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Un beau miroir qui ne ment pas

Rasha Hanafy, Mercredi, 03 février 2021

A travers l’histoire d’une salle de vente aux enchères, Salette Orfanelli, l’écrivain Achraf Al-Achmawi évoque l’Egypte d’avant et d’après-1952. Le roman raconte ainsi la monarchie du roi Farouq, mais aussi le régime républicain sous Nasser et Sadate.

Un beau miroir qui ne ment pas

C’est l’histoire de la société égyptienne à partir des années 1940 jusqu’au début des années 1970 que raconte l’écrivain Achraf Al-Achmawi dans son nouveau roman Salette Orfanelli (la salle Orfanelli). Et ce, par l’intermédiaire des ventes aux enchères. Le roman est basé sur la narration de trois personnages, livrant chacun son témoignage face aux divers événements. Les trois protagonistes évoquent l’Egypte durant trois époques différentes : la monarchie sous Farouq, la république sous Nasser et la période post-défaite sous Sadate, avant la guerre du 6 Octobre 1973.

Al-Achmawi y relate l’histoire de deux partenaires égyptiens, l’un juif et l’autre musulman, ensemble, ils ont créé une salle de vente aux enchères dans les années 1930. A cette époque, il y avait plusieurs salles similaires, gérées par des juifs égyptiens. Les deux partenaires réussissent à avoir des relations étroites avec de hauts responsables égyptiens, notamment au palais royal et parmi les riches égyptiens et les étrangers qui vivaient en Egypte. Après la création de l’Etat d’Israël en 1948 et la Révolution des Officiers libres en juillet 1952, les juifs subissent de fortes pressions, d’attentats à la bombe et d’incidents terroristes. Et ce, sans oublier le mépris que leur témoignent en partie les Officiers libres. Certains juifs ont été donc contraints de fuir l’Egypte, parfois avec de faux documents de voyage ou d’identité.

En 423 pages, Al-Achmawi essaye de rapprocher les ventes aux enchères et la vie réelle, où tout est sujet de fraude, de tromperie, d’achat, de vente ou de troc. D’après le romancier, la vie n’est qu’une grande salle de vente aux enchères. Il s’explique d’ailleurs, à travers l’un de ses personnages, disant : « Vous, moi-même, tous les gens qui nous entourent et bien d’autres, nous attendons notre tour dans de différentes ventes aux enchères, qu’il s’agisse de mariage, de travail, de partenariat, d’amitié, de relations personnelles, de politique, d’intérêts mutuels ... Dans ces différentes enchères, vous optez pour l’achat qui vous convient, qui est à votre profit ; le marché est conclu, si vous avez le prix demandé. Si c’est l’autre qui a besoin de vous, il va également payer le prix, lui permettant de vous avoir à ses côtés. Parfois, nous nous trouvons dans l’obligation d’accepter n’importe quoi, car simplement nous ne possédons pas le prix de ce que l’on désire ».

Selon Al-Achmawi, la salle de vente aux enchères n’est qu’un miroir qui reflète, d’une part, les ambitions et les faiblesses de l’âme humaine, et d’autre part, les changements survenus dans la société égyptienne, avant et après 1952 jusqu’en 1972.

Trois époques

Dans La Salle Orfanelli, les trois personnages-narrateurs se présentent comme suit. D’abord, Orfanelli Stefan Alvisi (1912-1948), un juif égyptien d’origine italienne, né à Alexandrie, gentil, hésitant et naïf. Il cède à ses droits, voire à son honneur, pour atteindre ses fins, acceptant ainsi que sa femme aille au palais royal et soit soupçonnée d’avoir une relation particulière avec le roi. Ensuite, Mansour Hamed Al-Turki (1911-1961), un ami d’enfance d’Orfanelli. Passionné par les enchères depuis son jeune âge, il a excellé pour en devenir un expert et commissaire-priseur, tenant tous les secrets du métier pour attirer de lourds clients comme le roi Farouq lui-même. Les deux sont de simples employés qui travaillent dans les archives du ministère du Commerce. Ils concluent un partenariat pour ouvrir la salle de vente « Orfanelli et Mansour », visant la vente des antiquités. Leur projet a commencé par des escroqueries. Puis, le lecteur découvre que leur tendance à la tromperie s’étend à plein d’autres domaines. Ils ont même des liens avec les personnes corrompues autour du roi Farouq, dont certains ont livré ses secrets aux Officiers libres.

Avant et après 1952, les mêmes conditions persistent. La corruption sévit toujours au sein du régime, la preuve en est les détails des enchères de vente d’antiquités de la famille royale que livre l’auteur dans le roman. Enfin, dans les années 1960 et au début des années 1970, les personnes corrompues et incompétentes gagnent davantage de place. C’est le cas de l’officier Ahmad Al-Essawi, dont on suit le parcours jusqu’à son arrivée au poste de consul général d’Egypte en France. Al-Achmawi souligne à travers Sobhi, le commissaire-priseur : « Celui qui vend facilement son histoire pourra tout céder en l’avenir ».

Le troisième personnage-narrateur est le fils du grand Orfanelli, Mansour Orfanelli (1936-1972), devenu opérateur de ventes aux enchères dans la salle fondée par son propre père. Il rêve d’être le seul propriétaire de la salle, pour venger ses parents, décédés à cause de Mansour, le partenaire musulman de son ancêtre. Mais en fin de compte, tous meurent à la fin, laissant la salle Orfanelli et Mansour sans propriétaire. Toutes les options sont ouvertes, alors. C’est le dénouement choisi par l’auteur.

Le roman montre que, malgré les différences entre les trois époques sur les plans politique, économique et social, la corruption reste le dénominateur commun. Même quand les politiques changent, les corrompus font preuve d’une incroyable capacité de survie. Ils s’adaptent pour atteindre leurs objectifs.

Salette Orfanelli (la salle Orfanelli), d’Achraf Al-Achmawi, aux éditions Al-Masriya Al-Lobnaniya, 2021, 423 pages.

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