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Mohamed Chouaib : La politique de la communauté internationale est inconséquente

Osman Fekri, Mardi, 16 août 2016

Le vice-président du parlement libyen de Tobrouk, Mohamed Chouaib, a été reçu par le chef de la Diplomatie égyptienne, Sameh Choukri, à l’occasion de sa visite au Caire la semaine dernière à la tête d’une délégation de 33 députés libyens. Entretien.

Mohamed Chouaib : La politique de la communauté internationale est inconséquente
Mohamed Chouaib

Al-Ahram Hebdo : Pour commencer, pouvez-vous nous faire part de la teneur de vos réunions avec le ministre des Affaires étrangères, Sameh Choukri, et le président du parlement, Ali Abdel-Al ?

Mohamed Chouaib : L’Egypte a toujours soutenu le dialogue interlibyen. Notre visite a pour objectif de nous entretenir avec nos frères égyptiens des moyens de sortir de la crise et de rétablir la stabilité en Libye. Nous avons fait le point de la situation actuelle lors de nos réunions avec le chef de la Diplomatie, Sameh Choukri, et le président de l’Assemblée des députés, Ali Abdel-Al, afin de permettre à l’Egypte et à la Ligue arabe de nous aider dans la reconstruction de notre pays dans la prochaine phase. Notre visite actuelle au Caire est très importante dans la mesure où elle est censée inciter l’Egypte à maintenir son rôle dans la préservation de l’unité de la Libye et sa protection contre le déchirement. Le parlement libyen s’est réuni en 2014 alors que le pays était en proie à des conflits armés, à une instabilité politique et à un désastre économique. Nous réalisons l’importance de la stabilité de la Libye pour l’Egypte, étant donné les relations historiques entre les deux pays et leurs frontières communes qui s’étendent sur plusieurs centaines de kilomètres.

— Quelle est votre position vis-à-vis du général Khalifa Haftar ? Prônez-vous son exclusion de la future scène politique ?

— Nous avons beaucoup d’estime pour le général Haftar et nous reconnaissons son rôle patriotique durant la dernière période. Mais de là à prétendre que seul le général Haftar est capable de gouverner la Libye, c’est aller trop loin. En fait, il est impossible de gouverner la Libye sans une représentation parlementaire. Nous voulons un parlement fort où sont représentés tous les courants politiques sans exclusion. Comme je l’ai dit, personne ne nie le rôle du général Haftar dans la lutte antiterroriste et la recomposition de l’armée nationale, une armée que l’on veut unifiée. Mais cela ne devrait pas justifier un retour au pouvoir absolu d’une personne. Pour la Libye, l’ère de la dictature est révolue, il suffit de penser à ce que la dictature nous a fait endurer tout au long des 50 dernières années.

— Comment évaluez-vous la position de la communauté internationale à l’égard de ce qui se passe en Libye, notamment le rôle de l’émissaire onusien Martin Kobler ?

— La politique de la communauté internationale est inconséquente et n’aide pas à trouver une solution. Les interventions étrangères menacent la cohérence de la Libye. L’envoyé spécial, Martin Kobler, a des idées difficiles à appliquer, il cherche par exemple à raviver le rôle des tribus, à l’instar de ce qu’a fait l’Onu en Afghanistan. Or, en Libye, cela est impossible, car le tribalisme aiderait à compliquer davantage la situation sur le terrain. Ce que nous cherchons c’est l’instauration d’un Etat démocratique moderne avec un parlement fort, susceptible de le protéger contre tout dérapage de l’exécutif. M. Kobler n’a apporté rien qui puisse enrichir le dialogue en cours. Il est incapable de créer un consensus, et nous refusons le modèle calqué sur l’expérience afghane qu’il nous propose.

— Dans les circonstances actuelles, qu’est-ce que la Libye attend de l’Egypte ?

— Nous demandons à l’Egypte d’user de son pouvoir pour faire pression sur les opposants qui refusent le processus de réconciliation. Parce qu’enfin de compte, la solution sera politique ou ne sera pas, il ne peut y avoir de victoire militaire. La diplomatie égyptienne et le ministre des Affaires étrangères, Sameh Choukri, représentent un bouclier contre les complots qui visent la Libye. Certains pays ont un intérêt stratégique à voir la Libye se désintégrer, c’est pourquoi nous appelons la diplomatie égyptienne à être vigilante. L’Egypte a beaucoup offert à la Libye et nous lui demandons de poursuivre ses efforts dans l’unification des Libyens. C’est ce que les citoyens libyens ordinaires attendent de l’Egypte, parce que l’échec du processus politique entraînerait la Libye dans le chaos, ce qui n’est pas dans l’intérêt de l’Egypte.

— Serait-il possible que les séances du parlement soient tenues en dehors de Tobrouk ?

— C’est très peu probable, nous avons en Libye des susceptibilités géographiques. Nous voulons faciliter la tâche au gouvernement, en lui assurant des bras à l’ouest, comme à l’est ou au sud. A mon avis, il serait difficile que le parlement siège en dehors de Tobrouk. En plus, d’après les informations provenant des services d’intelligence, les circonstances actuelles ne le permettent pas.

— Des informations circulent selon lesquelles vous seriez en passe d’élire un nouveau président du parlement pour remplacer Agila Saleh …

— Il existe une tendance à le remplacer, et les députés ont le droit de faire une telle proposition. La fracture du parlement est la pire chose qui puisse arriver à la Libye, aucun système démocratique ne peut exister sans parlement. Le Conseil présidentiel peut facilement abuser de son pouvoir en l’absence d’un parlement. Celui-ci est l’expression de l’identité et de la pluralité. Par ailleurs, le parlement est une institution élue, alors que le gouvernement est formé de politiciens que l’on peut changer. En vertu de l’article 17 du document de l’accord politique, le parlement peut retirer la confiance au gouvernement. Mais Agila Saleh ne favorise pas ce document, et prétend qu’une certaine faction politique essaye d’imposer sa vision, ce qui n’est pas vrai. J’espère qu’il finira par réaliser l’importance de consolider le parlement et de permettre à toutes les forces de participer au processus politique.

— Existe-t-il un procédé de contrôle des budgets du Conseil présidentiel et du gouvernement d’union nationale, surtout avec les accusations liées à des dépenses injustifiées ?

— En attendant le vote de confiance, j’ai demandé aux députés qui soutiennent l’accord politique et qui sont au nombre de 106 de se réunir à Tripoli, la capitale, pour exercer leur pouvoir de contrôle en convoquant et interrogeant certains membres du gouvernement d’union nationale. J’ai appelé les membres du parlement à exercer leur pouvoir parce que la mauvaise gestion des dépenses est un sujet grave.

— Les frappes américaines contre Daech à Syrte auraient-elles pour objectif de fournir la protection militaire et le soutien politique au Conseil présidentiel ?

— Le terrorisme frappe le monde entier, mais chez nous, la situation est particulièrement compliquée. Aujourd’hui, la Libye est un Etat faible et fragilisé, les services de renseignements sont disloqués et les institutions fonctionnent mal. Certes, nous avons besoin d’une aide étrangère, celle-ci peut prendre diverses formes, comme la coopération au niveau des renseignements, de l’échange d’information, du contrôle des frontières, sans que cela signifie une présence américaine à Tripoli. Cela serait inacceptable. Les Libyens sont capables de vaincre l’Etat islamique, les habitants de Sebrata ont déjà donné l’exemple en pourchassant les combattants de ce groupe. La société libyenne ne constitue pas un terreau propice au terrorisme, celui-ci disparaîtra le jour où la réconciliation nationale sera scellée.

— L’embargo sur les armes imposé à l’armée libyenne sera-t-il bientôt levé ?

— Cela dépendra de deux choses, d’abord, la confiance de la communauté internationale dans le groupe qui a pris les rênes du pays, et ensuite, la capacité des Libyens à faire pression dans le sens d’une levée de l’embargo. Cela deviendra possible si le parlement assume ses pouvoirs de contrôle, si le gouvernement obtient le vote de confiance, et si ceux qui se sont retirés réintègrent le processus politique.

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