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Majid Majidi : J’ai respecté l’opinion affirmant que l’on ne doit pas montrer le visage du prophète dans les films

Ahmed Atef, Dimanche, 04 octobre 2015

Projeté dans plus de 100 salles de cinéma en Iran et au Festival de Montréal, le film Mahomet a fait couler beaucoup d’encre. Le réalisateur iranien du film, Majid Majidi, 56 ans, revient sur la polémique.

Majid Majidi

Al-Ahram Hebdo : Qu’est-ce qui vous a motivé à tourner ce film sur le prophète Mohamad, sachant qu’il suscitera autant de débats ?
Majid Majidi : Cela fait plus de 7 ans que nous assistons à une guerre propagandiste sans merci sur le prophète Mohamad : des carica­tures lui portant préjudice, une image biaisée de l’islam en Occident … On a longuement souf­fert de ce genre d’agissements, sans vraiment comprendre la raison, et les réactions du monde musulman. Il y a eu des ripostes violentes et extrémistes, comme les attentats de Charlie Hebdo, que nous rejetons d’emblée. Dans ce contexte, j’ai pensé à faire un film sur le pro­phète, mettant l’accent sur l’islam en tant que religion de paix, d’amour et de fraternité.

— C’est surtout l’enfance et l’adolescence du prophète que vous avez choisi de relater, sans aborder la période de prophétie où il a tenté de répandre un message de paix au monde entier. Pourquoi ?
— J’ai voulu montrer aux spectateurs ce qui se passait durant l’ère préislamique et l’impact positif de l’islam sur la société. En voyant la manière de penser de la tribu de Qoraïch et les circonstances où a grandi Mohamad, on com­prend tout de suite la différence avec ce qu’il prônera par la suite, en interdisant l’enterrement des filles vivantes ou en réfutant l’esclavage. On connaît très peu de choses sur le prophète en Occident, et même en terre d’islam, et le film cherche à réconcilier les sectes et les confes­sions. Car je présente les premières années de la prophétie où il n’y avait pas encore beaucoup de différends entre les musulmans. Il y a eu quelque 200 films sur Jésus, plus de 100 sur Moïse et 40 sur Bouddha, alors qu’on n’a qu’un seul film sur Mohamad : Al-Ressala (le mes­sage, 1976).

— Vous avez quand même ajouté certains détails qui sont loin de faire l’unanimité. On ne connaît pas vos références. Par exemple, vous mentionnez que le prophète a guéri sa nourrice et l’a même ramenée à la vie. D’où tenez-vous ces détails ?
— En préparant le film, j’ai mis tous les faits historiques concernant le prophète Mohamad sur un tableau, ensuite, j’ai ajouté mes impres­sions, en toute liberté. Comment moi-même je le perçois. Tous ces détails que vous avez men­tionnés n’ont pas eu lieu dans la réalité, mais ils sont inspirés par d’autres similaires lesquels ont été évoqués dans la sira (histoire du prophète), révélant parfaitement sa bonté naturelle et sa tolérance à l’égard de tous les hommes. J’ai voulu en quelque sorte mettre en avant ce qui n’a pas été dit par l’Histoire, et que les hommes, les animaux, les arbres, tous ressentaient la clémence du prophète Mohamad et en étaient touchés. Et le reste des événements remontent à des références approuvées par les sunnites et les chiites.

— Mais ce genre d’ajouts vous attirera inéluctablement les foudres des uns et des autres. Vous serez accusé de manque de pré­cision et d’honnêteté historique ...
— Ce ne sont pas les faits seuls qui comptent à mes yeux, mais aussi ce qui est derrière, le symbole qu’ils représentent. Le cinéma est un art qui possède ses propres règles esthétiques lesquelles donnent libre cours à l’imagination. Donc, le créateur a le droit de traiter les textes en toute liberté tant qu’il ne porte pas atteinte à l’essence même des choses, à l’esprit des idées abordées. Il n’est pas obligé de suivre les événe­ments au pied de la lettre. Peu importe si j’in­clus cette séquence qui se déroule dans un vil­lage païen au bord de la mer, l’essentiel est ce que j’ai voulu dire par là. C’est toute la diffé­rence entre une fiction et un documentaire. Dans ce dernier genre, le réalisateur doit se conformer à la réalité, alors que dans le premier, il peut se permettre plus de liberté pour ne gar­der que le sens derrière les mots. C’est ce que j’ai fait dans mon film sur le prophète, dont le message s’adresse à l’humanité tout entière, d’où la fin montrant des mains qui se rappro­chent, de différentes races, ethnies et couleurs. C’est l’esprit de l’islam, peu importe les détails.

— Durant le tournage et même avant, vous avez refusé de répondre aux interrogations sur l’incarnation du prophète. Et en fin de compte, vous avez eu recours à des enfants et à des jeunes qui l’incarnent sans montrer son visage. Vous avez été critiqué pour cela par les institutions religieuses. Qu’en dites-vous ?
— J’ai respecté l’opinion religieuse affirmant que l’on ne doit pas montrer le visage du pro­phète dans les films. Tout un chacun a le droit de l’imaginer à sa façon et de faire de lui l’image qu’il veut.

— Mais comment le héros d’un film peut-il avoir un effet sur le public alors que ce der­nier ne voit pas les expressions de son visage et ce, pendant les 3 heures du film ?
— Les expressions du visage comptent pour beaucoup dans notre métier, mais j’ai dû recou­rir à d’autres moyens pour communiquer les sentiments et obtenir l’effet voulu, comme la lumière et la gestuelle. Le directeur de la photo­graphie, Vittorio Santoro, a consacré une camé­ra fixe au personnage du prophète (sa silhouette et son profil) ainsi qu’une autre mobile captant juste son regard. On a opté pour des cadres plus rapides que de coutume pour que le mouvement soit plus souple, plus doux.

— Le gouvernement iranien a-t-il soutenu cette production ?
— Le budget du film est de 40 millions de dollars, versés entièrement par la société privée de production Noor Bar, faisant partie d’une association caritative éponyme. Celle-ci pos­sède 40 % des actions d’Iran Cell, le plus grand réseau de téléphonie mobile en Iran. Le gouver­nement iranien n’a donc pas versé un seul sou pour soutenir notre projet. Et je n’ai pas voulu recourir aux fonds publics par souci d’indépen­dance. Je cherchais à présenter mon point de vue en toute liberté, sans me plier aux proposi­tions de l’Etat et à la manière officielle de voir les choses.

— Avez-vous essayé d’entrer en contact avec des oulémas d’Al-Azhar ?
— Non, c’était très difficile. Avant même d’entamer notre projet, ils l’ont jugé illicite. J’en profite d’ailleurs pour leur adresser une invitation, afin de visionner le film, de ne pas le condamner sans le regarder. Je comprends leurs appréhensions et je les respecte. Pour ce, j’ai décidé de ne pas montrer le visage du prophète, mais je voudrais poser quelques questions aux savants d’Al-Azhar : quelle est votre responsa­bilité en tant que musulmans face à l’image violente que se fait l’Occident de l’islam ? Qu’est-ce que vous proposez afin de la recti­fier ? Et comment contrer l’islamophobie qui prévaut en Occident ? Ne vaut-il pas mieux recourir à l’art et à la culture pour redorer le blason de la confession musulmane ? Si mon film leur déplaît, je promets de ne rien tourner d’autre sur le prophète, car ce long métrage est censé être le premier volet d’une trilogie. Je leur demande aussi d’effectuer un sondage sur les réseaux sociaux autour de mon film, parmi les musulmans, et je suis prêt à accepter leur avis .

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