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Un rêve devenu réalité

Dalia Farouq , Vendredi, 05 mai 2023

Beit Yakan, dans le quartier d’Al-Darb Al-Ahmar, s’est transformée en centre culturel et artistique grâce aux efforts d’un architecte doué, tombé amoureux de ce bâtiment historique de l’époque mamelouke.

Un rêve devenu réalité
(Photo : Ahmad Agemy)

Sauvée de la destruction, comme c’est le sort d’une dizaine de bâtiments historiques dans le quartier d’Al-Darb Al-Ahmar au Caire islamique, la maison Yakan, ou Beit Yakan comme l’appellent les habitants de la rue, a survécu grâce aux efforts de Alaa Habashi, professeur d’architecture et de préservation du patrimoine et chef du département d’architecture à l’Université de Ménoufiya, et de son épouse, Ola Salah, ellemême architecte. Située au milieu de la rue Souq Al-Selah à Al-Darb Al-Ahmar, cette maison à moitié démolie était occupée par un boucher qui l’utilisait comme une étable où il élevait son bétail et vendait de la viande. 

C’est en 2009 que Habashi a acheté la maison. Composée de 3 étages et munie d’une cour, elle s’étend sur une superficie de 800 m2. L’histoire de l’architecte avec cette demeure historique a des origines plus lointaines. L’idée de réhabiliter l’édifice remonte à la fin des années 1990, lorsque Habashi, revenu des Etats-Unis après avoir obtenu son doctorat en préservation du patrimoine architectural, travaillait avec le Centre américain des recherches sur la restauration de plusieurs bâtiments historiques à Al-Darb Al-Ahmar en coopération avec l’USAID en Egypte. Habashi était responsable de la restauration de Beit Al-Razzaz, située également dans la rue de Souq Al-Selah. « Cette dernière était à 50 m de Beit Yakan devant lequel je passais chaque jour et dont je suis tombé amoureux. D’un oeil d’expert, j’ai bien reconnu la valeur et la beauté qui existent dans chaque pierre de ce bâtiment, qui était presque enseveli derrière des tas d’ordures et d’animaux. C’est un véritable joyau architectural du XVIIe siècle », explique Habashi. Construite en 1640, Beit Yakan appartenait à Hassan Agha Kokinial — un officier de haut rang — qui se vantait du style mamelouk de sa maison. Mais au XIXe siècle, Mohamad Ali pacha, wali d’Egypte, a confisqué toutes les résidences des Aghas mamelouks pour les donner à ses proches, afin d’assurer leur loyauté, surtout que ces maisons étaient très proches de la Citadelle de Saladin — le siège du pouvoir à l’époque. « Mohamad Ali a accordé deux maisons adjacentes à ses neveux, Ahmad et Ibrahim pacha Yakan, et cette maison est celle qui reste des deux », indique Habashi, notant que lorsque les Yakan possédaient cette maison, ils l’ont rénovée et ont caché toutes les traces de l’architecture mamelouke.


Vue générale de la maison Yakan. (Photo : Ahmad Agemy)

D’après lui, cette maison est un exemple frappant de tous les changements sociopolitiques et culturels qu’a vécus le pays à travers différents siècles, donnant l’exemple de la salle qu’occupe actuellement la bibliothèque en bois qui est peinte à la main de style baroque tardif. « Quelques meubles et ornements d’origine des maisons Yakan sont exposés dans une salle de Beit Al- Kérétliya, actuellement le musée Gayer Anderson », se félicite Habashi.  

Selon lui, la restauration de Beit Yakan n’était pas une simple affaire. « On a dû faire face à plusieurs obstacles depuis le début de notre travail. On a eu des difficultés même pour l’obtention d’un permis de restauration du gouvernement. Ce permis nous a pris deux ans pour l’obtenir, surtout que cette maison était enregistrée comme bâtiment historique menacé d’effondrement », explique Habashi.  Mais le vrai défi qu’il a rencontré était la restauration de la maison, qui était dans un état déplorable avec une partie presque détruite, sans la déformer et sans lui faire perdre son aspect historique original. Habashi a alors commencé par consolider les bases, puisqu’il y avait plusieurs murs sur le point de s’effondrer et qui étaient profondément affectés par le tremblement de terre qui avait eu lieu en Egypte en 1992. « Pour ne pas perdre la beauté de la maison, j’ai laissé beaucoup d’éléments anciens, même s’ils sont incomplets, comme le plafond gravé qui se trouve dans l’une des pièces », explique-t-il.   


La cour de Beit Yakan est vaste. (Photo : Ahmad Agemy)

Il ajoute qu’il a utilisé Beit Yakan comme un exemple pratique pour ses étudiants d’études supérieures en architecture, afin qu’ils appliquent tout ce qu’ils apprennent théoriquement dans le domaine de la restauration et de la préservation du patrimoine. « Mes étudiants ont travaillé sur cette maison et ont restauré, sous ma supervision, près de 400 m2 sur un total de 800 m2, qui est la superficie de la maison », note-t-il.  

Un centre culturel

La maison Yakan est aujourd’hui un centre de culture au service des habitants du quartier. Cette idée est venue à Habashi lorsqu’il était en Italie. « J’enseignais un stage au Palacio Del Fiori en Italie, qui est à l’origine un palais historique transformé en centre culturel au service de la société qui l’entoure et toute une vie a été créée autour de ce palais. C’est ce que je voulais faire de la maison Yakan, c’était mon second défi après celui de la restauration », se félicite-t-il. Depuis, l’architecte passionné a commencé à prendre de petits pas dans son long parcours. Il a d’abord fait de bons contacts avec la communauté environnante qui, au début, le soupçonnait d’être un chasseur de trésor qui serait enfoui sous les dalles de la maison. Suite à ces soupçons, il s’est rendu compte que la seule solution était d’engager la communauté locale, surtout ceux qui le soupçonnaient, à suivre de près la restauration des fondations de la maison qui nécessitait des fouilles.  


(Photo : Ahmad Agemy)

Après quelque temps, Habashi réussit à avoir de bonnes relations avec les habitants. « J’ai trouvé le trésor, vous êtes le trésor, c’est le message que j’ai transmis aux habitants », se souvient-il. Et c’était le début d’une nouvelle phase, celle de la transformation de Beit Yakan en un centre culturel. Et voilà, depuis plus de dix ans, le centre est occupé par les jeunes du quartier qui participent à des ateliers et des stages de formation pour améliorer leur connaissance sur le patrimoine et leur goût pour les arts et la culture. L’objectif de ce centre est d’expliquer aux jeunes, d’une manière pratique, l’importance de leur patrimoine matériel représenté par les monuments et les bâtiments historiques, ainsi que celui immatériel incarné dans leurs moeurs, coutumes, chansons populaires, artisanat et rites, comme les mouleds (festivals populaires) par exemple. « Ces ateliers ont vraiment influencé les gens dans les alentours de Beit Yakan. Un des plus importants autant qu’intéressants ateliers organisés était celui de la cuisine populaire auquel on a invité des chefs cuisiniers japonais qui ont fait des plats aux côtés des femmes du quartier. Ce festival gastronomique a eu des échos pendant des mois durant dans le quartier et a contribué au rapprochement entre les deux cultures », lance Habashi. En fait, la cour de Beit Yakan abrite en permanence des activités culturelles, artistiques et sociales dont le rôle est de lier les habitants à la maison historique.  


La bibliothèque Beit Yakan. (Photo : Ahmad Agemy)​

Une bibliothèque d’architecture

La restauration de la maison et sa transformation en centre culturel pour le quartier n’étaient pas la seule réalisation de l’architecte Habashi, car Beit Yakan abrite aujourd’hui une bibliothèque unique. « J’avais un autre rêve. A part la transformation de la maison en centre culturel et éducatif pour les architectes, les techniciens et les ingénieurs en Egypte, j’ai eu l’idée de créer une bibliothèque publique des livres rares sur l’architecture et de la rendre accessible aux jeunes générations d’architectes », explique Habashi, ajoutant que les livres arabes sur l’architecture sont particulièrement sousestimés par rapport aux publications étrangères.  Le noyau de cette bibliothèque était celle des Habashi. « Grâce à mes études et à ma spécialité, j’ai cherché tout au long de ma vie à acquérir tous les ouvrages et références sur l’architecture, les arts, la restauration et la préservation du patrimoine, ainsi qu’à acquérir tous les pamphlets et recherches du Comité de la préservation d’antiquités arabes au marché (de livres) d’Al-Ezbékiyeh et autres. Ainsi, ma maison était entassée d’un grand nombre de livres, ce qui a incité ma femme à les déplacer à Beit Yakan. C’était le début de la bibliothèque que j’ai créée grâce à mes efforts personnels, avec le soutien plus tard de la fondation Barakat, une institution qui a pour vocation de diffuser le patrimoine islamique dans le monde », explique-t-il. Parmi les livres rares qui se trouvent à la bibliothèque de Beit Yakan, Habashi cite « Mosquées d’Egypte » (en anglais), qu’il a acquis du ministère des Waqfs. Il a eu aussi sa version en arabe.


La moucharabieh, trait caractéristique des maisons historiques de cette époque. (Photo : Ahmad Agemy)

La bibliothèque renferme également la collection de Hassan Sabry sur l’histoire du Caire, des livres sur Al- Khéyamiya et les pionniers de l’architecture moderne. Après 13 ans de travail continu, l’architecte Alaa Habashi est arrivé à réaliser une partie de ses rêves. Le Caire historique jaillit de dizaines de maisons historiques qui sont autant importantes que celle de Yakan et qui attendent leur tour d’être sauvées.

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