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La Méditerranée, chantée, racontée et numérisée

Dalia Chams , Mercredi, 25 mai 2022

La dixième édition des rencontres littéraires Ecrire la Méditerranée s’est déroulée du 17 au 19 mai, à Alexandrie, sous le titre de « Odyssées 2.0 ». Un titre assez révélateur quant à la visée de cet événement annuel, organisé par l’Institut Français d’Egypte (IFE).

La Méditerranée, chantée, racontée et numérisée
(Photo : Andrew Younan)

L’Odyssée d’Homère, poète chantant et vagabond du VIIIe siècle av. J-C, raconte le retour d’Ulysse, après la guerre de Troie, à son île natale Ithaque (à l’ouest de la Grèce). Il a mis dix ans pour y revenir, et au cours de son voyage sur mer, il rencontre des embûches et de nombreux personnages. Ce récit de voyage rempli d’aventures singulières peut aussi évoquer les efforts que déploient — chacun à sa façon — les invités d’Ecrire la Méditerranée, pour décoder la civilisation moderne de part et d’autre de leur mer. Et ce, surtout que cette dixième édition attachait une attention particulière à l’influence de l’ère numérique sur les formats créatifs.


Le coup d’envoi a été donné par Mohammed Nehad, consul général de France à Alexandrie. (Photo : Andrew Younan)

Débats, concerts, lectures théâtralisées et musicalisées se sont donc poursuivis au fil des trois jours de ce festival culturel à Alexandrie, la cité qui est née d’un rêve, avec l’ambition de marier l’Occident et l’Orient, de les unir par le mélange des races, la symbiose des religions et le métissage des cultures. Et cette année, il fallait peut-être faire un petit rappel que les nombreuses copies divergentes de L’Odyssée, en circulation peu de temps après sa rédaction, ont été révisées et comparées par les savants de la Bibliothèque d’Alexandrie, à sa fondation en 288 av. J.-C., et que c’est à ces derniers que l’on doit la transmission plus ou moins fidèle de ces textes antiques, correspondant essentiellement à la version d’Homère.

Coline Houssais. (Photo : Andrew Younan)

Sans aucune envie de faire survivre un passé révolu, ni de sombrer dans une nostalgie irrépressible, les participants à ces rencontres ne manquaient pas pour la plupart de contempler les vestiges de leurs villes, de leurs vies, pour aller de l’avant. Le plus souvent, ils étaient émus par l’état de décrépitude d’une Alexandrie qui laisse dépérir ses immeubles, et parfois même cela pouvait rappeler à quelques-uns et quelquesunes d’entre eux un « chez-soi » abandonné il y a très longtemps.

Née à Istanbul, Sedef Ecer vit à Paris depuis plusieurs années, tout comme son héroïne Hülya, qui a quitté la Turquie à 16 ans pour s’installer en France. Dramaturge, scénariste et metteuse en scène, elle a été une star du cinéma turc, entre l’âge de 3 et 10 ans, « une petite princesse prise dans un tourbillon de films », selon ses mots. Son premier roman écrit en français et paru en 2021 aux éditions JC Lattès, Trésor national, montre son Istanbul laïc qui n’est plus, « une ville glamour, avec ses points chics et ses quartiers délabrés », où l’on ne cesse de répéter à ses habitants aujourd’hui « achetez et priez, achetez et priez », dans les centres commerciaux et les mosquées, qui peuplent les bords du Bosphore. « Avec le coup d’Etat raté de 2016, j’ai senti qu’il y a un monde qui est en train de mourir, quelque chose qui se décomposait. J’ai regardé mes anciens films digitalisés et j’ai constaté que comme pas mal d’autres gens, j’étais nostalgique de mon Istanbul perdu », a-t-elle précisé durant l’une des séances d’Ecrire la Méditerranée. Au lieu de rester prisonnière de ce regret doux-amer, Sedef Ecer a tenu une exposition dans une galerie parisienne, regroupant des affiches de vieux films turcs, où l’on voyait tour à tour « la petite Sedef malade, riche ou pauvre … et ensuite, j’ai écrit une pièce de théâtre et le roman Trésor national, traversant les trois coups d’Etat qu’a connus la Turquie en 1960, 1971 et 1980 », a-t-elle ajouté.


Racha Omran et Houda Asfour, deux femmes complices.  (Photo : Andrew Younan)

La narratrice a son âge, et le personnage de la mère, Esra Zaman, surnommée « trésor national », est inspiré de l’une des plus grandes icônes du cinéma turc, à qui on reprochait souvent d’être « une féministe dans le boudoir comme Colette ». Cette femme « soleil et démon » fait appel à une autre figure féminine excentrique et exceptionnelle, décrite par l’écrivaine et journaliste francotunisienne Fawzia Zouari dans son ouvrage Valentine d’Arabie, la nièce oubliée de Lamartine (éditions du Rocher, 2020). Il s’agit de Valentine de Saint-Point, l’arrière-petite-nièce de Lamartine, qui fut l’égérie de l’avant-garde artistique et littéraire de la Belle Epoque. Elle a élu domicile au Caire, au lendemain de la Première Guerre mondiale, s’est convertie à l’islam, est devenue proche du philosophe mystique français René Guénon (1886-1951) et a milité pour l’indépendance des pays arabes, jusqu’à s’éteindre en Egypte au début des années 1950.

Une anticonformiste

Fawzia Zouari, qui porte en elle des siècles de subordination féminine, avec lesquels elle se bat au quotidien, a été éprise de « cette folle du Caire » ; elle est partie en Egypte pour suivre ses traces, dans les années 1980, dans le cadre d’une thèse de doctorat à la Sorbonne en littérature française et comparée. A l’auditorium de l’Institut français d’Alexandrie, elle a partagé ses souvenirs sur cette anticonformiste, ainsi que bien d’autres concernant la Tunisie rurale des années 1960, où elle a grandi à l’ombre d’une famille traditionnelle, d’un père cheikh, propriétaire terrien, et d’une mère toute puissante qui cherchait à perpétuer le patriarcat mieux que les hommes. Avec cette dernière, elle avait des rapports difficiles, mais elle a pu se décharger de son poids lourd, en écrivant notamment Le Corps de ma mère (éditions Joëlle Losfeld, 2016), mais aussi Par le fil je t’ai cousue (Plon, 2021).


Lecture de Sedef Ecer, avec la chanteuse Gulay Hacer Toruk. (Photo : Andrew Younan)

Il lui était difficile d’écrire sur elle juste après sa disparition. Et il a fallu attendre la révolution tunisienne pour sentir que le monde de sa mère se fissurait. Alors au lieu de chercher à idéaliser ce qui a existé, Fawzia Zouari a opté pour une réconciliation avec le passé, en faisant part de la force d’une femme recluse qui lui a été transférée. « A l’hôpital, j’ai vu pour la première fois le corps de ma mère, à 92 ans. J’ai découvert qu’elle avait un tatouage de palmier (…) J’ai osé en parler, montrer son corps, mais plus tard je me le suis reproché. J’ai été dans mon village, me suis penchée sur sa tombe et lui ai demandé pardon. Quelque chose m’a dit qu’elle me pardonnait », a confié l’auteure, qui a fondé en 2017, avec Sedef Ecer et Leïla Slimani, le Parlement des écrivaines francophones, regroupant 120 membres d’origines différentes, pour faire entendre la voix des femmes sur le monde et renforcer les liens entre elles.

Les femmes donnent le ton

A travers ces rencontres de la Méditerranée, a ressurgi la capacité des femmes à rénover, à rafraîchir, à changer les angles de vue. D’ailleurs, parmi les moments forts du festival ont été les deux lectures théâtralisées et musicalisées, données par quatre créatrices qui ont aisément communiqué au public leur énergie positive, leur passion, leur amour de ce qu’elles font et de ce qu’elles sont. Et ce, en dépit des barrières linguistiques.

La poétesse syrienne Racha Omran a récité en arabe des extraits de son recueil Celle qui habitait la maison avant moi (traduit en français aux éditions Héros Limite, Genève, 2021). Installée au Caire depuis 2013, dans un appartement du centre-ville, la poétesse s’adresse à cette inconnue qui habitait cette nouvelle maison avant son arrivée « cette sauvage, solitaire, qui lui ressemble ». Elle se regarde dans le miroir que cette inconnue avait placé à l’entrée de la chambre à coucher et elle aperçoit son visage, à la place du sien. Elle a l’impression de pénétrer ses secrets, d’imaginer la vie qu’elle a menée ici, au même endroit qu’on finit par découvrir avec elles, de bout en bout.

Accompagnée à l’oud (luth oriental) par la musicienne et compositrice d’origine palestinienne Houda Asfour, la complicité entre les deux interprètes a charmé les auditeurs au siège de la fondation Anna Lindh, sur la corniche. Le texte parle au coeur, la musique aussi. La présentation a commencé par le vacarme enregistré de la ville, puis la musique nous emportait dans un monde très intime et féminin.   

La grande salle de l’Institut français a été gagnée par la même sincérité, le lendemain, durant la lecture de Sedef Ecer. Les quelques extraits tirés de son roman en français ont révélé ses talents de comédienne, changeant de voix selon les personnages, et à ses côtés, son amie la chanteuse turque, vivant elle aussi à Paris, Gulay Hacer Toruk. Tout en douceur, cette dernière a interprété suavement des chansons turques, évoquant la même époque que le texte. Encore une fois, même ceux qui ne comprenaient pas la langue étaient hantés par sa musicalité et par la grande spontanéité des interprètes. Coline Houssais, chercheuse indépendante qui a publié Musiques du monde arabe, une anthologie en 100 artistes (éditions Le Mot et le Reste, 2020), a tenté de creuser l’histoire musicale de la région, décryptant son évolution sociopolitique et technique, dans le café de l’Institut français. Et le lendemain soir, elle a présenté une lecture mise en musique et en image, avec Emad Mabrouk et Omar Ali Abdou, qui nous a emmenés dans une déambulation sonore inédite, avec l’espoir de pouvoir échapper au mythe d’Alexandrie et de ne pas s’y enfermer. « A l’ère numérique, la diffusion musicale est atomisée. On n’a plus besoin d’intermédiaire, c’est la démocratisation du matériel d’enregistrement et de diffusion. Internet permet aussi l’affiliation sonore (…) YouTube vous propose de quoi écouter, grâce aux algorithmes, selon les langues et les styles. Ainsi, se créent de nouvelles communautés sonores dans le monde arabophone (…) On assiste aussi à une standardisation limitée au niveau des mélodies, non pas dans le sens nord-sud, mais plutôt sud-sud », a affirmé Houssais, pour conclure sa première intervention qui introduisait en quelque sorte les sujets suivants, débattus en séances plénières. Car celles-ci portaient sur les nouvelles formes d’écriture sous l’impact du numérique, les modèles économiques et l’entrepreneuriat culturel à l’âge du Silicon Valley et des GAFA ou ces géants du Web qui contrôlent nos vies.

Entrepreneurs du numérique

Plusieurs intervenants ont essayé de faire le point sur ces questions, encore en gestation. Le journaliste Mohamad Abdel-Rahman et l’expert médiatique Ahmad Esmat ont fait part de leurs observations quant à l’écriture et aux réseaux sociaux. Deux startupeurs ont exposé leurs projets sur le podium, à savoir le Tunisien Mohamed Ali Midani (fondateur de la plateforme DCX dédiée à mettre en valeur le patrimoine culturel du pays, en organisant notamment des visites virtuelles) et l’Egyptien Adly Thoma, directeur général de Gemini Africa, qui se veut un hub de l’entrepreneuriat créatif et digital. Les deux entrepreneurs étaient présents au Forum des mondes méditerranéens tenu à Marseille en février dernier, organisé par l’écrivain et essayiste franco-algérien Karim Amellal, nommé ambassadeur et délégué interministériel à la Méditerranée depuis juillet 2020. Ce dernier a participé au débat par Zoom, étant lui-même un entrepreneur culturel, il a défendu les start-up comme « réservoirs d’opportunités ». Il s’est pris à l’analyse systémique du philosophe français Eric Sadin. Celui-ci est un penseur technocritique de l’ère numérique, qu’il envisage comme la dernière mutation du capitalisme, voire sa dérive monstrueuse. Il est également critique à l’égard des start-up qui ne visent que la marchandisation et se vantent de « disrupter la société ».

« La Méditerranée ne s’écrit pas de la même manière au nord et au sud », a nuancé Amellal, faisant allusion à la réappropriation citoyenne de la technique sur les deux rives.

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