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La Russie se fait désirer

Dalia Farouq, Mardi, 11 octobre 2016

Moscou a reporté la reprise des vols touristiques à destination des aéroports égyptiens. Un fait qui exaspère les professionnels de ce secteur en Egypte.

La Russie se fait désirer
Les plages de la mer Rouge attendent les touristes russes.

Alors que de grands efforts ont été faits pour renforcer la sécurité des aéroports et octroyer un statut privilégié aux voyageurs russes, le gouvernement russe a une nouvelle fois reporté la reprise des vols à destination des aéroports égyptiens. La semaine derrière lors de la visite du ministre russe du Transport en Egypte, une conférence de presse annonçant la reprise des vols entre les deux pays a été annulée à la dernière minute. Ce qui n’a pas manqué d’exaspérer les professionnels du tourisme, qui attendent impatiemment les résultats des efforts déployés par l’Egypte pour répondre aux exigences russes en vue d’une reprise des vols. Des salles consacrées aux touristes russes ont été ouvertes à l’aéroport du Caire, des audits effectués par des experts sécuritaires de différents pays ont été organisés et les hôtels ont réduit fortement leurs prix. Autant de mesures qui montrent l’intérêt presque vital de l’Egypte à relancer le tourisme russe, qui représente avec l’Angleterre 40 % du mouvement touristique du pays.

Seulement d’après certains, ces mesures ne permettront pas seules de délivrer le pays de la crise touristique qu’il traverse. Une partie des professionnels du tourisme estiment que ces concessions n’ont rien apporté au secteur, tandis que d'autres estiment que l’Egypte n’avait pas d’autre choix. « La crise du tourisme en Egypte, après le crash de l’avion russe Metrojet et la suspension des vols russes et britanniques à destination de l’Egypte, a poussé l’Etat à faire plusieurs concessions en vue d’une reprise des vols venant de ces deux grands marchés », assure Gamal Chalabi, membre de la Chambre de tourisme. Après la suspension des vols russes, en novembre dernier, les négociations entre Le Caire et Moscou n’ont pas cessé. Le côté russe a non seulement demandé le renforcement des mesures de sécurité des aéroports égyptiens, mais a aussi demandé à ce qu’une salle spéciale soit consacrée à ses usagers dans tous les aéroports égyptiens et que ce soit des employés russes qui assurent la sécurité de leurs ressortissants.

« Pour satisfaire la Russie, l’Egypte a énor­mément renforcé ces mesures de sécurité. Nous avons engagé une compagnie privée pour gérer la sécurité des passagers et des bagages dans les aéroports égyptiens. Nous avons éga­lement dû acheter des équipements très sophis­tiqués comme des caméras, des radars et des portails électroniques russes afin de s’aligner aux standards de sécurité demandés. Nous avons aussi entraîné le personnel dans diffé­rents aéroports. Mais les demandes russes ne se sont pas arrêtées là. Ils ont demandé à ce que des salles spéciales soient consacrées à leurs voyageurs et qu’un personnel russe s’oc­cupe de la sécurité de leurs avions. Bien qu’une telle demande porte atteinte à la souve­raineté de l’Egypte, le gouvernement a cédé et a accepté de leur consacrer une partie du ter­minal 2 du Caire. Leur demande n’a en revanche pas été satisfaisante pour les aéro­ports d’Hurghada et de Charm Al-Cheikh. Les négociations sont en cours », explique Gamal Chalabi, indigné. D’après lui, la Russie exerce un chantage politique contre l’Egypte, après que le ministre égyptien de l’Agriculture eut décidé d’interdire les cargaisons de blé atteintes d’ergot et que la Russie eut menacé à son tour de suspendre l’importation des agrumes égyp­tiens. Gamal Chalabi rappelle cependant le cas turc « pour des raisons de stratégie politique, deux jours après l’attentat terroriste qui avait frappé l’aéroport international d’Istanbul, la Russie a autorisé le retour des touristes russes en Turquie. Cet exemple montre bien qu’il ne s’agit pas tant de sécurité mais de tactique politique », affirme-t-il.

Maher Mohsen, tour-opérateur, partage lui aussi cette opinion. Selon lui, la preuve en est que la reprise des vols était prévue lors de la visite du ministre russe du Transport en Egypte. D’autant plus que les rapports des audits, non seulement russes mais aussi ceux des autres pays comme l’Allemagne, l’Italie, les Etats-Unis et la France ont témoigné d’une grande amélioration des conditions de sécurité. « Contrairement à toute prévision, les vols n’ont pas repris et on a entendu parler de nouvelles demandes telles que des appareils de reconnaissance oculaire pour contrôler l’accès du personnel à l’aéroport », se lamente Mohsen.

Il est à noter que le mouvement du tourisme en Egypte a chuté de 50 % à cause de cette crise au cours du premier semestre 2016, par rapport à la même période de l’année passée. L’Egypte a reçu seulement 3,5 millions de touristes au cours de ce semestre.

Entre concessions et compromis

Nader Ayad, expert en tourisme, estime, quant à lui, que le terme concession très utilisé dans ce dossier n’est pas approprié. Il s’agit d’après lui de « compromis » pour aider à faire revivre un secteur à l’agonie. « Dans les grands aéroports comme ceux de Londres et de Paris, les compagnies aériennes américaines ont des zones privées où des employés américains supervisent les procédures. Même en Egypte, dans les années 1980, on autorisait les Israéliens à assurer la sécurité des vols de la compagnie israélienne El-Al », assure Ayad, qui souligne que le gouvernement doit accepter les mesures de sécurité imposées par l’étranger puisque ce sont les normes internationales. « C’est dans notre intérêt parce que c’est de cette manière qu’on regagnera la confiance des touristes du monde entier et pas seulement des Russes ou des Britanniques. Ce qui serait sans doute fructueux pour le secteur du tourisme », ajoute-t-il.

En réalité, ces concessions ou compromis ne sont pas les seuls que l’Egypte a faits. La forte réduction des prix des services touristiques a été l’effort le plus important. Les prix des réservations des hôtels et des services touristiques ont beaucoup chuté au cours de l’année passée pour atteindre des niveaux extrêmement bas. Selon Elhami Al-Zayat, ex-président de l’Union des chambres de tourisme, la réduction des prix n’est pas un choix avantageux puisque, selon lui, les touristes qui ont peur de venir en Egypte ne viendront pas même si les séjours sont gratuits. « Proposer une nuit gratuite après en avoir acheter une ou proposer la gratuité pour les enfants de moins de 12 ans, sont des offres promotionnelles auxquelles on pouvait avoir recours au lieu de réduire à ce point les prix », suggère Al-Zayat. Et d’ajouter : « Le touriste modeste ne dépense pas un sou en Egypte et ne représente pas le tourisme fructueux dont l’Egypte a besoin. Ce qui compte vraiment ce sont les bénéfices et non le nombre de touristes ».

Ahmad Badawi, tour-opérateur, assure, lui, que c’était le seul choix que le secteur du tourisme avait pour attirer une catégorie de voyageurs intéressés par les petits prix et qui fait fi des problèmes sécuritaires. « Notre but est de diminuer nos pertes à tout prix. Le tourisme est un business qui est soumis à la règle de l’offre et de la demande », lance Badawi.

Il est vrai que le tourisme est un secteur crucial pour l’économie égyptienne, sa reprise est une nécessité, mais il ne faut pas que le compromis se transforme en soumission.

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