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Jamil Mouawad : J’espère que les députés du changement ne contribueront pas à l’alignement sectaire

Samar Al-Gamal , Mercredi, 01 juin 2022

Jamil Mouawad, professeur de sciences politiques à l’Université américaine de Beyrouth, revient sur les résultats des législatives au Liban et l’arrivée des partisans du changement au parlement.

Jamil Mouawad

Al-Ahram Hebdo : Quelle est votre lecture des résultats des législatives libanaises ?

Jamil Mouawad : Pratiquement, ce parlement représente toutes les forces politiques au Liban, y compris celles qu’on appelle les forces du changement, le groupe du 17 octobre. Quant à la majorité ou la minorité, rien n’est encore clair et c’est une conséquence très expressive de l’ambiguïté des alliances et de la nature de la campagne électorale ellemême. On ne sait pas par exemple à quel courant appartiennent certains élus ou pour quelle tendance ils penchent. Il y a beaucoup de spéculations et il n’y a aucune certitude sur qui aura la majorité au parlement.

— Ces résultats marquent un changement important, le Hezbollah a perdu deux sièges dans le sud de Beyrouth, au profit de représentants des forces du changement. N’est-ce pas un recul ?

— En termes de chiffres oui, mais cela ne signifie pas l’effondrement ou un déclin du Hezbollah, car le mode de scrutin n’est plus uninominal majoritaire, mais un système proportionnel. Il n’est pas normal donc qu’il y ait 100 % de représentation.

Bien sûr tous les partis du régime sont en crise, y compris le Hezbollah, et ils sont obligés de procéder à une réévaluation, y compris le Hezbollah. On peut parler d’une perte pour tous, pour le Mouvement du Futur, pour le Courant National, pour Amal, mais il s’agit d’une perte électorale minime, je ne suis pas sûr s’il s’agisse d’une perte politique.Il faut attendre la formation des blocs politiques au parlement.

— La principale composante sunnite représentée par Saad Hariri pariait sur un effondrement du bloc sunnite, surtout avec son boycott du scrutin. Dans quelle mesure cela a-t-il eu lieu ?  

— Il n’y a plus de monochromie. Je veux dire, il y a des sunnites qui ont été élus à Tripoli et d’autres à Beyrouth, et donc le mono-sunnisme comme on dit a disparu. C’est-à-dire que le monopole qui existait en la personne de Saad Hariri et du Courant du Futur n’existe plus, et cela a permis au bloc sunnite de se disperser dans le pays, et c’est une chose saine, car maintenant, leur représentation reflète plus la réalité qu’auparavant.

— S’agit-il de même pour la composante chrétienne ? Nous avons vu des progrès — même légers — des forces libanaises face au Courant Libre. Qu’estce que cela signifie ?

— Pendant longtemps, les chrétiens ont eu deux partis principaux : le Courant patriotique libre et les Forces libanaises, et autres dirigeants locaux, pourtant, jusqu’à présent, aucun parti n’a annoncé son bloc parlementaire. Je veux dire que les médias spéculent, mais aucun bloc n’a annoncé ses membres en entier, et ce mystère est un indicateur de l’ambiguïté de la scène politique. Il y a des négociations pour inclure un député ici ou là, car au Liban, il y a une personne engagée dans un parti et une autre qui se présente comme candidat indépendant, mais avec des tendances proches l’une de l’autre. Les Forces libanaises, tout comme les autres partis, peuvent remporter un certain nombre de sièges, mais leur bloc parlementaire reste à déterminer.

— Ni gagnant ni perdant, est-ce une nouvelle équation au Liban ?

— Nouvelle par rapport à l’après-2005. Depuis, une forte polarisation dominait avec deux camps adversaires : ceux du 14 et du 8 Mars. Il était très clair qui avait la majorité et qui la minorité, et ce, concernant la question des armes et le penchement régional, mais certainement pas les dossiers économiques. Il y a eu une division verticale dans le pays. Ce qui se passe maintenant est une nouvelle ère dans l’histoire de ce système. Ces séparations claires n’existent plus aujourd’hui.

— Quels indices vous laissent croire que cette situation a changé ?

— La raison principale est que nous traversons une très grande crise économique. Cela a beaucoup influencé le discours public. Il y a aussi le fait qu’un pilier principal du mouvement du 14 Mars Saad Hariri a renoncé à la politique et il n’y a donc plus de polarisation sunnite, comme c’était le cas depuis 2005. Tout cela a contribué à l’affaiblissement des alliances et a favorisé une percée au parlement par certains députés dont jusqu’à présent on ne connaît ni les orientations, ni qui ils représentent.

— Ce sont donc les soi-disant forces du changement qui, en fonction de leur alignement, auront la haute main sur qui aura la majorité ?

— L’analyse qui s’applique aux grands partis s’applique également au courant du changement qui n’est pas une masse hétérogène. Ces élus sont dénués de vision commune et ont des orientations politiques différentes, ils ont en commun l’appartenance à une opposition aux élites traditionnelles. Vont-elles se rallier à certains partis ou certains membres ? C’est une question ouverte et c’est la plus grande preuve qu’au Liban, nous ne savons pas qui nous avons élu. Nous avons élu nos représentants au niveau des urnes, mais nous n’avons élu ni politicien ni programme. Certains au sein des forces du changement préconisent par exemple de vendre des actifs de l’Etat, d’autres s’y opposent ou n’ont pas de propositions à cet égard. Considérer la masse du changement comme une masse homogène est une erreur.

— Mais leur obtention de ce nombre de sièges est un précédent dans l’histoire de la politique libanaise, n’est-ce pas ?

— C’est vrai. Cette percée représente une brèche majeure. Pour la première fois, des représentants qui ressemblent aux gens ordinaires, à l’homme de la rue, deviennent députés, et c’est une chose très importante. Ils ont brisé le monopole de certaines élites traditionnelles, et tout jeune Libanais ou Libanaise qui rêve d’être député a aujourd’hui cette opportunité. Sa symbolique est importante. Pourtant, tous ces candidats n’ont pas offert de programme et n’ont pas présenté de visions claires de sortie de la crise économique. Il y a eu un large vote contestataire en leur faveur et contre les partis traditionnels, mais cela ne s’est pas traduit en une vision politique claire.

— Les aspirants au changement maintiendront-ils, à votre avis, leur position de représentants non confessionnels ?

— Je suppose qu’en tant que forces de changement, ils ne doivent pas s’engager dans une polarisation sectaire. C’est une autre question à laquelle nous ne connaissons pas encore la réponse. En plus, ils ne doivent pas non plus perturber le travail des institutions.

Nous avons entendu l’un des députés du changement dire qu’avec les Forces libanaises, ils peuvent bloquer le quorum. Si telle est la tendance, ils ne feront que reproduire le système politique libanais qui existe depuis 2005. J’espère que les députés du changement ne contribueront pas à l’alignement sectaire et qu’ils ne perturberont pas le parlement ou bloqueront le quorum, au contraire, ils doivent être un bloc de poids pour la continuité des institutions.

— On craint que le Liban soit au bord d’une nouvelle agonie ou vide politique ...

— Le système politique est en crise. La structure de base sur laquelle le système de 2005 a été formé qui est le consensus ou le blocage, n’est plus valable. Nous nous préparons à d’importantes échéances constitutionnelles : élire un chef du gouvernement, puis un président de la République. Jamais du moins depuis les accords de Taëf le chef de l’Etat n’a été élu à la majorité au parlement. Cela venait toujours d’un consensus extérieur au parlement sur une personne, et le rôle du parlement n’était que la validation de ce choix. Cela, je pense, ne changera pas, et s’il est impossible de s’accorder sur les noms, le pays se dirigera vers un vide fatal.

— Certains proposent de prolonger les mandats du président Aoun et du premier ministre Mikati, alors qu’il semble que le chef du parlement Berri conservera son siège, est-ce une solution ?

— En cas d’incapacité de s’entendre sur de nouvelles personnes, la situation restera telle qu’elle est. C’est là une faille du système libanais, car il s’agit d’un changement négatif, c’est-à-dire recourir à d’anciens mécanismes et non pas aux nouveaux mécanismes.

— Un vide, au contraire, ne risque-t-il pas d’accélérer la dégringolade économique et de bloquer l’aide du Fonds monétaire ?

— Le parlement a été élu et le gouvernement et la présidence doivent suivre, mais l’expérience au Liban n’est pas encourageante, car 2 ans et demi se sont écoulés depuis la crise économique et il n’y a toujours pas de propositions sérieuses pour en sortir.

Bien sûr, il faut qu’il y ait une régularité dans le travail des institutions pour finaliser les négociations avec le FMI, mais il faut aussi qu’il y ait une décision politique pour déterminer qui doit assumer la responsabilité des pertes. Qui paiera les pertes? l’Etat libanais, les banques ou les déposants?

Aucune décision n’a été prise pour facturer aux banques les pertes les plus importantes. Les Libanais étaient occupés par le scrutin et le dossier principal de la crise économique était absent. Beaucoup de candidats, surtout ceux appartenant aux forces du changement, se sont concentrés sur la question de la souveraineté, de l’impartialité, la question des armes, etc., délaissant de côté l’économie.

Les élections sont finies et nous sommes de nouveau face à la crise dans le quotidien avec la pénurie d’électricité et la terrifiante dépréciation de la livre.

— Qui est le plus grand perdant et qui est le plus grand gagnant de ces élections ?

— Tout le monde est sorti vainqueur des élections, toutes les forces politiques, sauf le peuple. Les libanais sont les plus grands perdants, car jusqu’à présent, personne ne nous dit comment nous allons sortir de cette crise économique pour laquelle nous avons tant payé : l’immigration, les pertes de fonds, la chute du réseau d’assurance médicale et la perte des rêves des Libanais.

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