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Samir Radwan : « Si les hommes d’affaires n’écoutent pas les travailleurs, ils vont subir le même sort des Frères »

Marwa Hussein, Lundi, 08 juillet 2013

Samir Radwan, économiste et premier ministre des Finances après la révolution de 2011, évoque la situation actuelle en Egypte.

Economie

Al-Ahram Hebdo : La pauvreté et le chômage ont augmenté au cours des dernières années. A votre avis, quel plan le gouverne­ment doit-il adopter pour éviter que les inégalités sociales ne se creusent ?

Samir Radwan : L’Egypte a besoin d’un budget en hausse pour le moment, ce qui passe surtout par une augmenta­tion des investissements publics. Le premier objectif du gouvernement ne doit pas être de réduire le déficit : il faut d’abord relancer l’économie. Lorsque j’étais ministre, j’avais pro­posé un budget en hausse, avec des investissements publics à hauteur de 40 milliards de L.E. et un déficit bud­gétaire de 11,6 %, qui aurait baissé au cours des années suivantes. L’idée était d’encourager le secteur privé à investir dans le pays, en lui montrant que le gouvernement était prêt à partager les risques. Mais le Conseil militaire de l’époque a rejeté ma proposition. Aujourd’hui, le déficit atteint les 12 % ; l’économie est encore en marasme et il y a davantage d’inégali­tés sociales.

— Que doit faire le nouveau gou­vernement transitoire à court terme sur le plan économique ?

— D’abord, il faut créer un consen­tement social et politique. Il faut ensuite développer un plan à court terme correspondant à la durée de la période transitoire. La première chose qui peut et doit être faite de toute urgence est d’allouer de l’argent pour les besoins essentiels de la population : le carburant, le gaz et le pain. Il faut le faire dès demain. Ensuite, il faudra que le gouvernement enquête sur les rai­sons qui ont mené à la fermeture de 4 500 usines, d’après les chiffres de la Fédération égyptienne des industries, et voir comment on peut les aider à rouvrir. Afin de contenir le mouvement ouvrier, il faut un nouveau contrat social entre le gouvernement, les hommes d’affaires et les ouvriers. L’idée est de répondre à une partie au moins des revendications des tra­vailleurs, en échange de l’arrêt des grèves pendant la période transitoire. Enfin pour faire face au manque de liquidités en devises, il faut rechercher une aide étrangère, en particulier des pays arabes qui ont offert leur contri­bution. Il faut également restaurer rapi­dement les investissements étrangers directs et le tourisme.

— Vous avez évoqué un contrat social. Qu’est-ce que le gouverne­ment et les hommes d’affaires peu­vent offrir aux ouvriers ?

— Un salaire minimum est un must. Si les hommes d’affaires n’écoutent pas les travailleurs, ils vont subir le même sort que les Frères musulmans. Ils doivent comprendre cela. Ils réali­sent des profits et doivent rémunérer leurs employés.

— Quels conseils donneriez-vous au gouvernement à moyen et long termes ?

— Après la période transitoire, les ministres en charge des portefeuilles économiques devront fixer un objectif de croissance réalisable sur cinq ans, accompagné en parallèle d’un plan visant à réduire le chômage. L’emploi doit être la première préoccupation du gouvernement durant cette période.

— Quelle serait la solution ?

— On a besoin d’un fonds national pour la formation qui soit lié aux vraies demandes du marché de travail. La formation doit viser des emplois qui existent déjà : par exemple, le proprié­taire d’une usine répertorie les compé­tences dont il a besoin ainsi que le nombre d’emplois qu’il offrira, et le fonds finance la formation.

Qu’en est-il du secteur écono­mique informel ?

— Le secteur informel a pris une énorme ampleur au cours des dernières années. Il fonctionne comme une « éponge » qui absorbe l’explosion du chômage. Le secteur informel s’est tellement ramifié qu’il n’existe pas de remède unique. On peut néanmoins chercher des solutions parmi les expé­riences des autres pays. En Inde, où le secteur formel est énorme, le gouver­nement a annoncé qu’il offrait une assurance médicale complète aux tra­vailleurs du secteur informel. Tout le monde s’est précipité pour s’inscrire et le gouvernement a pu définir précisé­ment le profil du secteur. En Egypte, on a seulement réalisé en 2005, suite à un sondage, que la plus grande partie du secteur informel se trouve dans les services et que le secteur industriel n’en forme qu’une petite partie. Ensuite, on peut voir comment former ces travailleurs et les ramener dans le secteur formel.

— Parlons de l’égalité sociale en matière de distribution des revenus. Qu’est-ce que le gouvernement peut faire dans ce sens ?

— Il faut bien sûr revoir la structure des dépenses publiques, de façon qu’elles puissent stimuler l’économie tout en bénéficiant aux plus démunis. Je crois que le gouvernement ne doit pas généraliser la taxe sur les biens de consommation. Cette taxe pèse surtout sur les pauvres et la classe moyenne qui souffrent déjà. Mais je ne suis pas non plus en faveur d’une hausse des taxes sur les entreprises pour le moment. Mais d’autres solutions exis­tent. D’abord, est-ce que les contri­buables payent vraiment leurs taxes ? Les arriérés fiscaux s’élèvent à 60 mil­liards, sans compter l’évasion fiscale. Il faut imposer une taxe sur les acqui­sitions en Bourse comme dans le cas d’Orascom Construction des Sawirès, mais aussi sur les profits réalisés en Bourse.

— Comment combattre la corrup­tion qui, selon Transparency International, a augmenté en Egypte ?

— La corruption en Egypte est léga­lisée, donc il faut revoir la législation. Presque toutes les lois égyptiennes comportent des exceptions, liées à des décisions du premier ministre ou d’autres ministres. Il faut mettre fin à cette pratique. En outre, il y a des contradictions d’une loi à une autre, ce qui ouvre la porte à des possibilités de contournement. Combattre la corrup­tion doit donc commencer par combler les lacunes juridiques .

Insécurité alimentaire en hausse

La hausse de la pauvreté en Egypte au cours des dernières années a aggravé le problème de l’insécurité alimentaire. En 2011, 13,7 millions d’Egyptiens (soit 17 % de la population) souffraient d’insécurité alimen­taire contre 14 % en 2009, selon le rapport du PAM et du CAPMAS. En raison de la hausse des prix, les familles tendent à changer leurs régimes de consommation en achetant des produits moins chers ou en réduisant la consommation des aliments les plus chers. Le résultat est moins de diver­sité alimentaire et donc plus de problèmes de santé. Ainsi, on note en Egypte des retards de croissance chez les enfants de moins de 5 ans, ainsi que des cas d’obésité et d’anémie.

Le taux des retards de croissance chez les enfants de moins de 5 ans a atteint 31 % en 2011 contre 23 % en 2005. « De plus, dans neuf gouver­norats à travers le pays, un peu plus de la moitié des enfants de moins de cinq ans souffrent d’anémie, une maladie considérée comme un problème sérieux de santé publique par l’OMS », note le PAM. La situation s’ag­gravera avec la hausse prévue de l’inflation.

21 millions de pauvres

Selon les chiffres officiels, le quart de la population (21 millions d’Egyptiens) vit en dessous du seuil de pauvreté. Cette catégorie de la popula­tion représentait 21,6 % des Egyptiens en 2009 et 25,2 % en 2011. Alors qu’un autre quart de la population est juste en dessus du seuil de pauvreté. Selon un rapport conjoint du Programme Alimentaire Mondial des Nations-Unies (PAM), de l’Organisme central de la mobilisation publique et des statistiques (CAPMAS) et de l’Institut international de recherche sur les politiques alimentaires (IFPRI), publié en mai dernier, près de 19 millions de personnes ris­quent de tomber subitement en dessous du seuil de pau­vreté en cas de baisse de leurs revenus. Les données récol­tées montrent qu’entre 2009 et 2011, environ 15 % de la population sont tombées dans la pauvreté, deux fois plus que le nombre de personnes qui en sont sorties.

Des poches de pauvreté et d’insécurité alimentaire sont apparues dans les zones urbaines, où la pauvreté a augmenté de près de 40 % (de 11 % à 15,3 %) entre 2009 et 2011. Alors que la Haute-Egypte rurale continue à enregistrer les plus hauts taux de pauvreté, touchant 51,5 % de la population (le double de la moyenne natio­nale). Le Grand-Caire compte le plus de pauvres (3,8 mil­lions) suivi de deux gouver­norats de Haute-Egypte : Assiout (2,6 millions) et Sohag (2,4 millions) .

12,7 % de chômage

Economie
(photo:AP)

Le taux de chômage en Egypte atteint un record de 12,7 % en 2012, selon les chiffres de l’Organisme central de la mobi­lisation et des statistiques (CAPMAS). Environ 242 000 per­sonnes ont rejoint les rangs des chômeurs en 2012. Le nombre de chômeurs a atteint 3,4 millions de personnes sur une popu­lation active de 27 millions. Le CAPMAS estime que les cir­constances qui ont suivi la révolution du 25 janvier ont mené à cette hausse du chômage. Le taux de chômage en Egypte est passé de 9 % en 2010 à 12,4 % en 2011.

Plusieurs inégalités caractérisent le marché de travail égyp­tien avec une concentration du chômage entre les jeunes, les femmes et les diplômés. En fait, 77 % des chômeurs en Egypte sont âgés entre 15 et 29 ans. Plus de 80 % des chômeurs ont au moins un diplôme d’études secondaires et un tiers ont un diplôme universitaire. Le chômage urbain est significative­ment plus élevé que dans les zones rurales, à 16,3 et 9,9 % respectivement. Le nombre d’employés en Egypte s’élève à 23,6 millions, dont 62,5 % sont des salariés, tandis que 16 % sont des travailleurs indépendants.

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