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Une seule porte et des demeures

Traduit de l’arabe par Mohamed Miloud Gharrafi © L’aile éditions, Mardi, 17 septembre 2013

Dans le recueil d’Ahmad Al-Shahawy, c’est la femme qui occupe le point central de la méditation poétique. L’image de la mère (Nawal Issa), que le poète a perdue dès son enfance, se mêle à la terre et à l’amour perdu qui se transforme en lamentation mystique. Extraits choisis de Bab wahed wa manazel.

litterature

Nawal Issa

Chaque fois

que je creuse un trou

je trouve une trace de ton nom

C’est alors que la poésie

me ramène à moi-même.

Les lettres que j’aime

dorment seules

sur la ligne.

Qu’est-ce l’enfer ?

Qu’est-ce l’enfer ?

Ai-je demandé

Que tu aimes

sans écho

Que tu interroges

et n’obtiennes pas de réponse

Que tu écrives

et n’aies pas de lecteur

Que tu dormes

et ne voies personne dans le rêve

Que tu pries

sans dieu

Que tu portes une clé

sans avoir de maison

Que tu ouvres ta main

et ne trouves pas de femme qui lise.

Un coeur pour des chiens

Litt
Jardins d'Alexandrie, huile sur toile d'Anna Boghuiguian, crédits : SafarKhan Galerie.

Je le jetterai aux chiens errants

mon coeur

qui ne voit pas sa voix dans les miroirs

qui tinte

seul

comme une aiguille de silence

qui met en musique

le chant de son amour

sans voix pour l’interpréter

et dont le soleil

est né dans la nuit

qui, brouillée par sa fumée,

n’a pas dormi

en attendant

qu’un miracle divin

lui apparaisse dans le sommeil.

Exceptée par moi

Je préparerai la scène entièrement

Je choisirai

et laisserai un testament

Je noterai le nombre de ceux

que j’aime

Je donnerai l’occasion

à ceux qui auront raté les obsèques

de louer mes qualités

à l’exception d’une seule

Je la nommerai « Cent »

Peut-être est-elle occupée à penser à moi là-bas.

Alors il a dit

Je me suis abandonné à lui

il n’est pas venu

Je me suis abandonné à elle

elle n’est pas venue

Je me suis abandonné à moi-même

et ne me suis pas retrouvé dans les listes des vivants

Je me suis abandonné

et Ahmad me répondit :

compares-tu « Cent » à la mort ?

Le fond du puits

Est-ce parce que mes yeux

sont blessés

mon obscurité est éclairée

par un abandon

mon corps oublie dans un coin

mes poèmes ont dévoilé leur âme

ma mort souffre de sa propre mort

et perdues sont mes nuits

Est-ce parce qu’un étrange tombeau attend ce que j’écris

et des fragments de moi

sont dispersés dans la rue d’un héros

Est-ce pour tout cela

que tu m’écris sur un vent

et ouvres la porte d’un carrosse de mon feu

pour que la nuit se moque de moi ?

Mon signe

Je ne suis venu que pour

sauver la terre d’une soif

écouter la voix des anges

obliger la mort à s’enfuir

être pour une femme qui veille sur le désir

posséder ma perte répétée

m’entretenir avec un oiseau qui a fui ma mère

me réapproprier ma mémoire que les eaux

ont dérobée

et ressusciter les morts.

C’est ma voie

Je suis

le submerge dans le silence

le noyé dans le plaisir

le trempé dans sa perte

le retardataire sur terre

et celui qui part tôt

à la résurrection.

Interprétation de mon rêve

Ce dont je rêve

est encore inconnu

Je suis le parleur qui ne sait pas

et le silencieux qui sait.

Vieil égarement

Il vient au monde

pour épouser une étoile

Une langue naît et reste

témoin de leur union.

Récits du monde caché

J’aspire

à des lettres secrètes

Je veux

une autre lumière

Je poursuis un ciel

qui dort sur ma tête.

Une seule porte et des demeures

Le premier temps

est ma maison

mais la première femme

n’est pas la dernière demeure.

Il l’a rendue éperdument amoureuse

Dans le temple de sa femme

il écrit

et dans son rituel

il crée sa musique

à partir de l’entrée et la sortie

de ses versets.

et se propage en moi

Je le recrée à chaque instant

et n’arrive pas

jusqu’à moi.

Ahmad Al-Shahawy

Né à Damiette, au nord de l’Egypte, le 12 novembre 1960, il suit des études de journalisme à l'Université de Sohag à la faculté des lettres, d'où il obtient son diplôme en 1983.

Pendant ses années universitaires, il fonde La Voix de Souhaj, un mensuel dont il devient le directeur des pages culturelles.

En 1985, il devient rédacteur adjoint de l’hebdomadaire Nisf Al-Dounia et journaliste au quotidien Al-Ahram, un poste qu’il occupe jusqu’à nos jours.

Le Festival de poésie internationale de Rotterdam a publié en 2004 deux recueils de ses textes en anglais et en néerlandais. Ses oeuvres ont été traduites dans plusieurs langues, notamment en anglais, espagnol et turc.

Il a reçu plusieurs prix dont le prix de l’Unesco pour la littérature en 1995 et le prix Cavafis pour la poésie en 1998.

Il a publié au Caire une quinzaine de recueils dont Rakeatane lil echq (deux prosternations pour l’amour) 1988, Al-Ahadith (les paroles) tome 1 en 1991, et tome 2 en 1994, Qol : héya (dis : c’est elle), 2000, Lessane al-nar (la langue du feu) 2005, Assouq al-ghomam (je conduis les nuages) 2010, Samaä bi esmi (un ciel à mon nom) 2013. Les vers publiés ici sont tirés de la traduction française de Bab wahed wa manazel (une seule porte et des demeures) aux éditions Al-Masriya Al-Lobnaniya en 2009, puis publié à Paris aux éditions L’Aile en 2013, traduit et préfacé par Mohamed Miloud Gharrafi, professeur de littérature à l’Université de Toulouse.

Ce dernier note dans sa préface : « Ce recueil s’inscrit dans la suite d’une oeuvre poétique très riche, notamment dans sa dimension intertextuelle mystique. Depuis son premier recueil, Shahawy ne cesse de nourrir sa poésie par l’héritage langagier de différentes figures soufies. Ibn Arab, Niffar et Al-Hall constituent l’arrière-plan sur lequel vient se greffer une langue à la fois moderne et classique ».

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