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Moustapha Ibrahim : Depuis la révolution du 25 janvier, les gens réalisent ce qu’ils sont capables de faire

Rasha Hanafy, Mardi, 16 décembre 2014

Moustapha Ibrahim, dont les poèmes avaient exhorté l’enthousiasme sur la place Tahrir, est le lauréat de la première édition 2014 du prix Ahmad Fouad Negm de la poésie en dialecte égyptien. Un hommage, en quelque sorte, à la révolution du 25 janvier 2011 à laquelle il continue de croire.

Moustapha Ibrahim
Moustapha Ibrahim reçoit le prix Negm décerné par Naguib Sawirès.

Al-Ahram Hebdo : Quelles ont été les circonstances du dépôt de votre candidature pour la première édition du prix Ahmad Fouad Negm pour la poésie en dialecte égyptien ?

Moustapha Ibrahim : C’est l’écrivaine Nawara Negm, la fille du défunt poète, qui m’en a parlé pour que je dépose mon recueil de poèmes. Je dois admettre que les médias n’ont pas accordé beaucoup d’attention lors de l’annonce de ce prix après la mort d’Ahmad Fouad Negm en 2013. Je me rappelle qu’il y a eu une toute petite conférence de presse sur ce sujet il y a un an et c’est tout. Quand elle m’en a parlé, cela m’a encouragé, parce que j’aime et je respecte ce poète. J’ai sélectionné mon recueil intitulé Manifesto, et j’ai déposé six copies au conseil du prix. J’ai appris que 48 poètes au total avaient déposé un recueil.

— Pourquoi avoir opté pour ce recueil « révolutionnaire » ? Vous en avez pourtant d’autres ...

— J’ai bien voulu présenter un recueil plus proche de l’âme d’Ahmad Fouad Negm. En plus, Manifesto comprend des poèmes qui ont été composés, dans leur grande majorité, quatre mois après la révolution du 25 janvier 2011. J’ai voulu donner quelque chose qui fait sentir cette grande révolution qui a beaucoup changé l’esprit du peuple égyptien. Mon premier recueil a été rédigé avant 2011, mais publié après. C’est dans quelques poèmes de ce premier recueil qu’il y a eu quelques prévisions des événements qui ont vu le jour effectivement en 2011.

— Vous avez déclaré à plusieurs reprises que vous pourriez quitter la poésie, partir à l’étranger et continuer votre vie en tant qu’ingénieur aéronautique. Après ce prix, qui est le premier dans votre vie de poète, avez-vous changé d’avis ?

— Cela fait un an et demi que je n’ai rien écrit, et il me semblait que j’avais tout dit, que je n’avais rien d’autre à écrire ni à partager avec les gens. Je n’ai jamais pensé partir à l’étranger, mais j’ai pensé que je pourrais continuer ma vie en tant qu’ingénieur aéronautique. Quand on m’a annoncé que j’avais été sélectionné parmi les cinq premiers poètes, je me suis dit que c’était déjà un grand exploit.

— Un an et demi semble très long. Est-ce que la détention des jeunes révolutionnaires et le fait d’innocenter Moubarak et sa clique, ne vous ont pas incité à écrire de nouveaux poèmes ?

— Je n’écris que si je ressens de quoi écrire. Je n’écris pas sur des événements précis, mais sur un état d’esprit en réaction à un état de fait. Après un grand silence, j’ai rédigé un poème intitulé Waraq Banknote (billets de banque), que je n’ai pas encore publié. Je laisse tout aux circonstances. Si je ne sens rien, alors je n’écris rien. C’est tout. Quant à la réaction à ce qui se passe, ce sont les gens qui doivent réagir et non pas uniquement les jeunes révolutionnaires. Le peuple est préoccupé par la crise économique, les libertés viennent au second plan, il faut donc attendre que les gens s’en aperçoivent par eux-mêmes. De plus, aujourd’hui, nous ne pouvons ni descendre dans la rue dans les conditions actuelles, ni admettre une réconciliation avec les Frères musulmans.

— Par quel grand poète du dialecte égyptien avez vous été influencé ?

— Quand j’étais encore étudiant, j’ai lu beaucoup de Salah Jahine, puis d'Ahmad Fouad Negm, Al-Abnoudi ou encore de Fouad Haddad. Tous ces grands noms m’ont influencé. Cela fait trois ans que je suis en train de lire l’oeuvre de Haddad. Au début, c’était difficile pour moi, mais après plusieurs essais, je réalise que ses idées sont vraiment profondes. Pour moi, et avec une formation d’ingénieur, le défit consiste à exprimer un sens avec un effort minime, de simples mots et peu de lignes.

— Quelles sont les circonstances du poème Al-Alb Al-Omach (le coeur en textile), dans lequel vous parlez à l’Egypte, et vous dites que malgré tout, il est impossible de s’en séparer ?

— A la fin de mes études de polytechnique, j’ai décidé de partir aux Etats-Unis, parce que j’avais la Green Card, grâce à mon défunt père. J’ai préparé mes affaires et j’ai décidé d’acheter de nouvelles chaussures en caoutchouc, dont j’ai parlé dans ce poème. C’était en 2008, j’étais très critique sur tout ce qui se passait en Egypte, et j’ai pensé qu’il n’y avait pas d’espoir. Mais malgré tout, je n’ai pas pu rester là-bas. Je suis revenu début 2010. Je dois dire que ma mère était contre cette décision et elle voyait qu’il n’y avait pas d’espoir. Pour moi, c’est totalement le contraire. Je pense qu’il y a eu un vrai changement depuis la révolution du 25 janvier, parce que les gens réalisent ce qu’ils sont capables de faire.

— Comment voyez-vous la situation actuelle en Egypte ?

— Comme on le dit : la révolution a soulevé le couvercle des égouts. On doit tout supporter avant de le refermer. Je pense que nous sommes devant deux scénarios qui sont positifs pour les jeunes et les révolutionnaires : soit la réalisation d’un redressement économique qui mènera aux demandes de plus de liberté ; soit un grand échec et l’augmentation de la pauvreté. Dans les deux cas, les gens ne vont pas céder à leurs droits et descendront dans la rue. Qu’on laisse les gens voir eux-mêmes ce qui se passe sur le terrain, pour qu’ils puissent juger et prendre la décision. Toute mobilité dans la rue doit être collective .

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