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Dr Muthna Al-Obeidi : Après ce mouvement, l’Iraq ne sera plus jamais comme avant

Ola Hamdi, Mardi, 05 novembre 2019

Dr Muthna Al-Obeidi, doyen de la faculté des sciences politiques de l’Université de Tikrit en Iraq, revient sur les raisons de la contestation populaire éclatée début octobre en Iraq et l’avenir du gouvernement de Adel Abdel-Mahdi.

Dr Muthna Al-Obeidi

Al-Ahram Hebdo : Quelles en sont les raisons réelles de la contestation en Iraq ?

Dr Muthna Al-Obeidi : Les manifestations qui ont éclaté, il y a un mois, ne se sont pas produites du jour au lendemain. Elles se répètent depuis plusieurs années et dans plusieurs provinces telles que Bassora, Dhiqar, Diwaniya, Nadjaf, Kerbala et d’autres. Au départ, les manifestants protestaient essentiellement contre la déliquescence des services et la corruption. La sphère des protestations s’est ensuite élargie. Des milliers d’étudiants, d’écoliers et de titulaires de diplômes d’études supérieures ont rejoint le mouvement. Ceux-ci campent toujours dans les rues pour réclamer des emplois et le départ de la classe politique corrompue.

— En quoi cette dernière vague de contestation se distingue-t-elle des précédentes ?

— Le point de départ des manifestations étudiantes était la place Tahrir à Bagdad avant de s’étendre dans les provinces du sud de l’Iraq. Les revendications des manifestants ont commencé par réclamer des emplois et une amélioration des services de base, notamment l’électricité. Par la suite, la mobilisation a gagné en ampleur et le plafond des revendications s’est élevé pour réclamer la chute du gouvernement et l’amendement de la Constitution pour remplacer celle votée en 2005 sous la supervision américaine.

— L’abolition du système politique de nature confessionnel figure parmi les revendications. Y a-t-il une alternative au système de quotas pour le partage du pouvoir en Iraq ?

— Les contestations sont caractérisées par la participation massive des jeunes appartenant aux différentes composantes de la société. L’une des principales revendications est en effet de mettre fin au système confessionnel, mais changer le système politique dans son ensemble est une affaire extrêmement compliquée. Il n’est pas facile de prévoir les évolutions sur le terrain. Mais une chose est sûre : l’Iraq de l’après-octobre 2019 ne sera plus jamais comme avant. On parle déjà de tractations sur la promulgation d’une nouvelle loi électorale et l’amendement de la Constitution. Ce qui signifie que la pression de la rue commence à porter ses fruits.

— Comment voyez-vous le paquet de réformes sociales et législatives annoncé par le gouvernement ?

— Le gouvernement a annoncé l’instauration d’un revenu minimum, l’octroi de prêts à des conditions favorables, l’établissement de petits projets pour les chômeurs et la création d’emplois dans le secteur public, ainsi que l’organisation de cours de formation rémunérés pour les étudiants. Pourtant, ces annonces n’ont pas suffi à calmer les manifestants. Il y a un large fossé entre la classe politique et la société iraqienne qui doute que le gouvernement puisse mettre en oeuvre ces décisions dans un court délai comme le réclament les manifestants. Les acteurs politiques en Iraq doivent passer vite à l’action et comprendre que cette fois-ci la grogne populaire est à son comble. Les manifestants n’accepteront pas les manoeuvres politiques.

— Quel avenir pour le gouvernement de Adel Abdel-Mahdi et quels sont les scénarios possibles en cas de démission ?

— Les tractations sur l’avenir du premier ministre ont commencé. Pour l’instant, tous les scénarios sont possibles à commencer par le maintien de ce gouvernement ou au contraire qu’il soit sacrifié par les forces politiques afin d’apaiser la colère de la rue iraqienne.

— Comment voyez-vous donc l’alliance de Sadr et d’Al-Amiri pour retirer la confiance du gouvernement actuel ?

— Le bloc du Sairon dirigé par le religieux populiste chiite Moqtada Al-Sadr, et l’Alliance Fatah, alliance parlementaire de milices chiites pro-Iran dirigée par Hadi Al-Amiri, sont les plus grands blocs au parlement qui forment le gouvernement iraqien actuel. Il leur incombe donc la responsabilité de trouver une issue pour la crise. Ils peuvent faire pression sur le gouvernement pour le pousser à la démission ou lui retirer confiance. Al-Sadr, lui, penche en faveur de la démission du gouvernement, en réponse aux revendications des manifestants. Quant à Amiri, il a appelé à l’instauration d’un système politique alternatif.

— Ce mouvement de contestation affecte-t-il l’influence de l’Iran en Iraq ?

— L’un des slogans scandés par les manifestants est « L’Iran dehors dehors ». L’ingérence iranienne est aujourd’hui contestée plus que jamais en Iraq. Toutefois, il n’est pas facile en réalité de mettre rapidement fin à l’influence iranienne enracinée dans les institutions politiques et sécuritaires du pays. Par ailleurs, la question est liée aux résultats que vont donner les contestations et si les forces politiques ayant des relations étroites avec l’Iran conserveront toujours leur place ou pas sur la scène politique.

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