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En Nubie, la paix sur le Nil

Taimour Hubert, Mardi, 20 janvier 2015

Au sud du pays, la Nubie, nation millénaire répartie sur les rives du Nil et victime du Haut-Barrage d'Assouan, protège discrètement sa culture. Reportage.

Nubie

Trait d’union entre deux Afriques, Assouan et ses villages nubiens frappent par un sentiment de pléni­tude muette et puissante dans un environnement à la fois noble et dénué d’arti­fices, enrobé de la teinte jaune pâle des sables. Le Nil, dans sa majesté pesante, règne en maître incontesté des lieux. Ses eaux encore limpides poursuivent leur course millénaire. Et le temps, comme accepté mais ignoré, revêt dans ces contrées son plus beau vêtement de l’absurde.

Dans les voitures, le fond musical n’est déjà plus oriental. Des mélodies rythmées, colo­rées et joyeuses dans une langue, le nubien, accompagnent les voyageurs. Un parfum ambiant d’épices vient presque à manquer, alors que cet air est marqué d’une neutralité non déclarée, ne connaissant ni la pollution du nord, ni l’humidité du sud. Sur la rive orien­tale, les habitations revêtent, en une simple expression, des peintures souvent vives, au bleu clair dominant.

Le village nubien face au centre d’Assouan, sur la rive opposée du Nil, compte surtout des fonctionnaires de l’Etat égyptien, employés dans les administrations diverses et les compa­gnies d’eau ou d’électricité. Les plus jeunes sont au chômage, faute de touristes depuis bientôt quatre ans, à la suite du soulèvement populaire de 2011 ayant eu raison du régime Moubarak. Beaucoup sont même depuis partis à l’étranger, « après un mariage avec une tou­riste occidentale », raconte Mohamed, la tren­taine fleurissante. « Mais aucun d’eux n’a emprunté ces bateaux du désespoir qui échouent sur les côtes italiennes. Question de dignité », poursuit-il.

Après trois ans passés au Caire comme démarcheur commercial pour une société de médicaments, il est de retour dans sa Nubie natale. Désormais propriétaire, avec un asso­cié, d’une petite embarcation à moteur, il se dédie au transport de personnes le long du Nil. « Je suis de retour, car je ne peux pas vivre ailleurs. Ici, c’est la Nubie, c’est chez-moi. Ici, on est comme hors du temps, regardez à droite ou à gauche, ces maisons quasi inhabi­tées sur les rives. Elles sont des propriétés d’hommes d’affaires ou de personnalités connues du pays. Ils ne viennent jamais, mais savent qu’il faut avoir un pied dans cet endroit magique », poursuit-il. Saisi par la grandeur des lieux, François Mitterrand y a d’ailleurs passé plusieurs Noël pendant sa présidence, résident du Old Cataract, un ancien palais royal devenu hôtel géré par le groupe Accor. C’est aussi là, en haut d’une colline que repose dans son mausolée l’Aga Khan III, décédé en 1957. Son épouse fran­çaise, Yvette Labrousse, Miss France 1930, portait tous les jours une rose sur sa tombe, comme le dit la légende locale.

Passé près du désastre

Nubie

Dans le village de Gharb Soheil, entre la ville d’Assouan et le Haut-Barrage, l’activité est somnolente. Chameliers sans touristes, pêcheurs sans acheteurs, commerçants sans clients, quelques entrepreneurs venus de la capitale développent toutefois, avec un succès grandissant, le concept des maisons d’hôtes où l’on vit, dort et se restaure à la mode nubienne. Remarqué par des promoteurs immobiliers pour la beauté du site, Gharb Soheil est passé près du désastre. « Il y a quelques années, la délégation d’un groupe immobilier est arrivée dans le village. On a su que c’était là une première visite avant la construction, à la place de nos maisons, d’un vaste ensemble regroupant hôtel, apparte­ments et magasins. On s’est immédiatement mobilisés pour les chasser à coups de pierre. Ils ne sont plus revenus », se souvient Amr, un vendeur de bibelots.

Grande nation des temps anciens, la Nubie, entre l’Egypte et le Soudan actuels, a souvent bataillé contre le pouvoir des pharaons qui visaient notamment ses richesses en ivoire et en cuivre. Son dernier royaume est tombé en 1900. Son plus récent traumatisme reste celui du déplacement des populations lors de la construction du Haut-Barrage d’Assouan, ache­vé en 1970. « Nous sommes partis avec le minimum, on a presque tout laissé derrière nous pour être installés en aval du barrage. Les villages ont été engloutis par les eaux du Nil et sont maintenant recouverts par le lac Nasser. Le procédé a été violent avec de nombreux morts », se remémore Salah, un commerçant de tissus. « Alors aujourd’hui si quelqu’un veut encore nous chasser de nos terres, ça se passe mal. Nous avons été autorisés à nous instal­ler n’importe où après le Barrage », explique-t-il. Chez lui, il élève aussi des crocodiles. « C’est un peu la mascotte des Nubiens. Notre peuple en a tou­jours été très proche puisque le Nil était leur environnement naturel. Parfois, ils s’échap­pent, mais restent dans les environs. On les capture au bout de deux jours », précise-t-il. Dans sa cour intérieure, deux grands bacs recouverts d’un grillage de fer épais accueillent deux de ces reptiles carnivores dont un de trois mètres, âgé de 17 ans. « Ils sont un peu énervés aujourd’hui, on va les laisser tranquilles », prévient-il. Et de poursuivre: « Une fois, on a attrapé un cambrioleur dans le village. On l’a attaché à cette grille au-dessus des crocodiles. Il a eu la peur de sa vie, quand ils ont com­mencé à lui déchirer des bouts de vêtements. Chez nous, on n’accepte pas les voleurs et nous sommes pacifiques ».

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Que souhaitent alors les Nubiens dans l’Egypte d’aujourd’hui? La réponse ne tarde pas. « Ils veulent être en paix. Nous avons notre culture, nous ne dérangeons personne. On ne demande rien au pouvoir central. Un musée nubien a été inauguré dans les années 1990 à Assouan, comme pour nous rendre hommage, tardivement. Il reste incomplet avec une grande partie qui célèbre le Haut-Barrage », ajoute le commerçant. « Mais ce barrage qui sert l’Egypte, nous l’acceptons, car il est bon pour le pays », lance l’un de ses enfants. Le prochain Parlement, dont l’élection doit être organisée au début de l’année 2015, comptera d’ailleurs pour la première fois un député nubien. L’aîné, 29 ans, s’exclame: « Car nous sommes des Egyptiens ! ».

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