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Ahmad Mekki, ministre de la Justice: « Contester le droit à manifester est une traîtrise envers la patrie »

Propos recueillis par Osman Fekri, Lundi, 04 février 2013

Ahmad Mekki, ministre de la Justice, se dit en faveur de plus de restrictions sur le droit à manifester si les circonstances l’exigent. Il dénonce par ailleurs la loi d’état d’urgence,
restée inchangée. Interview.

Mekki

Al-Ahram Hebdo : Quel est votre avis sur les affrontements qui ont eu lieu vendredi dernier devant le palais présidentiel à Héliopolis ?

Ahmad Mekki : Le fait de jeter des cocktails Molotov en direction du palais et de s’en prendre à la garde présidentielle ne saurait être considéré comme une manifestation pacifique, mais plutôt comme une tentative de mettre le régime et le président lui-même dans une situation de faiblesse et d’impuissance. Cela n’est pas permis avec un président élu et que l’on ne peut changer qu’à travers les urnes. Aujourd’hui, on manifeste juste pour manifester, les gens ont mal compris ce droit et ont en fait mauvais usage. Je crains aujourd’hui que la révolution ne soit réduite à des manifestations. C’est aussi dangereux pour la société et pour le pays que pour la révolution elle-même.

— Ces violences justifient-elles le recours à la loi régularisant les manifestations, une loi que vous avez vous-même proposée ?

— Sûrement. La violence, le vide sécuritaire et le chaos qu’on vit actuellement montrent la nécessité de cette loi intitulée « le droit à manifester ». Pour moi, contester le droit des citoyens à manifester pacifiquement est une traîtrise envers la patrie. Cela dit, ceux qui veulent préserver les acquis de la révolution du 25 janvier doivent accepter cette loi qui interdit aux manifestants le recours à la violence, de s’en prendre aux forces de la sécurité ou de trop s’approcher des endroits sensibles.

— Mais nombreux sont ceux qui pensent que cette loi ne sert qu’à imposer encore plus de restrictions sur le droit de manifester …

— Il ne faut pas penser une seconde qu’Ahmad Mekki puisse proposer un projet de loi contre le droit de manifester ou contre la liberté d’expression ou de la presse. Ce que je propose, c’est pour la protection de la population, y compris la loi sur les manifestations. Comme toutes les lois, celle-ci sert à organiser la vie collective. Elle n’est en rien différente du code de la route qui organise la circulation tout en protégeant les citoyens. Aujourd’hui, les manifestations représentent le seul moyen d’expression disponible pour les Egyptiens en l’absence de syndicats forts et d’une vraie société civile. C’est un droit qui doit être garanti et préservé, mais sous certaines conditions.

— Lesquelles ?

— Il faut surtout que les manifestations restent dans le cadre de la loi, en dehors de toute violence. Il faut aussi que les manifestants s’abstiennent de franchir le périmètre que prévoit la loi autour des établissements et des installations sensibles, comme les ministères, les palais présidentiels, les hôpitaux et les écoles entre autres. Ce périmètre varie selon l’importance du bâtiment en question. Je pense qu’un citoyen qui aime son pays ne trouvera aucun problème à respecter des mesures destinées à protéger les biens et les bâtiments publics. Notons aussi que le projet de loi interdit aux manifestants le port de cagoules et invite les femmes en niqab à rester chez elles, afin de ne pas être prises pour des membres de groupes comme les Black Blocs, par exemple …

— Et où en est aujourd’hui votre projet de loi sur le droit de manifester ?

— Ce projet est actuellement soumis au débat public. C’est le processus que je m’impose à chaque fois que le ministère élabore un nouveau projet de loi. Il faudra ensuite consulter les spécialistes et étudier l’expérience des pays qui nous ont devancés sur la voie de l’alternance au pouvoir et de la reconstruction institutionnelle.

— Une autre loi qui a fait du bruit est la loi d’état d’urgence que vous avez récemment relancée après son amendement …

— La loi d’urgence (loi 162 de l’année 58) est restée inchangée. J’ai toujours critiqué cette loi odieuse et j’en ai toujours demandé l’amendement. Lorsque l’état d’urgence fut levé le 31 juin dernier, et avant même que je ne devienne ministre de la Justice, j’ai proposé mon projet de loi sur les pages d’Al-Ahram. J’ai pris cette initiative en simple citoyen.

— Vous avez proposé un amendement de la loi d’urgence et non une déclaration de l’état d’urgence ...

— C’est vrai. Mais cela dit, je ne vois aucun inconvénient à ce que l’état d’urgence soit décrété si la situation l’exige. La loi d’urgence ne se trouve que dans les pays respectables, dans la mesure où les situations exceptionnelles font appel à des mesures exceptionnelles. C’est une question de sécurité. Le génie du système législatif du Coran s’illustre dans ce verset : « Si quelqu’un est obligé, sans que ce soit criminel ou délibéré, il n’encourt aucun péché », ou comme on dit, les nécessités permettent les interdits.

— Certains vous accusent de vous être intéressé à ces deux lois (la loi d’urgence et celle du droit de manifester) pour les mettre au service des Frères musulmans ...

— Le problème c’est cette atmosphère de manque de confiance qui règne entre le gouvernement et le peuple. Il faut que l’on s’aide pour dissiper cette suspicion et pour y réussir, il faut s’exercer à la transparence et à la clarté. C’est d’ailleurs ce que je fais en soumettant tous les projets de loi du ministère à un débat public. Parce que comme le dit le hadith, « le péché est tout ce que tu gardes en ton sein et que tu as peur que les autres ne voient ».

— Une dernière question qui vous a sûrement été posée plus d’une fois : êtes-vous membre des Frères musulmans ?

— Laissez-moi utiliser cette formule de politesse : « c’est un honneur auquel je ne prétends pas ». J’ai même plusieurs réserves sur leur manière de gouverner. Parce qu’à mon avis, il existe une contradiction inhérente entre la prédication, qui consiste à donner sans recevoir, et la politique qui est fondée sur les intérêts, y compris personnels. Je pense que si je propose ma candidature pour adhérer à leur confrérie, ils la refuseront.

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