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Intelligence artificielle, l’envers du décor

Salma Hussein, Mercredi, 02 décembre 2020

Professeur de sociologie, Antonio Casilli était récemment l’invité de l’Institut français d’Egypte, pour présenter son travail sur les coulisses de l’intelligence artificielle et l’impact de la technologie sur le monde du travail. Une réflexion à méditer.

Intelligence artificielle, l’envers du décor

Simon est un stagiaire dans une entreprise d’Intelli­gence Artificielle (IA). Il est étudiant en master de marketing. Trois jours après son arrivée à l’entreprise, lors d’une pause-café, il se demande pour­quoi il n’a rencontré aucun ingé­nieur ? Dans son livre En atten­dant les robots, qui lui a valu le prix de l’Ecrit social et le Grand Prix de la protection sociale en 2019, le sociologue français Antonio Casilli offre une réponse tout à fait non conventionnelle et inattendue à cette question. Nous entendons toujours que les robots envahissent désormais nos vies, remplacent notre travail et vont prochainement nous mettre en chômage. Pour Casilli, c’est une faute de conception. Son travail de recherche est une exploration de l’intelligence artificielle, avant même qu’elle ne devienne une intelligence artificielle. Il nous introduit dans la cuisine interne de cette industrie. « J’explique sur­tout le travail nécessaire pour faire exister la technologie, pour que la technologie soit, pour nous, à la fin intelligente », dit-il.

L’exemple de Simon est celui de quelqu’un qui découvre pour la première fois qu’il y a des start-up qui vendent de l’IA et qui, finale­ment, n’ont jamais produit de l’in­telligence artificielle. « Ils n’ont ni ingénieurs, ni data scientists. Rien que des stagiaires en France et des gens qu’on appelle des tra­vailleurs du clic qui, en l’occur­rence, se trouvent dans des pays africains comme Madagascar ».

Ces travailleurs font semblant d’être de l’intelligence artificielle qui suggèrent aux clients de cette start-up, qui sont des célébrités, des politiciens et des gens riches, des achats de produits de luxe, des propriétés extravagantes et tout ce qui peut les intéresser. « Un sta­giaire est payé très faiblement en France. Il gagne un cinquième du salaire normal. Et les personnes à Madagascar sont payées encore moins que le stagiaire. Puisque le salaire minimum à Madagascar est de 40 euros par mois », sou­ligne le chercheur. Ces gens font le travail du clic, un travail qui consiste à cliquer, à produire des données.

Il n’y a pas de scandale dans cette démarche, parce que finale­ment, ces entreprises d’IA ont dû faire semblant, justement pour faire entraîner cette IA. Car les IA d’aujourd’hui ne sont pas les robots intelligents que vous voyez dans la presse ou à la télévision. En réalité, il n’y a pas de robots, mais plutôt quelque chose que vous avez déjà rencontrée, sur votre téléphone mobile. Prenez Siri par exemple ou Cortana, ce sont des assistants virtuels sur nos IPhones ou Microsoft, ce sont des aides à la décision, qui vous don­nent des informations. « Ils sont intelligents parce qu’ils appren­nent de vous. Vos habitudes, votre langue, votre manière de parler. Et qui enseignent à ces IA ? Ce sont des êtres humains, dont vous-même. Vous allez peut être remar­qué que votre téléphone interpré­tait vos commandes d’une manière vague ou imprécise et puis elle apprend », ajoute-t-il.

« Digital labor »

L’application GPS, après un cer­tain moment, apprend à connaître vos destinations préférées. On appelle cela « machine learning » ou apprentissage automatique, ce qui n’est pas très précis. Ce n’est pas « elle » qui apprend, ce sont les gens qui sont derrière elle et qui sont en train de la nourrir en informations, ils sont en train d’enseigner le logiciel. « Parfois c’est vous-même, les utilisateurs, et parfois, ce sont des gens qui sont payés très faiblement, qu’on dit micro payés pour faire ce métier, soit un centime ou quelques centimes pour fournir une donnée à ces machines. La majorité de ces travailleurs ou travailleuses ne sont pas dans les pays du Nord », note Casilli.

Dans certains pays, y inclus quelques zones en Egypte, gagner quelque 200-300 euros par mois est considéré intéressant. « J’ai un travail formel ou informel et en plus, je fais un petit travail de clic », dit-on. Et à Casilli de com­menter : « Si vous avez une entre­prise et que vous voulez automati­ser les résumés de vos employés, si vous embauchez quelqu’un pour ce travail, vous devez lui payer un salaire, une assurance sociale et une assurance santé pendant des mois. Ou alors vous pouvez distri­buer ces 5 000 CV sur un nombre de personnes, qui ne travaillent pas chez vous, des freelances (qui travaillent à la pige), pour faire ce travail pendant un mois. Ou encore, vous pouvez donner ces CV à 5 000 personnes, qui peuvent effectuer ce travail chacun au bout de quelques minutes. Cette per­sonne n’a jamais été embauchée. Et ce travail a coûté quelques cen­times par personne. Voilà c’est ce que j’appelle le digital labor ». Il préfère le terme anglais parce que digital signifie précisément « qui a rapport au numérique », mais aussi qui réfère au « digitos », le doigt en latin.

Il y a plusieurs dizaines de mil­lions dans le monde, qui sont par­fois bien payés et parfois non. En fait, comme l’indique Antonio Casilli, si l’on est dans un pays en développement, ces travailleurs seront probablement sous-payés. Un travailleur de clic pour Instagram en Indonésie est payé 0,008 cen­times. « L’autre genre de digital labor non-payé, c’est vous-même. A chaque fois que vous cliquez sur votre portable, vous êtes en train de l’entraîner, d’apprendre à l’intelli­gence artificielle, aux robots. Ceux-ci vont toujours rester un fantasme, parce qu’ils ne vont jamais arrêter d’apprendre. Ni l’intelligence artifi­cielle non plus », précise Casilli.

Intelligence artificielle, l’envers du décor

Et d’expliquer : « Comment la plateforme Google, par exemple, profite-t-elle du digital labor ? A chaque fois que vous utilisez Google pour chercher une informa­tion, le moteur de recherche quand vous tapez un mot, vous suggère une phrase. Par exemple, en 2019, quand vous cherchez Corona en Espagne ou en France, Google vous suggère Corona beer (bière). Par contre, aujourd’hui, si vous tapez le même mot il vous la ter­mine par le mot virus. Car bien que le virus existe depuis longtemps, il est devenu du coup tristement célèbre. Et donc tout le monde a commencé à le chercher. Et donc des centaines et des centaines de milliers qui recherchaient le même mot, et donc ont appris au moteur de recherche que c’est un mot important ». C’est un type de tra­vail gratuit, que les utilisateurs ont fait et qu’on appelle apprentissage machine et encore une fois c’est un travail gratuit.

Casilli parle souvent des start-up, mais aussi des plateformes que nous utilisons couramment et qui ont accumulé des fortunes à leurs fon­dateurs. Ces plateformes ont une autre facette, d’autres filières, qui dépendent énormément du travail du clic. Ce travail porte sur le traite­ment des données (collectées d’après les plateformes). Google, par exemple, fait du travail du clic sur sa plateforme à travers Data Hub. Microsoft aussi via UHRS. Et surtout Amazon, sur une plateforme qui s’appelle Amazon Mechanical Turk.

Qu’est-ce que l’Amazon Mechanical Turk ?

Un Turc mécanique est un auto­mate du XVIIIe siècle, imaginé par un écrivain et inventeur, J. W. von Kempelen. Le Turc mécanique est supposé jouer aux échecs. Mais dans le socle se cachait en fait un humain. Et donc là, Amazon ne le cache pas. Il s’agit de faire travailler des gens pour remplir les lacunes des appareils. Amazon Mechanical Turk est une plateforme de crowd­sourcing ou « myriadisation », autrement dit, c’est un dispositif permettant d’externaliser via le Web et par des internautes du travail. Ce travail est par ailleurs parcellisé, les tâches qui en résultent sont décou­pées en sous-tâches, ou micro-tâches. Ces tâches sont par ailleurs nommées HITs sur la plateforme. Autrement dit, « l’intelligence arti­ficielle ne sort par de la tête des ingénieurs déjà prête à travailler. Par contre, elle a besoin d’ap­prendre ».

Pendant la pandémie, le fonda­teur d’Amazon, l’homme le plus riche de la planète, Jeff Besos, a cumulé davantage de patrimoines, 70 milliards de dollars précisé­ment, pour faire aboutir son patri­moine à plus de 180 milliards de dollars. Est-ce que la hausse de sa fortune est liée au digital labor ? Pour Casilli, la réponse est affir­mative. « Et ce, dans la mesure où Amazon a amélioré et perfectionné le digital labor jusqu’à le transfor­mer en une espèce de système uni­versel qu’on applique désormais sur n’importe quelle activité ? C’est le turc mécanique dont je viens de parler ». Amazon a par ailleurs une activité en tant que vendeur de produits et de marchan­dises, il a aussi cette petite plate­forme où Amazon se présente comme vendeur de données.

Ces données sont stockées dans les grands centres de données Amazon Web Services (AWS) qui hébergent une bonne partie des websites que vous consultez fréquemment, et d’où vos informations sont stockées, clas­sifiées et vendues.

Les Temps modernes, nouvelle version

Les ouvriers qui travaillent dans les dépôts d’Amazon ne travaillent pas parce qu’ils connaissent bien les marchandises ou en raison de leur expertise en la matière, mais ils portent plutôt des casques de vision. Et dans le casque, il y a une voix qui les dirige pour faire leur travail. La voix robotique leur dit par exemple « fais trois pas en avant, monte l’es­calier à droite, prends le paquet, et ainsi de suite ». Le paquet sera ensuite transmis sur un tapis roulant pour qu’une étiquette soit collée dessus, avant de le rendre au service postal. « Grosso modo, c’est comme les scènes de Charlie Chaplin dans Les Temps modernes, mais poussées à l’extrême. La division du travail, la sociologie du taylorisme, qui signifie la fragmentation extrême de l’activité, poussée à son paroxysme », ironise le chercheur.

Certains peuvent arguer que les travailleurs du clic, dans un pays comme l’Egypte, sont plus ou moins satisfaits de leur paye, étant donné que c’est un pays où il n’y a pas de SMIC (salaire minimum), où 7 sur 10 des emplois sont privés de contrats et d’assurance sociale. Ces « Champs de clics » offrent des emplois qui sont plus ou moins bien payés. C’est un travail effectué dans des bureaux, formel ou quasi for­mel, il représente une avancée par rapport à la situation des autres tra­vailleurs. Cependant, pour Casilli, le travail du clic remplace d’autres travaux, alors qu’il est « dé-qualifié et de moins en moins payé ». Que nous parlions des centres d’appels, de plateformes de télé-services ou des BPO (Business Processing Outsourcing, une entreprise qui fait de l’externalisation de délocalisa­tion d’un certain service, qui peut être typiquement des entreprises françaises qui ont recours à l’achat des services de comptabilité à partir d’une BPO marocaine, ou encore la gestion des ressources humaines).

Auparavant, c’étaient vraiment des entreprises, aujourd’hui, ce sont des plateformes basées dans des pays du Sud, qui hébergent un grand nombre de professionnels hautement qualifiés, et qui offrent ces services aux entreprises du Nord et aux multinationales. Le phénomène a commencé par l’Inde, puis dans plusieurs pays africains. Maintenant, l’Inde n’est plus sollicitée, parce qu’elle charge relativement plus cher, c’est plutôt le Bangladesh. « Il y a désormais une grande compétition entre les pays du Sud pour attirer ce genre de plateformes, d’où nous voyons une course à la baisse des frais de ces services. D’où éven­tuellement la baisse des salaires », souligne Casilli. Les micro-tâches finissent ainsi par devenir micro-payées.

A propos de Casilli

Antonio Casilli est professeur de sociologie à Telecom Paris. Il est par ailleurs chercheur associé au Laboratoire d’Anthropologie Critique Interdisciplinaire, de l’Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales (EHESS, Paris), où depuis 2007, il anime le séminaire Etudier les Cultures du numérique. Depuis 2018, il est faculty fellow au Nexa Center for Internet and Society de l’Université polytechnique de Turin.

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