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Récit du Café des histoires

Traduction de Suzanne El Lackany, Lundi, 13 mai 2013

Waeil Ashry ne cesse de s’aventurer dans l’écriture. Dans son nouveau recueil de nouvelles, Al-Ighraa qabl al-akhir lel sayed Andersen, il creuse dans une langue qui rime avec le labyrinthe de la mégapole mondiale. Voici un extrait du 1er chapitre : « Le café du matin dans une image qu’un Buenos-Airien se renvoie de lui-même ».

En ce qui concerne les personnages présentés, ils sont quatre. Et un cinquième serait éventuellement présent.

Alejandro

Un Colombien. Sa ville c’est Buenos Aires. Ses parents appartiennent à la génération de décembre 1959. C’est contre le dictateur que la lutte s’est poursuivie. Roses qui s’ouvrent dans les usines. Ville qui reçoit la visite des banlieues. C’est ainsi, le mystère ! Il travaille dans la cuisine de Pick Me Up Cafe. Il recueille des histoires par bribes de conversations de clients qui lui parviennent à travers la petite fenêtre entre la cuisine et la salle. Emigré. Clandestin. Poète. Amigo à New York. Il a préféré finalement écrire nouvelles et romans lorsqu’il s’est rendu compte que la poésie n’était plus adaptée à notre époque moderne. Je ne serai pas prolixe en parlant de lui, quelques vers destinés à l’échec. Laissons-le dans les cuisines. Dans son abri. Les levers du jour ne se ressemblent pas. Beaucoup de choses ont été dites sur le voyage. Génération du 31 février. Le café du matin, à travers la représentation que les Buenos-Airiens se renvoient d’eux-mêmes. Cela est plus important que les sandwiches de falafels du point de vue des habitants de Bogota. Beaucoup trop. C’est plus fort que les réserves d’archives, lieu d’un accès défendu. On peut le quitter. Laissons-le donc avec une multitude d’histoires que le monde lui accorde.

Pseudo

Lui, il fait semblant d’être iraqien. Pour gagner la sympathie des victimes de l’empire. Nouvelliste. Egaré. Un homme qui ne cherche pas de chemin dans la perte. C’est la perte qui est plutôt sa voie à lui. Il n’a rien écrit depuis un long moment. Il ne le veut pas. Il se trouve là-bas car le café Remonte-moi garantit de rester bien au chaud, de donner de la nourriture et une tasse de café gratis pendant tout un mois. Nous sommes en hiver. Ou en plein été durant la fonte des banquises. Tôt le matin, c’est le moment de l’intense activité s’il a passé une nuit blanche. Les commencements des soirées sont consacrés — parfois s’il est seul — à la nervosité. Il faut concourir pour innover : c’est la compétition entre les histoires du café. Il fera la cour aux clichés de la langue et les mots vont s’amplifier en lui : mais c’est surtout ce café des récits … Un programme d’écriture divergent dans un café différent. Les gens différents lui plaisent, il a de la sympathie pour les marginaux de la société. Mon frère, tu sais des choses incroyables, vraiment … Et le monde ressemble à la planète Terre un soir. Pour la cérémonie de clôture des lectures, il leur lira un conte qu’il aura traduit. A propos d’une résistance. Quelle qu’elle soit. Tout un mois sera passé comme un assidu de son chemin. Et pour choisir un auteur qui ne fait pas partie de ses écrivains préférés. Pendant qu’il lit un ouvrage, en excellant dans l’art de tuer le temps, Les Collines de Macombi.

Daniel (Dany)

Un Américain. Les Etats-Unis : pays d’un genre unique. Aimant le monde tout en le mettant de côté. Et à sa manière. C’est rare de le voir bouger. Il lit toute la journée. Lunettes de baba cool. Si on lui pose la question, il répond : achetées dans une boutique de livres anciens et vieux papiers à Philadelphie. Dans le vieux quartier qu’on a rénové récemment. Comment fuir l’ennui dès lors que c’est une devise d’Etat ? Il n’écrit plus. Il a une chance infime entre tous les autres personnages parce que l’auteur ne l’aime pas, vraisemblablement. Soyons donc tristes pour lui. Après un laps de temps. Si nous disposons d’un peu de temps. Un vieil homme. Le visage épuisé. Une barbe négligée. Ses yeux papillotent. Que signifie tout cela ? Rien. Tout est sans profondeur. Ici et là-bas. Et entre les deux. Ses histoires n’ont pas été écrites. Elles se sont égarées. Des histoires heureuses qui sourient parce qu’elles n’ont pas subi l’épreuve de chaque mot.

Pin-Up d’une génération

Elle paraît toujours troublée. Sans raison apparente. Le monde commence sans toutes ces choses convenues entre les hommes ; et continue à tourner habilement. Ceci existe à la base et on peut le voir en marchant dans les rues du continent. Elle écrit beaucoup. Elle s’installe à son bureau comme si le monde autour d’elle n’existait plus. Comme si je m’étais réveillé après minuit. Afin de me demander si l’extinction du monde avait eu lieu pendant le sommeil. Dans le calme de celle qui est relativement indifférente tout en connaissant l’anxiété par épisodes réitérés mais chaque fois différents. Café, cigarette, ordinateur portable et Brooklyn. L’absence de la langue. Romans de ce pays qui s’écrivent après une durée éternelle. Maisons d’édition et rédacteurs. Lettres et courriers par la poste. J’écris des récits que j’oublie. Même le titre s’efface de la mémoire. Qui écrira un récit retraçant une diachronie et l’historique des stupéfiants de cette grande civilisation ? Pourquoi l’humanité ne prend-elle pas de congés collectifs ? La nuit est tombée, un soir. C’était quelque chose d’agréable. Allez les copains, venez, nous bavarderons en silence. Les petites heures ne sont pas encore grandes. En raison de circonstances personnelles. Et merci pour cette délicate attention …

Cela se produira des années plus tard. L’histoire racontée ne pourra donc pas retenir l’anecdote. Elle mettra fin à ses jours, la cause restera son secret scellé. Les chercheurs en littérature, les critiques et les biographes ne s’en approcheront point. Rien qu’un nom d’emprunt qui sera connu uniquement selon la volonté de l’auteur. Avant, elle aura écrit un roman : Sous le soleil de Brooklyn. Et l’oeuvre méritera le prix : Refusé par l’Amérique.

Dernier enchantement de la ville

Cela faisait un peu moins d’un an. Et au moins deux fois par jour j’allais et venais entre le lieu où j’habite et un autre point de la ville. Je passais par le café Remonte-moi. Je ne me souviens pas maintenant pourquoi j’éprouvais alors une sorte d’attirance envers ce lieu. Peut-être en raison de son nom que je traduis mal, exprès, comme avant. Croyant m’amuser. J’avais probablement décidé, pour m’amuser aussi, d’aimer ce café. Refusant en même temps d’y entrer pour garder pour moi-même la part de mystère d’un lieu que j’espérais découvrir de l’intérieur un jour.

La vie m’a entraîné une seule fois là-bas. J’étais avec K. Je n’aimais pas sa compagnie. Mais je sortais avec elle par ennui. K croyait à la force positive, l’équilibre cosmique et la pureté de l’âme. Et autres choses du même genre. Elle en parlait continuellement. Nous nous étions rencontrés un soir. Nous avons marché au hasard ensemble. Nous nous sommes retrouvés près du café. Il fallait se décider et choisir un lieu où prendre un verre. Je ne sais pas pourquoi je lui proposais ce café. Soit l’instant vécu résistait à l’idée romantique de garder à part un lieu que l’expérience n’a pas marqué. Soit j’avais oublié ma libre décision quant à ce coin de la ville qui m’inspirait l’idée d’être classé terra incognita. Soit il s’agissait d’un moment sincère et fort face à soi-même menant à l’aveu de mon salut perpétuel. Qui sait ? J’ignore beaucoup d’éléments, en effet, de cette ville ou de toute autre ville où j’ai vécu, beaucoup plus que ce que je crois savoir.

J’y suis allé avec elle. Un soir qui ne me rappelait presque rien. Un soir ne promettant rien. Une gentille soirée toute simple de neutralité. Et ça se communique. Ce soir-là, cher lecteur, ce qui s’est passé ne mérite pas d’être raconté. A part cette phrase que K a prononcée : pourrais-tu s’il te plaît me rendre mon histoire ?

Elle m’avait, en effet, raconté une histoire … Une histoire complètement folle … C’était dans un avion avec une célébrité puis dans un hôtel de la ville. Je ne me souviens guère pour quelle raison précise elle m’avait raconté tout cela. Pourquoi elle me demandait de lui restituer son récit ? Je me souviens toutefois qu’il me semblait alors qu’elle était trop exigeante : il fallait croire à son histoire ou m’étonner et trouver fascinante l’étrangeté de son récit. Cette nuit-là, je me demandais comment une personne pouvait rendre à une autre personne une histoire donnée … Tandis qu’elle parlait et que je perdais le rêve d’un café s’affranchissant des souvenirs, j’imaginais comment pourrait se faire un acte de restitution dans ce cas. Je souriais presque en me voyant, devant elle, baissant un peu la tête, afin de lui dire avec une intonation tellement grave qu’elle fait vibrer chaque recoin du lieu. Voilà, je te redonne ton histoire. Avec le recours d’un bon vent : celui des vocables classiques, difficiles à traduire vers cette langue dans laquelle j’écris aujourd’hui.

Waeil Ashry

Né au Caire en 1974, il a obtenu sa licence de littérature anglaise à la faculté des lettres de l’Université du Caire en 1995. Puis, il a obtenu un doctorat en littérature arabe moderne de l’Université de New York en 2009. Il est actuellement professeur de littérature arabe moderne à l’Université de Temple, à Philadelphie aux Etats-Unis. Il a déjà publié un recueil de nouvelles Saam New York (le spleen de New York) aux éditions Sharqiyat en 2005. Son 2e recueil de nouvelles Al-Ighraa qabl al-akhir lel sayed Andersen (l’avant-dernière tentation de monsieur Andersen) est sorti aux éditions Kotob Khan au Caire en 2013.

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