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L’art et ses batailles

Saad Al-Qersh, Mardi, 18 février 2014

Une nouvelle biographie de Mahfouz Abdel-Rahman souligne les diverses facettes de la vie du scénariste égyptien. Signé par Samira Abou-Taleb, l'ouvrage met en exergue la culture et les arts en lutte avec le pouvoir politique et religieux.

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Au moment où le pouvoir craint l’impact que peut éventuellement avoir une phrase insérée dans le dialogue d’une pièce de théâtre ou une scène d’un film, les représentants de l’autorité religieuse, eux, recourent à la censure, sous le prétexte de préserver la sainteté de l’histoire ou des personnes. Ils refusent par exemple que des personnages incarnent les 10 personnes pour lesquelles on a prévu le paradis, ou certains autres personnages parmi les compagnons du prophète. Ceci, bien que les prophètes Jésus et Moïse soient bel et bien incarnés dans les fameux films américains.

Le film iranien Joseph a incarné le prophète Joseph et plus tard le feuilleton Al-Hassan wal-Hussein a incarné les petits-fils du prophète Mohamad. Pourtant, on n’a rien mentionné des cas d’apostasie qui sont survenus, à cause de ces deux oeuvres.

Dans le même esprit, Al-Azhar avait exprimé ses ressentiments en 1981 vis-à-vis du film Al-Qadessiya, dont l’histoire a été écrite par Mahfouz Abdel-Rahman, produit par le cinéma iraqien et réalisé par Salah Abou-Seif et dont les rôles premiers ont été joués par les grands noms du cinéma arabe et égyptien tels que Soad Hosni, Ezzat Al-Alayli, Laïla Taher et Chaza Salem.

S’exprimant sur cette expérience, Mahfouz Abdel-Rahman dit que le film qui a été le plus coûteux dans l’histoire du cinéma arabe a fait l’objet d’une attaque virulente et n’a été projeté en Egypte que pendant 3 jours, voire même qu’il a été interdit des salles sur ordre d’Al-Azhar. Le prétexte avancé était que Ezzat Al-Alayli, qui a joué le rôle de Saad Ibn Abi Waqqass, l’un des amis du prophète, pour lequel on avait prévu le paradis, était en train de prendre sa femme dans ses bras. Nos vénérables cheikhs ont refusé que l’ami du prophète fasse partie des communs des mortels et manifeste de la tendresse à l’égard de son épouse.

Dans le livre titré Mahfouz Abdel-Rahman … des séquences de biographie, Samira Abou-Taleb affirme dans cette biographie que le rôle rigoriste d’Al-Azhar est injustifié. D’autant plus que tout film est une oeuvre d’art ne se rapportant pas du tout à la politique ou à la religion.

Elle dévoile qu’Abou-Seif, qui était à l’origine de l’idée de sa production, a cherché un producteur mais qu’il avait échoué, raison pour laquelle il s’est dirigé vers l’Iraq. Abdel-Rahman, qui a vécu deux révolutions de Juillet 1952 et du 25 janvier 2011 et a écrit sur deux autres, s’est exprimé sur celle de Orabi dans des travaux tels que Le Retour à l’exil (1970) et celle de 1919 à travers le feuilleton Ahl al-hawa (2013) sur la vie de Beram Al-Tounsy.

Abdel-Rahman est un adorateur de l’art. Quand il écrit, c’est comme s’il écrivait pour lui même. Il a été surpris l’année dernière d’avoir obtenu le prix du Nil pour les arts. Mais il s’est vite rendu compte que la révolution est un fait accompli, d’autant plus qu’il a été témoin de la période de turbulence et des alliances, même au niveau du décernement des prix.

Mahfouz Abdel-Rahman a fait des études d’Histoire, il est diplômé à l’Université du Caire en 1960. Il a aimé l’Histoire, il y a cru profondément et voulu la léguer à une génération ultérieure. Il a écrit de nombreux feuilletons dont Soliman Al- Halaby, Antara, La Nuit de la chute de Grenade et seulement 3 travaux cinématographiques : Al-Qadessiya, Nasser et Halim.

Acquis et défaites

Mahfouz Abdel-Rahman est sans conteste un artiste qui sait saisir au vol le moment dramatique. Quand il parle de son itinéraire, il dit avoir choisi le thème génie de la nationalisation du Canal de Suez, comme sujet à son film Nasser 56, qui l’a dispensé de retracer la vie de Nasser, depuis l’enfance jusqu’à la mort. Une phase de l’Histoire qu’il considère comme axiale, grouillant d’acquis et de défaites, méritant d’être traitée à l’échelle artistique et ceci dès l’aube du 23 Juillet 1952 jusqu’à la défaite de 1967, en passant par la proclamation de l’unité avec la Syrie en 1958 et la séparation en 1961. Abdel-Rahman a toujours préservé son indépendance, vis-à-vis du pouvoir. Il n’a jamais fait l’éloge de quiconque dans ses travaux, à n’importe quelle époque. Il croit profondément que l’indépendance d’un écrivain donné l’amène à payer un prix. Il se rappelle alors les circonstances qui ont empêché la diffusion de ses feuilletons en Egypte entre 1971 et 1982. « Je ne plaisais pas au régime », clamait-il !

L’écrivain n’interfère jamais dans le politique. L’ensemble de son oeuvre est plus un hymne à la vie et aux arts. Les feuilletons destinés au petit écran dans les années 1960 ne figuraient pas dans la catégorie des « oeuvres littéraires », mais leur impact a ensuite été reconnu grâce aux efforts des réalisateurs et des écrivains, tels que Mahfouz Abdel- Rahman. Il est rentré en plaisantant en 1965 dans la sphère des feuilletons, après que la censure lui avait interdit sa pièce de théâtre Al- Leblab. D’autant plus qu’il s’est rendu compte que la tranche qui suit le petit écran est de loin plus élargie. A ne pas comparer avec les lecteurs des romans et des nouvelles ou ceux qui fréquentent le théâtre. Et c’est à partir de cette prise de conscience que la plaisanterie a été prise au sérieux.

Mahfouz Abdel-Rahman … des séquences de biographie, de Samira Abou-Taleb, éditons Al- Masriya Al-Lobnaniya, 2014.

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