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Blogueurs, méfiez-vous !

Alban de Ménonville, Lundi, 24 février 2014

Une « police du Net » a vu le jour. C’est ce qu’annonçait au début du mois le ministère de l’Intérieur, parlant de « moyens technologiques modernes pour pister ceux qui incitent à la violence contre la police ou les citoyens, ou qui donnent des informations sur la fabrication des explosifs ». La mesure fut immédiatement suivie par des actes, avec l’arrestation de 17 personnes ayant « créé des pages Facebook incitant à la violence » (voir Al- Ahram Hebdo no 1011).

Depuis, aucun nouveau communiqué n’est venu préciser quels contenus exacts « incitent à la violence ». Les nombreuses arrestations de journalistes depuis quelques mois peuvent faire craindre le pire, alors que Reporters sans Frontières vient de fortement dégrader le classement de l’Egypte en matière de liberté de la presse.

La plupart des pays technologiquement avancés traquent déjà les internautes diffusant des propos haineux ou incitant à la violence. Dans ces pays, ces lois sur Internet se heurtent toutes à l’internationalisation de la Toile : un site web hébergé à Madagascar ou en Bolivie n’est en rien soumis aux lois du Cameroun ou des Philippines. Un blogueur voulant inciter au meurtre dans tel ou tel pays peut facilement, et en toute légalité, héberger son site dans un pays où aucune loi ne vient contredire de tels propos.

L’Allemagne tente ainsi d’interdire, depuis plusieurs années, des sites néo-nazis, mais reste la plupart du temps impuissante à faire fermer ces contenus hébergés dans des pays étrangers.

En Egypte, il y a un peu plus d’un an, l'ancien procureur général, Abdel- Méguid Mahmoud, avait demandé au ministre des Télécommunications « de bloquer l’accès aux sites pornographiques ». La demande s’était vite heurtée aux réalités d’Internet et rien de concret n’a été mis en place, notamment faute de moyens technologiques adaptés.

Facebook affirme par ailleurs tolérer les contenus « pouvant choquer », et refuse régulièrement les demandes de tel ou tel pays de faire fermer certaines pages offensantes. Le réseau social a ainsi récemment refusé d’interdire les pages faisant l’apologie de la « Neknomination », phénomène consistant à ingurgiter un maximum d’alcool en un temps très court et dans des situations extrêmes et qui prend une ampleur inquiétante chez les jeunes occidentaux. Dans un tel contexte, on voit mal le réseau social se plier aux demandes du ministère égyptien de l’Intérieur, de faire fermer une quelconque page incitant au renversement, même par la violence, du régime intérimaire.

Face à l’impossible contrôle de la Toile, on comprend mal ce que sont « les moyens technologiques modernes » du ministère de l’Intérieur, moyens que même les pays les plus avancés en matière d’Internet peinent à mettre à place. Faut-il y voir une mesure destinée à traquer les blogueurs les plus virulents dans leurs critiques contre le pouvoir en place ?

Dans le flou actuel, le communiqué du ministère de l’Intérieur prend des airs de : « Blogueurs, méfiez-vous ! ».

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