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Patrimoine égyptien : Halte à la vente aux enchères

Nasma Réda, Mardi, 30 juillet 2019

L’Egypte tente de stopper la vente aux enchères de 32 objets antiques annoncée par la maison Christie’s à Londres.

Patrimoine égyptien : Halte à la vente aux enchères
La tête d’Amon à la figure de Toutankhamon.

En présence de 40 ambassadeurs, des représentants de cinq grands musées internationaux comme le Louvre et le British Museum ainsi que de l’émissaire de l’Union Européenne (UE) en Egypte, le ministre égyptien des Antiquités, Khaled El-Enany, a lancé un appel en vue de stopper la vente aux enchères de 32 pièces antiques égyptiennes, qui seront exposées à la salle Christie’s à Londres, les 3 et 4 juillet. Cette assemblée de grande renommée dans le domaine archéologique a assisté, la semaine dernière, au Musée égyptien de la place Tahrir, à la signature d’un accord portant sur l’aménagement du musée.

Patrimoine égyptien : Halte à la vente aux enchères
Chat en bronze, (époque tardive, ptolémaïque).

« J’appelle tous les ambassadeurs présents ainsi que les représentants de l’Unesco à s’unir non seulement pour arrêter toutes sortes de ventes d’objets antiques, mais aussi en vue de la restitution d’objets sortis illégalement du pays », a lancé El-Enany, lors de son allocution, exprimant sa tristesse de voir des antiquités égyptiennes en vente dans des enchères en Europe et ailleurs dans le monde. El-Enany a exhorté les ambassadeurs de l’UE à trouver une solution définitive pour mettre fin à la contrebande, à la circulation et à la vente de tout objet antique égyptien. « C’est un trésor qui appartient à toute l’humanité. Pourquoi empêcher les générations futures de profiter de ces pièces dans les musées ? », a-t-il lancé.

L’affaire remonte au début du mois de juin, lorsque la maison de vente aux enchères Christie’s de Londres a présenté dans un catalogue spécial la vente de 32 pièces antiques égyptiennes sur un total de 104 objets. Depuis, de nombreux amateurs du patrimoine ont exprimé leur colère et leur mécontentement sur les réseaux sociaux, incitant les responsables à agir pour que les objets égyptiens soient restitués de l’étranger, surtout que parmi les pièces exposées figure la tête du dieu Amon sous les traits du jeune roi Toutankhamon (XVIIIe dynastie). Elle est en quartzite marron et mesure 28,5 cm de haut. « Cette pièce ne figure pas parmi la collection de la tombe du célèbre roi découverte par Carter en 1922. Il est très probable qu’elle ait été volée du temple de Karnak de Louqsor », a annoncé le célèbre égyptologue Zahi Hawas. L’objet, qui est supposé être vendu le 4 juillet, est vieux de plus de 3 000 ans et sa valeur est estimée à 4 millions de livres sterling, soit 4,49 millions d’euros.

Patrimoine égyptien : Halte à la vente aux enchères
Masque en cartonnage (époque tardive, période gréco-romaine).

Juste après l’annonce par Christie’s de la vente de ces objets, le département du rapatriement des objets antiques du ministère des Antiquités, qui surveille de près tous les sites de vente de pièces antiques, a lancé des recherches sur cette pièce remontant au règne de Toutankhamon ainsi que sur les autres pièces exposées dans le catalogue. « L’Egypte a des accords bilatéraux avec plusieurs pays afin de protéger son patrimoine contre le trafic illicite. Si on arrive à prouver qu’une pièce est sortie illégalement, toutes les mesures légales seront prises avec l’Interpol, en coordination avec le ministère égyptien des Affaires étrangères, pour assurer son retour », a alors expliqué le chef du département, Chaaban Abdel-Gawad.

Or, le département a réussi à prouver que la pièce d’Amon, qui est la plus importante de toute la collection exposée en vente, est sortie illégalement du territoire égyptien. Plusieurs procédures ont été effectuées suite à l’annonce de la vente. Le ministre des Antiquités a tenu une réunion d’urgence le 11 juin et s’est adressé au ministre des Affaires étrangères. L’ambassade d’Egypte à Londres a, de son côté, adressé une demande au ministère britannique des Affaires étrangères et à la maison de vente aux enchères pour stopper la vente et demander que la tête d’Amon soit restituée. Elle a, en outre, exigé l’arrêt de la vente de toutes les autres pièces égyptiennes, soulignant l’importance de l’obtention de tous les certificats d’acquisition concernant ces objets. De même, le ministère des Antiquités a officiellement porté plainte auprès du procureur général d’Egypte qui a pris les mesures légales nécessaires pour empêcher la vente et restituer ces pièces.

Difficulté de récupérer les objets anciens

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Cercueil en bois multicolore de Khamhor (époque tardive, XXVIe dynastie).

« Même si ces pièces sont sorties du pays depuis des dizaines d’années et même si elles sont sorties à un moment où les lois permettaient leur transfert à l’étranger, et même si d’anciens accords permettaient la vente et l’achat de pièces antiques, ces objets resteront égyptiens et devront retourner à l’Etat », assure le ministre des Antiquités. Et d’ajouter : « Nous ne tolérons pas la vente du trésor égyptien. Nous acceptons l’idée que nos pièces soient exposées dans des musées au monde entier, mais le trafic illicite de pièces antiques est interdit par des conventions internationales et nous le refusons de façon catégorique ».

L’Egypte a signé, en 1970, la Convention de l’Unesco concernant les mesures à prendre pour interdire et empêcher l’importation, l’exportation et le transfert de propriété illicites de biens culturels. « Je ne pense pas que Christie’s possède les documents qui prouvent que la tête d’Amon a quitté l’Egypte légalement », a souligné Hawas, estimant que, dans ces conditions, celle-ci doit être restituée à l’Egypte.

Pour sa part, Christie’s a affirmé dans un communiqué qu’« il est extrêmement important d’établir la propriété récente et le droit légal de vendre, ce que nous avons clairement fait. Nous n’offririons à la vente aucun objet dont la propriété ou l’exportation susciterait des préoccupations. Le travail a été largement exposé et publié et nous avons alerté l’ambassade d’Egypte pour qu’elle soit au courant de la vente. Il existe un marché légitime et de longue date pour les oeuvres d’art du monde antique, auquel Christie’s participe depuis des générations. Christie’s adhère strictement aux traités bilatéraux et aux lois internationales en matière de biens culturels et de patrimoine », ajoutant, au sujet de la tête d’Amon : « Le lot appartenait, avant 1985, au marchand Heinz Herzer, basé à Munich. Avant cela, le marchand autrichien Joseph Messina l’avait acquis en 1973-1974 du prince Wilhelm Von Thurn Und Taxis, qui l’avait notoirement dans sa collection depuis les années 1960 ».

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Exemple d’un bateau funéraire en bois coloré (Moyen empire XIe-XIIe dynasties).

Les 32 pièces dont il est question ne sont ni les premières, ni ne seront les dernières à se retrouver dans des salles de vente aux enchères. Depuis de nombreuses années, l’Egypte se bat pour rapatrier ses antiquités, disséminées partout dans le monde. En 2018, elle a, par exemple, récupéré 21 660 pièces de monnaies et 220 autres objets. Or, si les autorités égyptiennes réussissent parfois à se faire restituer des trésors, souvent, elles échouent. En 2014, Christie’s avait vendu une magnifique statue du scribe égyptien Sekhmka pour 15,76 millions de livres sterling, pour le compte du musée de Northampton. Cette vente avait été contestée par les responsables égyptiens qui l’avaient qualifiée d’« acte abusif ». Suite à la demande des autorités égyptiennes, les autorités britanniques avaient interdit sa sortie des frontières anglaises pour un délai d’un an, et une collecte de fonds pour racheter la statue à son actuel propriétaire avait été lancée pour pouvoir la garder dans un musée en Grande-Bretagne. En vain, puisque la somme voulue n’avait pas été réunie et que la statue avait fini par quitter le territoire.

Si le succès dans l’affaire actuelle n’est pas non plus garanti, l’appel lancé par le ministre des Antiquités en présence des ambassadeurs et des responsables de l’Unesco — considérés comme les protecteurs du patrimoine — sera-t-il un premier pas vers une restitution plus efficace des pièces égyptiennes ? L’avenir le dira.

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