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Robert Solé : Sous Sadate, les conditions de vie se sont dégradées

Alban de Ménonville, Mardi, 01 octobre 2013

Personnage complexe et controversé, Anouar Al-Sadate demeure pour beaucoup le président de la paix avec Israël. Robert Solé nous livre une biographie complète d’un personnage plein de contradictions, d’un modernisateur agissant en même temps pour la foi et la science. Entretien.

Robert Solé
Robert Solé.

Al-Ahram Hebdo : Très souvent vous proposez deux versions des faits. L’exemple est frappant quand vous citez Jihane d’un côté et Mohamad Heykal de l’autre. Pourquoi n’avez-vous pas voulu prendre davantage position ?

Robert Solé : En commençant mes recherches sur Sadate, je ne cherchais ni à le démolir ni à lui ériger une statue. J’ai découvert la richesse et la complexité du personnage, qui, au cours de sa vie, aura tout fait et son contraire, donnant lui-même plusieurs versions successives des événements auxquels il avait été mêlé. Sadate était un homme plein de contradictions, qui se voulait à la fois « chef de village », selon ses propres termes, et ami des grands de ce monde, superstar des médias.

C’était un conservateur, qui a pourtant laissé son épouse défendre le féminisme et inventer la notion de First Lady en Egypte. Il prétendait gouverner en même temps au nom « de la science » et au nom « de la foi » … Son bilan est très contrasté, dans tous les domaines : international, économie, politique intérieure. Dans chacun de ces domaines, j’ai voulu donner à mes lecteurs — de la manière la plus précise, la plus complète et la plus objective possible — tous les éléments pour qu’ils puissent se forger eux-mêmes une opinion.

— Sadate qualifie le socialisme nassérien de « redistribution de la pauvreté ». Mais beaucoup parlent de l’Infitah comme de « l’ouverture des inégalités » ? Certains parlent de désastre (inégalités, corruption …), d’autres de nécessité après-Nasser …

— Sadate a hérité d’un pays ruiné, où régnait une bureaucratie tentaculaire et paralysante, sur fond de terreur policière. Une bonne partie du budget national était absorbée par les dépenses militaires, dans une situation de « ni guerre, ni paix » qui avait suivi la Défaite de 1967. La croissance économique était tombée à 1 % par an en moyenne, alors que la démographie progressait de 2,6 %. A l’actif de Sadate, on peut citer l’électrification de nombreux villages, la généralisation de la couverture sociale des citoyens, la fin du contrôle des changes et l’ouverture de l’Egypte aux investissements étrangers. Sous sa présidence, la croissance du produit intérieur brut a été en moyenne de 8 % par an. Mais l’Infitah reposait sur une association entre capitaux pétroliers, technologie occidentale et main-d’oeuvre locale.

Ce mariage à trois ne s’est pas réalisé. Le capitalisme a fait un retour en force dans l’agriculture, et la dépendance alimentaire du pays s’est accentuée. L’Infitah a conduit l’Egypte à dépendre de plus en plus de flux financiers extérieurs : le tourisme, les droits de passage dans le Canal de Suez, l’argent rapatrié par des travailleurs émigrés, les recettes du pétrole et l’aide économique étrangère. Se retrouvant à la tête d’une économie quasi rentière, Sadate a négligé l’industrie et n’a pas entrepris une politique volontariste de création d’emplois. Il a légué à Moubarak un taux d’inflation élevé et une dette extérieure sans précédent.

Sous son règne, à mesure que l’Etat se désengageait, les islamistes s’implantaient dans les quartiers avec des actions caritatives et sociales, de même que les inégalités se creusaient. Les conditions de vie de nombreux Egyptiens se sont dégradées, et la corruption a commencé à faire des ravages. Cela a continué par la suite, car s’il y a eu une « dénassérisation » sous Sadate, on ne peut pas parler d’une « désadatisation » sous Moubarak.

— Vous décrivez très bien plusieurs changements de personnalité chez Sadate. On a l’impression d’un homme sans réelles convictions …

— Sadate s’est adapté aux circonstances, il s’est beaucoup contredit. Il a voulu être à la fois le modernisateur de l’Egypte et « le président croyant ». On ne pouvait pas, à la fois, s’ouvrir à l’Occident, tendre la main aux Israéliens, favoriser la promotion de la femme et laisser se déchaîner ceux qui exigeaient un Etat religieux fondé sur des règles d’un autre temps.

C’est sous son règne que les principes de la charia ont été introduits dans la Constitution égyptienne. Rien ne l’obligeait à prendre une telle décision, sur laquelle on a constaté par la suite combien il était difficile de revenir. Les défenseurs d’un Etat non religieux peuvent difficilement lui pardonner d’avoir joué avec le feu. En s’appuyant sur les islamistes pour combattre la gauche et les Nassériens, il ne s’est pas seulement trompé d’adversaire : il a mis en place un processus pernicieux qui allait d’ailleurs lui coûter la vie.

— La décision de la Guerre de 1973 semble avoir été prise sans réelles discussions sur ses possibles conséquences, comme si elle découlait d’une évidence. Sadate a-t-il été l’artisan de ce consensus ou s’est-il simplement appuyé sur un consensus déjà présent ?

— Sadate a été en quelque sorte acculé à faire la guerre, comme il se sentira ensuite acculé à faire la paix. Sans être pour autant le jouet des événements : il fallait beaucoup d’audace et de détermination pour se lancer successivement dans ces deux aventures. Peu de chefs d’Etat dans sa situation auraient osé prendre des initiatives aussi risquées. Il sait qu’un cessez-le-feu durable avec Israël, assorti d’une réouverture du Canal de Suez, aurait l’agrément des Etats-Unis et de l’Union soviétique, engagés dans un processus de détente, mais enlèverait toutes chances à l’Egypte de récupérer le Sinaï. Par ailleurs, il constate le poids des dépenses militaires dans une économie en ruine et l’impatience grandissante de ses concitoyens, qui ne supportent pas l’humiliation subie en 1967. Il pense qu’une offensive militaire limitée permettrait de débloquer la situation. Son but n’est pas de détruire Israël, mais de prendre pied sur l’autre rive du Canal.

— Après l’annonce du voyage à Jérusalem, vous écrivez : « Sadate prend la mesure du séisme qu’il est en train de provoquer ». S’est-il piégé lui-même ?

— Sadate aime surprendre, bousculer les choses, forcer le destin. Il fallait beaucoup d’audace pour entreprendre un tel voyage. C’est la marque d’un homme d’Etat. Les dirigeants qui, au cours du XXe siècle, ont changé le cours de l’Histoire par un discours ou par un geste, se comptent sur les doigts de la main. Son discours à la Knesset, dans lequel il défend intégralement les droits des Palestiniens, est impeccable : le seul problème est qu’il est prononcé à Jérusalem … D’ailleurs, Sadate n’obtient pas grand-chose en retour.

— Sadate s’est-il fait flouer à Camp David ? Aujourd’hui, certaines clauses du traité de paix avec Israël sont fortement remises en cause, notamment la démilitarisation du Sinaï. Ces accords doivent-ils être « actualisés » ?

— Ils le sont déjà, en quelque sorte, puisque les Israéliens ferment les yeux sur les grands moyens employés par l’armée égyptienne pour empêcher le Sinaï de tomber sous la coupe de djihadistes … Logiquement, le traité de paix devrait être adapté. Mais il faut noter que cette paix a résisté à deux intifadas palestiniennes, une guerre civile au Liban, un conflit armé entre Israël et le Hezbollah, la guerre du Golfe, l’occupation de l’Iraq … C’est une paix entre les Etats, non entre les peuples. Si la plupart des Egyptiens l’ont approuvée, ils n’ont pas supporté ensuite l’enlisement du conflit israélo-palestinien et la colonisation croissante de la Cisjordanie. Cette paix froide, essentiellement subie, a fini par être une paix glaciale.

La politique extérieure de Sadate aurait été saluée de toutes parts si elle avait conduit à une solution de la question palestinienne. Il n’est pas le seul responsable de cet échec, loin de là. En poursuivant la colonisation de la Cisjordanie et en refusant tout compromis sur Jérusalem, les Israéliens ont empêché la mise en place d’un Etat palestinien. Quant aux dirigeants arabes, ils se sont surtout distingués par leurs divisions, leur double langage et leur démagogie.

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