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Christian Leblanc : Une formidable mutation se dessine à Louqsor

Nasma Réda, Lundi, 20 avril 2015

L’égyptologue Christian Leblanc se félicite des progrès du projet « Louqsor 2030 » tout en insistant sur l’urgence de protéger certains sites. Si beaucoup reste à faire, il estime que cet ambitieux programme est porteur d’une vision qui permettra de surmonter les défis à venir

Christian Leblanc

Al-Ahram Hebdo : Qu’est-ce que le projet « Louqsor 2030 » ?
Christian Leblanc : C’est un grand projet porté par le gouvernement égyptien, qui est né en 2005. Et qui s’inscrit dans une volonté de protéger et valoriser un patrimoine unique, celui de l’ancienne Thèbes, et de promouvoir ce patrimoine en y associant un volet essentiel : celui du développement socioéconomique et culturel de cette belle ville de province que fréquentent des millions de visiteurs. C’est dire qu’il doit donc participer aussi à un meilleur bien-être de la population locale. Un grand nombre d’institutions et d’organismes égyptiens et internationaux soutiennent ce projet et y contribuent en tant que partenaires.

— On imagine que de nombreux aspects ont dû être pris en considération ...
— Dans le but de protéger et valoriser l’ensemble du patrimoine thébain, il a fallu d’abord s’appuyer sur une carte archéologique qui a pu être établie, notamment pour l’ensemble de la rive occidentale, là où se trouvent de nombreux temples et nécropoles. Le concours du ministère français des Affaires étrangères a été d’un grand recours à ce sujet, puisque ce travail a pu être réalisé en collaboration avec le Centre de cartographie archéologique du Conseil suprême des antiquités (GIS Center). Il a fallu également prendre en compte certains problèmes liés notamment au développement d’un urbanisme sauvage, à la voirie, à l’extension de zones agricoles, à l’irrigation qui menaçait certains monuments, bref, à tout un ensemble de facteurs, parfois négatifs, pour lesquels il convenait de proposer des solutions qui permettent de protéger les sites archéologiques.

On s’est rendu compte, par exemple, que sur la rive occidentale, certaines routes empruntant le tracé d’anciennes pistes traversent ou coupent des temples, comme celui de Thoutmosis III situé au nord du Ramesseum. On a pu constater encore que des constructions modernes se rapprochaient dangereusement des sites antiques, ou encore que la zone agricole pouvait parfois déborder et empiéter sur certains monuments.

— Des solutions ont-elles pu être apportées à ces problèmes ?
— Dans le cas de l’extension de la zone agricole, un mur protège aujourd’hui les vestiges de la résidence et des palais d’Amenhotep III situés à Malqatta. Mais il est loin d’être esthétique, et coupe un magnifique panorama qui est celui de la montagne thébaine. Il aurait été souhaitable qu’il soit moins haut et ajouré, pour être davantage en accord avec l’environnement. La disparition des villages de Gourna a permis de sauvegarder la nécropole des nobles thébains, mais c’est aussi tout un pan de l’histoire locale qui a été gommé par cette disparition. Il n’est jamais facile de faire coexister le passé et le présent. C’est là un véritable dilemme qui nécessite une réelle concertation devant servir de frein à des solutions qui peuvent paraître parfois radicales et qui ne sont pas toujours en faveur des populations déplacées. Sans doute aujourd’hui, le problème majeur est celui des constructions illégales qui fleurissent non seulement dans la zone archéologique, mais encore agricole. Le sujet est vraiment devenu préoccupant, mais il ne pourra être réglé que par le respect des lois en vigueur.

— Et pour le problème lié à l’irrigation des terrains agricoles ?
— Sur la rive occidentale, ce problème a pu être traité par les autorités égyptiennes, à la suite d’un partenariat avec l’USAID. Un drain a pu être installé en 2009/2010 dans la zone agricole depuis Gourna jusqu’à Medinet Habou. Ce drain a pour but de protéger les temples de l’irrigation permanente et des remontées de la nappe phréatique qui constituaient jusque-là une menace pour les assises antiques de ces monuments en pierre ou en brique crue.

— Quels sont les autres défis ?
— Outre la facette qui concerne la protection des sites archéologiques, il y a également la volonté de les rendre plus attractifs par tout un ensemble de mesures qui touchent leur exploration, leur valorisation ou leur aménagement. Des centres d’accueil réservés aux visiteurs ont pu être déjà mis en place à Karnak, dans la Vallée des Rois, et à Deir Al-Bahari. Des panneaux de signalétique ou d’information existent également en plusieurs langues sur certains sites comme au Ramesseum, dans le temple d’Amon de Karnak ou encore à Deir Al-Madina.

En partenariat avec le Conseil suprême des antiquités, les missions archéologiques participent aussi à un réel effort pour valoriser les sites sur lesquels elles travaillent dans la perspective que Louqsor devienne un grand musée en plein air. Toutes oeuvrent à des fouilles, des études et des relevés, mais également à la conservation, à la restauration et à la mise en valeur des monuments. Un beau travail a déjà été réalisé avec le parvis de Karnak, ou est encore en cours avec la voie processionnelle qui doit permettre de relier ce temple à celui de Louqsor. C’est là une magnifique promenade de près de 3 km, bordée de plantations, qui pourra être proposée aux visiteurs de Thèbes dans un proche futur. D’importants efforts sont accomplis également sur la rive gauche, tant au Ramesseum que dans les temples d’Amenhotep II, de Thoutmosis III ou d’Amenhotep III, sans oublier ceux d’Hatshepsout, de Merenptah et de Ramsès III.

— En somme, l’avenir de Louqsor concerne les deux rives ...
— Bien évidemment. Louqsor ne se résume pas à la rive droite, mais englobe sa rive gauche qui, pendant longtemps, a souffert, il est vrai, d’un certain déséquilibre. Pourtant, lorsque la ville a été inscrite en 1979 sur la liste du patrimoine de l’humanité par l’Unesco, le classement incluait un patrimoine global comprenant aussi bien les temples de Karnak et de Louqsor que tous les sites archéologiques de la rive gauche.

Dans le projet du « Louqsor 2030 », c’est donc bien ce déséquilibre qu’il fallait prendre en compte pour redonner un sens à ce que fut jadis la fameuse cité sainte d’Amon. Le Nil ne séparait finalement que les deux moitiés de la ville, arbitrairement définies comme synonyme de vie et l’autre synonyme de mort. Ce qui est important aujourd’hui, c’est que cette rive gauche ou occidentale puisse s’épanouir et bénéficier des mêmes atouts que la rive droite. Pour rétablir cet équilibre, il conviendrait de mettre en place des structures adéquates et qui viendraient en complément des actions jusqu’ici menées.

Plusieurs orientations ont été proposées : création d’un centre international pour les études thébaines, mise en place d’un centre national pour la formation aux métiers de l’artisanat égyptien, réhabilitation de l’îlot de Gournet Murraï pour la promotion de cet artisanat, valorisation du patrimoine naturel, amélioration de l’infrastructure des entités rurales qui la composent, etc. C’est ainsi que pourrait s’exprimer de manière tangible la volonté de réaliser un vrai développement socioéconomique, patrimonial et culturel de la ville dans son intégralité.

Christian Leblanc
Le projet de la voie piétonne est proche de la zone agricole et de plusieurs temples majeurs. (Cliché A-B. Pimpaud.)

— C’est donc une profonde mutation qui se dessine pour cette ville ?
— Louqsor est un haut lieu emblématique, à la fois archéologique et historique. C’est la seule ville d’Egypte où est concentrée une telle richesse patrimoniale, et ce, dans un cadre naturel grandiose. Ce qui explique que ce sont des millions de visiteurs qui viennent en découvrir et admirer les merveilles chaque année. S’il est vrai que depuis les deux récentes révolutions, le tourisme y est en baisse, tout porte à croire, pourtant, qu’il reprendra de plus belle, d’autant que les enjeux sont porteurs en vue de rehausser sa renommée et son prestige. Pour répondre aux nouvelles exigences, sans doute faudra-t-il développer par exemple certains concepts de structures hôtelières, en favorisant peut-être davantage les maisons d’hôte si appréciées aujourd’hui dans les pays d’Europe, et redynamiser le tourisme culturel en attente de prestations de qualité. L’éclairage nocturne des temples pour quelques heures, associé à des récitals comme ce fut le cas dans le passé au temple de Louqsor ou dans celui de Deir Al-Bahari, pourrait servir de tremplin à cet essor, tout comme l’organisation de journées patrimoniales, de festivals et d’expositions temporaires que pourrait proposer notamment le futur centre international d’études thébaines.

Oui, je pense que c’est une formidable mutation qui se dessine à l’horizon pour l’antique « Thèbes aux Cent Portes », mais elle doit se faire, pour réussir, sans une excessive précipitation et dans un esprit de concertation avec toutes les parties concernées .

*Christian Leblanc est directeur de la mission archéologique française de Thèbes-Ouest et conseiller scientifique permanent auprès du Centre d’études et de documentation sur l’Egypte Ancienne au ministère égyptien des Antiquité

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