieu à une sorte de « rage politique » de la part des entités politiques, même celles qui n’ont pas de poids populaire. Tout le monde veut une part du pouvoir.

— Qu’est-ce qui a déclenché les affrontements actuels ? Et pourquoi ce moment en particulier ?

— Ce qui est intéressant dans ce conflit est le fait que Abdel-Fattah Al-Burhan est le président du Conseil de souveraineté de transition, alors que Mohamed Hamdan Daglo, dit Hemeti, en est le viceprésident. Ils sont donc censés être du même côté. Mais la situation est très complexe. Au niveau de l’armée, je n’écarte pas que certains éléments soient toujours loyaux au Front national islamique, car la condition principale pour entrer dans l’armée ces dernières décennies était d’être loyal à ce front ou d’être recommandé par l’un de ses membres. C’est pourquoi je pense qu’il faut purifier l’armée (de ces éléments). La crise au Soudan ne peut donc être réglée sans la reconfiguration des mentalités, des institutions et des forces politiques. Ceci ne concerne pas seulement les institutions militaires, mais aussi les institutions civiles. Ces dernières ont d’ailleurs été fractionnées en plusieurs parties, comme c’est le cas avec le parti d’Al-Umma, ou encore le Parti unioniste. En plus, certains leaders des forces civiles soudanaises ont été recrutés par des acteurs nationaux, internationaux et régionaux. Quant au timing du conflit, il n’est en fait pas important, car il s’agit avant tout d’un conflit d’intérêt. Et le Soudan en paye le prix.

— Qu’en est-il des Forces de soutien rapide de Hemeti (RSF), constituées de Janjawids, milices responsables des massacres dans la région du Darfour, à l’ouest du Soudan ?

Les RSF sont constituées de Janjawids. Ce sont les forces auxquelles le président Al-Béchir avait eu recours pour contrôler les tribus rebelles dans l’ouest du Soudan. Et lorsque Hemeti est parvenu à le faire, Al- Béchir a demandé à ce que ces milices soient légalisées par un décret constitutionnel. Leur mission était de protéger le président. Ils avaient donc une position privilégiée qui leur a permis de s’enrichir en développant des relations commerciales et en effectuant des transactions à leur profit. Une forme de corruption politique. Mais en 2018, lorsque la révolution a éclaté, Hemeti a abandonné Al-Béchir, ce qui a contribué à la chute de ce dernier. Hemeti a joué un rôle important dans l’économie du pays. Il contrôle les mines d’or situées à l’ouest du Soudan et les ressources minières. Il est soutenu par une force externe. Il a été officiellement accueilli au Kremlin par Vladimir Poutine, possède des relations avec les pays du Golfe et, il y a quelques jours, a eu même un entretien téléphonique avec le secrétaire général de l’Onu.

— Chaque partie crie victoire, qu’en est-il de la situation sur le terrain ?

— On ne devrait pas prêter attention aux déclarations des deux parties. On ne devrait pas se soucier de qui va gagner, car le Soudan est en train de se perdre et les deux parties sont responsables. Le 15 avril était pour moi un samedi noir et sanglant à cause des pertes humaines et des violences qui vont à l’encontre de la nature du peuple soudanais. La veille de ce samedi, les deux hommes, Al-Burhan et Hemeti, dînaient ensemble. Ils devaient rapprocher les points de vue concernant la transition du pouvoir. Pourtant, le lendemain, les violences ont éclaté. Ce qui laisse à penser que derrière ces violences, il y a des forces locales et internationales qui poussent les deux parties à s’affronter. Les RSF devaient être intégrées à l’armée et cela aurait donné lieu à une armée soudanaise forte. Mais comme dit le dicton : « Il faut diviser pour mieux régner ». Ce qui est en jeu ce n’est pas l’avenir de Hemeti ou d’Al-Burhan, mais l’avenir du pays. Cette guerre est un véritable danger car, contrairement aux quatre guerres précédentes que le Soudan avait connues, les deux camps s’affrontent au sein même de la capitale, ce qui n’a jamais eu lieu auparavant. En plus, dans chaque partie, il y a des divisions raciales, ethniques, tribales et sectaires. En cas de défaite de l’une des parties, l’autre partie cherchera à se venger. En plus, cette guerre compromet la crédibilité du Soudan, sans compter la terreur vécue par les 5 millions d’habitants de Khartoum.

— Y a-t-il, selon vous, une possible issue à ce conflit ?

— Il faut un cessez-le-feu immédiat, car les trêves n’ont aucun intérêt. Il faut également une nouvelle équation politique, car l’accord-cadre est devenu obsolète et n’a plus de crédibilité. Il faut une médiation arabe au plus vite. Les pays arabes doivent amener les deux parties à négocier et ne pas leur donner le choix. Il est question ici de la sécurité nationale arabe. Le Soudan ne doit pas devenir un autre Etat défaillant à l’instar de la Somalie et du Yémen.

— Quel est l’impact de ce conflit sur la région ?

— Le Soudan a des frontières avec 7 pays, dont 2 arabes, à savoir l’Egypte et la Libye. Ce conflit pourrait donner lieu à des millions de réfugiés soudanais qui se dirigeront vers ces pays. Le problème de la migration clandestine risque aussi de s’aggraver. Du point de vue économique, il y aura bien entendu une interruption des routes commerciales. Soulignons aussi qu’un grand nombre de réfugiés du Soudan du Sud et de l’Ethiopie se trouvent actuellement au Soudan. Ils pourront rentrer dans leur pays et constituer des bombes à retardement. Enfin, ce conflit pourrait donner lieu à une prolifération des groupes extrémistes armés et du terrorisme.

— Vous avez parlé d’une initiative arabe urgente …

Effectivement, Al-Burhan aurait dû prendre ses précautions face aux intentions de Hemeti. Aujourd’hui, il doit recourir aux puissances régionales, notamment l’Egypte qui jouit d’une proximité géographique et historique avec le Soudan, et aussi l’Arabie saoudite qui a une autorité religieuse. Ces deux pays peuvent intervenir. Je pense qu’il y a une force qui cherche à saboter les relations entre le Soudan et l’Egypte et qui a encouragé cette campagne sur les réseaux sociaux contre l’Egypte pour propager des rumeurs et aggraver les problèmes. Car une chose est sûre : l’Egypte est en position de rétablir la stabilité au Soudan. En Egypte, il y a déjà 7 millions de Soudanais, plus donc que le nombre d’habitants à Khartoum. Le président égyptien a d’ores et déjà pris des mesures favorables aux Soudanais résidant en Egypte, que ce soit au niveau de la scolarité, de la santé ou des transports. Ils sont traités au même titre que les citoyens égyptiens. Ces mesures prouvent que les Egyptiens considèrent qu’ils partagent un destin commun avec les Soudanais. Mais certains pays redoutent un rapprochement entre les deux pays, car si les deux pays réunissent leurs ressources, cela donnera lieu à un super-Etat. Donc je pense que les forces militaires et civiles soudanaises doivent revoir les relations avec l’Egypte, parce que le Soudan ne trouvera jamais de pays qui se préoccupe de sa stabilité, de son essor et de son développement autant que l’Egypte.

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