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Faut-il déplacer les monuments ?

Nasma Réda, Mardi, 03 septembre 2019

La relocalisation des pièces d'antiquité loin de leurs sites d'origine alimente un vif débat en Egypte entre ceux qui la considèrent comme une « nécessité » et ceux qui y voient « une atteinte aux monuments ». Compte rendu.

Faut-il déplacer les monuments ?
Des pièces antiques quittent le Musée égyptien du Caire. (Photo : Ministère des Antiquités)

La décision du ministère égyp­tien des Antiquités de déplacer des pièces d’antiquités de leurs sites archéologiques d’origine pour les mettre dans de nouveaux sites a soulevé un grand débat parmi les archéo­logues égyptiens ainsi que sur les réseaux sociaux. Certains pensent que ces dépla­cements menacent les monuments et ris­quent de les endommager, tandis que d’autres défendent la décision en affir­mant que les monuments doivent être « protégés ».

Le transfert clandestin du sarcophage de Toutankhamon de sa tombe à la Vallée des Rois à Louqsor, en juillet dernier, vers le nouveau Grand Musée égyptien (GEM) avait alimenté les protestations. Ce trans­fert était justifié, selon le ministère des Antiquités, par le fait que le sarcophage devait être restauré avant de rejoindre le reste de la collection du jeune pharaon, qui compte plus de 5 000 pièces. Cette collec­tion sera exposée au GEM lors de son inauguration fin 2020. Bien que les craintes soient plus d’ordre touristique qu’archéologique (le déplacement du sar­cophage risque de provoquer une baisse du nombre de visiteurs de la tombe phare de la Vallée des Rois en Haute-Egypte), le ministère des Antiquités s’est défendu en avançant le mauvais état du sarcophage et la nécessité de réunir l’ensemble de la collection de Toutankhamon sous un seul toit. « Il est vraiment triste de voir des vitrines restées vides après le déplacement de monuments millénaires comme ce qui s’est passé dans notre musée, après le transfert du chariot et de quelques outils de guerre et de chasse qui appartiennent au célèbre jeune pharaon Toutankhamon », raconte une inspectrice au Musée de Louqsor, qui a requis l’anonymat.

Névine Nazar, responsable de la muséologie au ministère des Antiquités, assure : « Les entrepôts des musées égyp­tiens regorgent de pièces d’antiquité qui peuvent remplacer celles déplacées. Par aillleurs, il était nécessaire de réunir la collection de Toutankhamon à un seul endroit au GEM ».

Le transfert d’un tombeau récemment découvert dans le gouvernorat de Sohag en Haute-Egypte au musée de la Nouvelle Capitale administrative (à l’est du Caire) sur décision du ministère des Antiquités a soulevé aussi un débat. « La muséologie de ce musée est basée sur les capitales administratives successives de l’Egypte à travers des siècles », renché­rit Nazar, ajoutant que tous les monu­ments choisis donneront des idées sur des régions importantes.

Pour sa part, Bassam Al-Chammaa, guide touristique, estime que la décision de déplacer des antiquités est « bizarre ». « Nous n’avons presque jamais entendu parler du déplacement de tout un tom­beau. Le déplacement des temples, comme celui d’Abou-Simbel, était excep­tionnel, car c’était un cas d’urgence et l’objectif était de sauvegarder le temple et éviter son naufrage après la construc­tion du Haut-Barrage d’Assouan », écrit-il sur sa page Facebook. Côté archéologique, Mohamad Saleh, profes­seur d’archéologie et ex-membre du Comité permanent des antiquités égyp­tiennes, se dit triste. « Comment le Comité permanent a-t-il pu accepter une décision aussi erronée ? », se demande-t-il. Il craint la dégradation des scènes colorées sur les parois de cette tombe magnifique. Avis partagé par Monica Hanna, cheffe du département d’archéo­logie et du patrimoine à l’Académie arabe des sciences et de la technologie, qui affirme : « Ce qui se passe à l’heure actuelle nous rappelle ce que les mis­sions étrangères faisaient auparavant en Egypte. Elles coupaient des parties entières des tombes et les transféraient dans leurs musées à l’étranger ». Selon elle, c’est un travail compliqué et minu­tieux qui exige des équipements très sophistiqués et une grande habilité pour rassembler les pièces de nouveau. « Les experts du ministère des Antiquités ont terminé de numéroter et de couper la tombe de Toutou (voir encadré) dans la région de Diabat, découverte en avril dernier, après l’avoir documentée. Les murs ont été divisés en plusieurs seg­ments de forme carrée », explique Moustapha Waziri, secrétaire général du Conseil Suprême des Antiquités (CSA).

Et de s’interroger : « Est-ce logique de laisser cette magnifique tombe dans le désert en proie aux fouilles illicites ? ». Un prétexte qui n’a pas apaisé les conservateurs, surtout à Sohag, qui refusent le transfert des monuments de leurs villes natales. « Pourquoi déplace-t-on cette tombe en dehors du gouvernorat alors que nous avons un musée qui vient d’être inauguré il y a un an ? », s’excla­ment-ils. Réponse du ministère des Antiquités : « Nous avons placé cette tombe dans un lieu où tout le monde peut la voir et elle sera bien préservée », assure Waziri.

Les obélisques, véritables maux de tête

Faut-il déplacer les monuments ?
Le sarcophage de Toutankhamon au laboratoire du GEM. (Photo : Ministère des Antiquités)

Le transfert des trois obélisques de Ramsès II, venant de San Al-Haggar, au gouvernorat de Charqiya, a sou­levé les objections des archéologues et des habitants de la région qui tentent depuis des années de mettre leur ville sur la carte touristique de l’Egypte. Deux de ces obélisques seront dressés devant la cité de la culture et des sciences à la Nouvelle Capitale administrative, le troisième sera placé au GEM. « C’est une ini­tiative lancée par le ministère des Antiquités, en coopération avec le gouvernement français pour le réa­ménagement du site », assure Waziri. « Nous allons éblouir le monde entier avec cet obélisque placé au GEM », ajoute-t-il.

L’ancien secrétaire général du CSA, Mohamad Abdel-Maqsoud, approuve la position des habitants de San Al-Haggar en disant qu’il est de leur droit de défendre leur patri­moine. « Ce sont les mêmes per­sonnes qui ont défendu cet impor­tant site archéologique pendant le chaos sécuritaire qui a suivi la Révolution de 2011 », souligne-t-il.

Le célèbre égyptologue Zahi Hawas, conseiller du ministère des Antiquités, note que dans le monde entier, certaines pièces d’antiquités restent dans les musées et d’autres partent, et cela ne diminue en rien leur valeur ni celle de la zone archéologique.

Un autre obélisque, toujours de Ramsès II, a été placé devant le palais présidentiel à la nouvelle ville d'Al-Alamein sur la Côte-Nord. Celui-ci a été transféré du jardin d’Al-Massalla, dans le quar­tier de Zamalek, au Caire, il y a deux semaines. Les archéologues, les restaurateurs et les ingénieurs ont mis 20 jours à démonter et à remonter cet obélisque avant qu’il n’arrive à son nouveau domicile. « C’est du n’importe quoi. Au moment où l’obélisque est placé sur les tracteurs, on discutait du plus court chemin à prendre ! Aucune étude n’a été faite avant de le dépla­cer et aucune vraie précaution n’a été prise avant de transporter ce monument de valeur », crie l’ar­chéologue Ahmad Saleh sur sa page Facebook, sachant que l’obélisque, qui pèse 90 tonnes, devait passer par le pont du 15 Mai avant d’arriver à sa nouvelle destination. « Il y a un risque que le pont s’effondre », criaient certains archéologues quelques heures avant le déplace­ment. « Cet obélisque avait été l’ob­jet d’études approfondies afin d’évaluer son état avant que la déci­sion de le déplacer ne soit prise », assure Waziri. « Cette décision n’a pas été prise au hasard, mais après l’approbation du Comité permanent des antiquités égyptiennes », ajoute-t-il. Pour assurer son transport en toute sécurité, des parties de l’obé­lisque ont été recouvertes de plas­tique et d’éponge et enfermées dans une cage en fer pour empêcher la moindre vibration tout au long du trajet de 300 km. Arrivant devant le palais présidentiel, des voix se sont levées pour protester contre son déplacement : « Pourquoi vider l’ancienne capitale de ses monu­ments au profit des nouvelles villes ? Est-ce que cet obélisque vieux de 2 500 ans supportera l’humidité et le nouveau climat de cette ville côtière ? ». Mais le ministre des Antiquités, Khaled El-Enany, se demande : « Pourquoi laisserions-nous ce rare monument dans un coin peu visité ? A son nouvel emplacement, il sera visité par les présidents et les rois qui visiteront Al-Alamein ».

La nécessité de protéger les monuments

Vu la tendance à inaugurer de nouveaux musées dans les quatre coins du pays, le ministère des Antiquités se prépare à terminer le musée de Charm Al-Cheikh (Sinaï du Sud). De nombreuses voix cri­tiques se sont levées en entendant des rumeurs concernant l’intention de transférer un bain archéologique découvert à Tell Al-Herr au Sinaï du Nord et remontant à l’ère ptolé­maïque sans déclaration officielle de la part du ministère. « Le déplace­ment des antiquités doit être soumis à certaines conditions, notamment la protection contre les risques graves », indique Hanna. Elle ajoute que les antiquités égyptiennes sont vulnérables au vent et au climat. Elle indique qu’environ 20 profes­seurs d’antiquités de plusieurs uni­versités égyptiennes ont signé une lettre envoyée au président de la République et au président du parle­ment demandant l’arrêt des déplace­ments d’antiquités.

Situé à 20 km du Canal de Suez, au Sinaï du Nord, les bains de Tell Al-Herr sont construits en briques rouges sur une superficie de 465 m. « Ce bain est très important. Il s’agit du seul bain complet parmi les 22 bains archéologiques similaires situés au niveau de la République », souligne Abdel-Maqsoud.

Bien que le ministère n’ait rien publié sur cette décision, le chef de l’Administration centrale de la res­tauration au ministère des Antiquités, Gharib Sonbol, explique que les bains seront déplacés pour éviter les dangers auxquels ils sont exposés, car ils sont situés à un niveau plus bas que la route principale menant à la ville d’Al-Arich.

« Pourquoi stocke-t-on des monu­ments et n’utilise-t-on pas ceux qui ont été découverts et ceux qui sont dans les entrepôts. Pourquoi vide-t-on le Musée égyptien du Caire par exemple de ses monuments de valeur pour les replacer dans de nouveaux musées ? (en référence au transfert des momies du musée de la civilisa­tion à Fustat au GEM) », demandent les protestataires. « Le Musée égyp­tien de la place Tahrir est en pleine restauration. Il ne mourra pas », répond le ministre El-Enany. « Le ministère a décidé de ne plus stocker des pièces d’antiquité mises à jour, mais de les exposer sur des sites convenables pour montrer les splen­deurs de la civilisation égyptienne et promouvoir le tourisme », conclut El-Enany.

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