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Miral Al-Tahawy : Mon roman n’est pas tout à fait sur l’expatriation, mais plutôt sur la quête du salut

Rania Hassanein , Samedi, 20 mai 2023

L’écrivaine égyptienne vivant aux Etats-Unis Miral Al-Tahawy figure sur la liste courte du Prix international de la fiction arabe (Booker) grâce à son roman Ayam Al-Chams Al-Mochreqa (jours du soleil levant). Elle nous parle de ses histoires d’exilés, de clandestins et de rêves avortés. Entretien.

Miral Al-Tahawy

Al-Ahram Hebdo : Votre roman Ayam Al-Chams Al-Mochreqa (jours du soleil levant) figure sur la courte liste du prix du Booker arabe. Ce fut également le cas de votre roman Brooklyn Heights, en 2011. Ces deux fictions traitent de l’idée de l’expatriation, légale ou illégale, aux Etats-Unis. Pourquoi ce sujet continue-t-il à vous hanter ?

Miral Al-Tahawy : L’expatriation, la diaspora, la discrimination ethnique et le choc des civilisations sont des sujets éternels, une source intarissable pour les romanciers, surtout après l’intensification des guerres et le déplacement forcé des peuples récemment. Du jamais-vu depuis la Deuxième Guerre mondiale.

Les dernières années ont connu l’affluence de plusieurs millions de réfugiés arabes et africains vers l’Europe et le continent américain. Chaque expatrié est un projet fertile d’expression littéraire et humaine qui attend d’être exploré. Mais je pense que mon roman Ayam Al-Chams Al-Mochreqa n’est pas sur l’expatriation, il porte plutôt sur la quête du salut, la recherche d’une autre rive, la misère, le rêve brisé de ces pays que l’on concevait comme l’eldorado ou des modèles à suivre et qui tournent au cauchemar, car en réalité, ils peuvent constituer le cimetière des rêves de gens simples.

— Votre roman dévoile la relation ambiguë entre l’Orient et l’Occident et l’écart entre eux. Pourquoi cet écart s’intensifie-t-il davantage selon vous ?

— La relation entre l’Orient et l’Occident a toujours été l’un des thèmes essentiels dans les études littéraires postcoloniales. Par exemple, les romans L’Oiseau d’Orient de Tewfiq Al-Hakim et Saison de migration vers le nord d’Al-Tayeb Saleh demeurent des références parmi tant d’autres romans sur la question. Mais cette relation Orient-Occident a changé ces deux dernières décennies. La mondialisation, le changement démographique de l’Europe et l’islamophobie ont engendré différents angles d’analyse. La plupart des expatriés et des réfugiés ne se projettent pas dans l’avenir, dans leur pays d’exil, ils vivent plutôt dans le passé. Les exilés sont souvent déchirés entre deux mondes et deux langues.

— Vous avez recours à des noms de villes fictives, qui font référence, symboliquement, au bonheur : « le soleil levant », « le paradis de la vallée », « le paradis éternel », etc., nous faisant croire que ces villes se trouvent sur la côte ouest des Etats-Unis. Pourquoi ?

— « Le soleil levant » est une ville tout à fait imaginée qui n’a pas de géographie limitée et qui n’a aucun rapport avec la réalité. Elle est le fruit d’un séjour que j’ai effectué à la frontière des Etats-Unis d’Amérique, là où habitent pas mal de réfugiés et de clandestins. J’ai passé les cinq premières années à mon arrivée aux Etats-Unis à la recherche d’un emploi, donc je parcourais les différents Etats. J’ai été marquée par l’univers des personnes marginalisées, des bonnes, des clochards, tout à fait à l’opposé de celui des collines, des montagnes habitées par les gens aisés.

— Dans votre livre, vous jouez souvent sur les paradoxes …

— Oui tout à fait. Le paradis du Soleil levant n’est qu’un enfer. Ceux qui y vivent sont prisonniers de leurs aspirations et de leurs rêves avortés. Les migrants n’arrivent ni à s’adapter à leur nouveau monde, ni à retourner à leurs anciennes vies.

— Les personnages de votre roman sont vaincus sur tous les plans, psychologique, social et matériel. Au lieu d’être une bouée de sauvetage, l’expatriation les étouffe. Pourquoi ces personnages sont-ils majoritairement des Arabes et des Africains ?

— J’y aborde l’idée de la diaspora, l’univers des marginalisés, les ghettos qui se sont formés dans les zones frontalières. Je me suis notamment inspirée des lieux de regroupement des migrants arabes, leurs réunions, leurs magasins, les écoles où ils mettent leurs enfants. Bref, leurs enclaves ethniques. J’ai fait la connaissance de plusieurs personnes appartenant aux communautés somalienne, soudanaise, iraqienne, syrienne et palestinienne. Et j’ai essayé de refléter leur monde. Les personnages ne sont pas les vrais héros de mon roman, mais plutôt les lieux.

— A la fin de votre oeuvre, vous avez mis l’accent sur le bateau qui transportait des clandestins, sur lequel les gardes américains ont tiré, et ce, afin d’obliger ces migrants à rentrer chez eux. Les mères qui se trouvaient à bord ont dû jeter leurs enfants à la mer, avec leurs gilets de sauvetage, pour qu’ils restent dans leur pays de rêve et grandissent en tant que citoyens américains. Une scène très dure !

— Oui, mais tout à fait réaliste. On l’a vue à plusieurs reprises en Méditerranée, sur les rives australiennes, canadiennes et américaines. Il y a toute une génération qui a été accueillie aux camps des réfugiés et qui y vivent sans leurs parents. Cette scène finale résume en quelque sorte l’idée de mon texte qui est la quête du salut, qui en fin de compte engendre un plus grand nombre de victimes. Je sais qu’il est pessimiste mais réaliste aussi.

— Vous avez recours à un langage assez rebelle afin de pouvoir présenter ces personnages, issus de classes pauvres. Comment avez-vous réussi à vous libérer des tabous de la langue, alors que vous venez vous-même d’un milieu assez conservateur ?

— Je me suis libérée relativement de mon langage poétique habituel, et j’ai recouru à un lexique plus cru, plus sarcastique … J’avoue que plusieurs expressions d’usage sont un peu osées, j’ai même effacé plusieurs autres et j’ai gardé uniquement celles que j’ai jugées indispensables.

— Vos origines remontent à une tribu arabe bédouine. Comment cela a-t-il influencé votre écriture ? Et quelle a été l’influence de votre présence aux Etats-Unis, depuis quelques années, où vous enseignez la littérature arabe à l’Université d’Arizona ?

— Je suis née dans le Delta égyptien, au gouvernorat de Charqiya. Ma famille appartient à la tribu d’Al-Erbane. Les anecdotes de mes tantes et les histoires de mes grands-mères ont vivement marqué mon esprit. Cet héritage culturel constitue ma principale source d’inspiration ; il se traduit d’ailleurs dans mon style. Le fait de s’installer aux Etats-Unis m’était très difficile au départ, je devais relever plein de défis, mais comme d’autres expériences, ceci peut nous permettre d’aller à la découverte de soi.

J’y suis arrivée en tant que boursière de l’Université de New York. Puis, après avoir terminé ma thèse, j’ai cherché un emploi universitaire. Ce parcours a duré plus de quinze ans ; j’ai bougé entre les universités, les Etats de l’Est à l’Ouest, du Nord au Sud, pour réaliser mes rêves académiques. L’idée de retourner dans mon pays demeure un rêve romantique irréalisable.

— Qu’est-ce que vous a apporté votre expérience loin du pays ?

— L’écriture est une expérience unique en son genre. On ne laisse pas derrière nous nos vies antérieures, bien au contraire on emporte avec soi nos souvenirs, notre peur de perdre son identité, etc. Néanmoins, l’éloignement géographique permet à l’écrivain d’avoir une plus grande liberté, de se distancier de son univers pour mieux réfléchir. L’expatriation est une expérience douloureuse mais mûrissante. Elle permet au romancier de découvrir de nouveaux univers, de nouvelles cultures et en même temps faire appel à la nostalgie de son histoire et de son pays.

 Bio Express :

Miral Al-Tahawy est née dans le Delta égyptien en 1968. Elle a publié son premier recueil de nouvelles, Rim Al-Barari Al-Mostahila (la gazelle des prairies de l’impossible) en 1995, suivi d’un roman l’an d’après, intitulé Al-Khébä (le refuge). Puis, elle a publié son deuxième roman à succès, Al-Bazengana Al-Zarqä (l’aubergine bleue) en 1998. Elle a enseigné les lettres arabes à l’Université du Caire, avant de partir aux Etats-Unis en 2007, pour poursuivre sa carrière académique. Son roman Brooklyn Heights, paru en 2010, lui a valu le prix littéraire Naguib Mahfouz accordé par l’Université américaine du Caire et a figuré également sur la liste courte du Prix international de la fiction arabe (Booker).

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