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Les couleurs joyeuses du Ramadan

Doaa Elhami, Mardi, 27 avril 2021

Lanternes multicolores, décorations et tables de bienfaisance, les traditions égyptiennes du mois du Ramadan n’ont pas leur égal dans le monde islamique, avec un folklore et des coutumes très caractéristiques. Tour d’horizon.

Les couleurs joyeuses du Ramadan

Les couleurs joyeuses du Ramadan

Traditionnellement, pendant le mois du Ramadan, de longues tables de bienfaisance se déploient sur les principales places et dans les rues des quartiers populaires. Malheureusement, cette année, la pandémie limite ces festivités. Les grandes lanternes multicolores et les guirlandes ornent les rues, tandis que les petits lampions sont les préférés des enfants. Dans les ruelles, au point du jour, le messaharati (crieur des rues) est chargé de réveiller les gens pour le repas du sohour qui précède la prière de l’aube. La gastronomie propre à la célébration se révèle dans les spécialités sucrées telles que la konafa et les qataëf, les desserts privilégiés des Egyptiens. En Egypte, le mois béni du Ramadan voit s’installer un mode de vie différent, donnant ainsi une saveur unique aux commémorations.

Offrandes d’or, festins et processions de lanternes

Les couleurs joyeuses du Ramadan
Des magasins de fabrication et de vente des lanternes du Ramadan en 1902.

La plupart de ces traditions égyptiennes du Ramadan ont pour origine la période fatimide (969-1171) et sont même plus anciennes. « Dans leur désir de vaincre les Abbassides et leur culte sunnite, les Fatimides chiites ont tenté de gagner les bonnes grâces du peuple en exploitant les festivités que les Egyptiens aimaient célébrer au travers de leurs nombreuses fêtes religieuses et sociales », explique Mokhtar Al-Kassabani, professeur d’archéologie islamique, copte et juive à l’Université du Caire.

Pour cela, dès le premier jour du Ramadan, « le calife fatimide avait pour habitude d’offrir aux princes, aux vizirs et aux hauts fonctionnaires et leurs familles des sucreries accompagnées d’une bourse de pièces d’or », précise l’historien et archéologue Hassan Abdel-Wahab dans son livre Ramadan. Quant aux tables de bienfaisance qui constituent l’une des habitudes les plus remarquables, elles ont été organisées pour la première fois par le calife fatimide Al-Aziz Billah (955-996). Il a ordonné de préparer ces tréteaux pour servir des collations aux habitants de condition modeste aux alentours des mosquées de Amr Ibn Al-Ass et d’Al-Azhar. « On comptait 1 100 marmites d’aliments variés qui sortaient chaque jour de la cuisine du palais royal pour être distribuées aux pauvres », souligne Mohamad Ismaïl, professeur d’histoire islamique à l’Université de Aïn-Chams.

L’illumination et la décoration des mosquées et de leurs minarets, des magasins et des rues sont des traditions étroitement liées au mois du jeûne. A l’époque, avant le début du mois, le calife ordonnait de nettoyer les mosquées et d’y répandre de l’encens. « Le calife Al-Hakem Bi Amr Allah éclairait la mosquée d’Al-Azhar avec 27 becs de gaz. 12 autres étaient destinés à la mosquée d’Al-Racheda, bâtie sous son règne à Fostat, l’actuel Vieux Caire », souligne Ismaïl. Il ajoute que les Egyptiens célébraient l’apparition de la lune du mois du Ramadan. « Le calife fatimide, à la tête d’un majestueux cortège, sortait de la porte dorée de son grand palais, faisait le tour du Caire et passait par les magasins illuminés et décorés de guirlandes multicolores pour souhaiter à son peuple un bon Ramadan », raconte-t-il.

La tradition d’éclairer les magasins a évolué à l’époque mamelouke au cours des XIVe et XVe siècles. A cette époque, on fabriquait des bougeoirs de diverses formes : les fawanis (lanternes). On les accrochait aux façades et on en ornait les coins des rues marchandes. On en réalisait de diverses tailles pour accompagner notamment les cortèges et illuminer les festivités. « Les citoyens brandissaient les fawanis pour accueillir le calife Al-Moez Li Dine Allah, lors de son arrivée au Caire, la nuit du 5 du Ramadan », souligne l’expert en archéologie islamique et copte Amr Loutfi.

Un réveil-matin ancien et folklorique

Les couleurs joyeuses du Ramadan
Le messaharati, tambourin en main, fait réveiller les citoyens

Avec la particularité des lanternes, on trouve aussi le messaharati, un homme qui fait le tour des ruelles pour inciter les citoyens à se réveiller pour prendre leur sohour, le repas de l’aube. Cette tradition est apparue en Egypte avec l’arrivée de Amr Ibn Al-Ass en 641. A cette époque, il existait deux méthodes provenant de La Médine pour réveiller les citoyens au sohour : l’appel à la prière ou l’illumination des minarets. « Tous les jours, du crépuscule à l’aube, on plaçait des lampions sur les minarets. Les citoyens qui vivaient loin des mosquées n’entendaient pas la prière et ne pouvaient connaître ni l’heure de l’iftar, ni celle du jeûne. Pour y remédier, cette méthode a donc été mise en place pour signaler le moment de l’iftar », indique le professeur Mokhtar Al-Kassabani.

En complément de ces deux procédés, les Egyptiens en ont trouvé un nouveau : celui d’éveiller les citoyens au son du tambourin utilisé par un crieur sillonnant les rues. « Le wali d’Egypte en 852, Anissa Ibn Ishaq, sortait à pied en appelant les gens pour les réveiller », explique Salah Al-Bahnassi, professeur d’archéologie à l’Université de Aïn-Chams. Au fil du temps, cette mission est devenue la fonction officielle de « cheikh al-hara » (crieur de quartier), qui était nommé par le gouvernement pour surveiller la zone, l’illuminer pendant la nuit, annoncer aux habitants les nouvelles lois et faisait aussi office de calendrier. Le messaharati est toujours là. Son allure n’a pas changé. En djellaba, un tambourin en main, il chante et rythme le réveil des croyants.

Une gastronomie de fête

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Par ailleurs, plus prosaïquement, le mois du jeûne se distingue en Egypte par ses sucreries. Les qataëf, le baklava et la konafa, originaires de la Grande Syrie, en sont l’exemple par excellence. « Le calife Moawiya Ibn Sofiane, affamé par le jeûne, réclamait un dessert du sohour consistant. Ses pâtissiers ont alors mis au point une pâte mélangée de graisse : la konafa », explique le professeur Mokhtar Al-Kassabani. On dégustera aussi les biscuits et tartines du Ramadan comme les qataëf, également originaires de Grande Syrie. D’après Al-Kassabani, ces éléments festifs du mois du Ramadan n’existent qu’en Egypte. Avec le temps, ces fêtes sont devenues des célébrations immuables de la vie quotidienne du grand public, comme dans celle des souverains et des hauts fonctionnaires. « Ces traditions millénaires donnent un goût tout particulier aux diverses cérémonies religieuses égyptiennes pendant le mois du jeûne, le saint mois du Ramadan », conclut le professeur Mokhtar Al-Kassabani.

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Tout le monde aime acheter les lanternes jusqu’à aujourd’hui. (Photo : Doaa Elhami)

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