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Carlos Lopes: « La part de l’Afrique dans la production industrielle du monde régresse »

Christophe Boisbouvier (RFI), Mardi, 04 juin 2013

« Le temps de l’Afrique est venu », ont lancé de nombreux orateurs lors du 50e anniversaire de l’Union africaine à Addis-Abeba. Mais le Bissau-Guinéen, Carlos Lopes, secrétaire exécutif de la Commission Economique des Nations-Unies pour l’Afrique (CEA) veut rester lucide. Entretien.

Carlos Lopes
Carlos Lopes

RFI : « Nous sommes à l’aube d’une renaissance africaine », dites-vous. La formule est jolie, mais n’est-ce pas au final qu’une formule ?

Carlos Lopes : Au contraire, tout le monde s’accorde aujourd’hui à dire que l’Afrique est en train de vivre un moment de grand espoir. Cela est confirmé par l’intérêt de nouveaux partenaires, et bien sûr par la croissance économique.

— Vous parlez de l’intérêt des nouveaux partenaires, vous dites souvent que l’Afrique doit revoir son partenariat avec les grands de ce monde et renégocier ses contrats. Mais dans le secteur minier ou dans les hydrocarbures par exemple, est-ce que les pays producteurs, comme l’Algérie ou l’Angola, ne se sont-ils pas beaucoup enrichis ?

— Certainement, mais je pense qu’en général, lorsque l’on regarde du point de vue macro, le potentiel qui existe dans les ressources naturelles africaines et la façon dont elles sont exploitées, on se rend compte qu’il y a du chemin à faire. Par exemple, nous savons que l’ensemble de la production minière africaine a permis des taux de rentabilité bien supérieurs aux taxes et aux royalties qui ont été payées aux pays africains. La différence est d’à peu près 1 à 10.

— La différence entre 1 et 10, c’est quoi ? C’est l’évasion fiscale ? La corruption ?

— C’est un ensemble d’éléments. C’est le taux de fiscalité qui n’est pas très élevé en Afrique, mais également le fait que les négociations se concentrent trop sur les taxes et les royalties, et non sur les autres domaines qui sont aussi importants. Par exemple, demander l’investissement dans les chaînes de valeurs, demander à ce que les différents intervenants puissent participer au développement du talent local, etc. Donc, les éléments de taxation sont trop importants. Mais il y a aussi l’aspect illicite, parce qu’il y a beaucoup d’exploitations minières en Afrique qui ne passent pas par le circuit formel.

— Ce qui veut dire, en fait, que l’Afrique n’a pas encore commencé à s’industrialiser ? L’Afrique n’est pas encore à la phase du décollage industriel ?

— Non, malheureusement, et je pense que c’est l’une des raisons pour lesquelles nous parlons de transformation. Quand nous utilisons ce terme, du point de vue économique, nous pouvons vraiment réduire cela à quelque chose de très simple. Il s’agit de la composition de votre Produit National Brut (PNB), qui doit passer de l’agriculture — une grande dépendance au secteur primaire — aux secteurs modernes, c’est-à-dire à l’industrialisation et aux services. Lorsque l’on regarde les chiffres en Afrique, nous en sommes à 10, voire 12 % du PNB lié à l’industrie, ce qui est vraiment très peu. Et quand on regarde la part de l’Afrique dans la production industrielle du monde, on voit qu’elle régresse plutôt qu’elle ne progresse. Donc, il y a du chemin à faire.

— Quels sont les pays qui montrent la voie ?

— Bon, il y a un certain nombre de pays qui sont déjà industrialisés depuis un certain temps. C’est le cas de l’Afrique du Sud bien sûr, mais également de l’Egypte, du Nigeria, ou encore d’un pays comme le Maroc, qui fait de progrès gigantesques dans ce domaine. Mais vous avez de nouveaux venus qui font vraiment du bon travail. L’Ethiopie, où nous sommes, est un pays qui est en train de bien négocier avec les nouveaux partenaires pour que tous les investissements soient axés sur la transformation, et où l’industrie se développe très fortement.

— Lors de la cérémonie anniversaire, l’essayiste nigériane Amina Mama a proposé la dissolution des armées nationales, « qui ne servent pas à grand-chose ». « Je vous aime bien, mais vous êtes mal informés chère madame », lui a répondu le président ougandais, Yoweri Museveni. Qui a raison ? Amina Mama ou Yoweri Museveni ?

— Ce sont des débats qui montrent le niveau de maturation de la discussion. Je pense que ce sont deux positions extrêmes, et comme toujours, la vérité se trouve quelque part au milieu. Nous avons besoin d’armées différentes, comme nous avons besoin d’Etats différents. Nous avons des Etats qui sont beaucoup plus centrés sur le développement et sur la transformation, et c’est de cela que nous débattions. Et vous voyez, le président Museveni lui-même a dit, dans une autre intervention, qu’il avait beaucoup aimé ce qu’avait dit Amina Mama.

— Il n’empêche : les Etats africains n’achètent-ils pas trop d’armes ?

— Oui, mais vous savez, le grand fléau actuellement vient des armes légères. Si on regarde vraiment les grandes dépenses d’armement que font par exemple les pays du Moyen-Orient, l’Arabie saoudite, les Emirats arabes unis, etc. on se rend compte que le problème vient surtout des armes légères. Le plus grand nombre de fatalités provoquées lors des conflits vient des armes légères. Et là, il y a une grande prolifération en Afrique, malheureusement.

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