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La leçon du Sénégal

Amr Hegazi, Lundi, 20 janvier 2020

Le 51e Salon international du livre du Caire est ouvert au public du 23 janvier au 4 février, au centre des expositions au Nouveau Caire. 38 pays y participent cette année, avec 800 pavillons et 900 maisons d’édition. Un clin d’oeil à l’Afrique noire et à la francophonie.

La leçon du Sénégal
Tapisserie de Papa Ibra Tall, 1965.

L’Afrique noire a beaucoup à nous apprendre et beaucoup à dire: l’entendons-nous? Sans doute de plus en plus. Le Sénégal est l’invité d’honneur du Salon du livre. Occasion d’une rencontre et d’une découverte.

Nous perdons toujours à ne pas écouter comme il se doit les auteurs africains. Ici, ce ne sont pas les manières entendues de la diplomatie qu’il s’agit d’adopter, mais une ouverture sincère, attentive, naturelle à cette voix africaine si riche, si vivante. Et d’abord, une évidence : l’Afrique n’est pas une. La diversité de l’Afrique est presque vertigineuse et l’une des folies de l’Occident colonial et même postcolonial aura été d’enfermer l’Afrique dans une unicité factice et meurtrière. Dans le même temps, et de façon paradoxale, la présence coloniale a donné aux peuples africains les outils d’une universalité : le français ou l’anglais. Ils ont pu, à travers ces deux langues, exprimer leur vision de l’homme, dire leur part de vérité en une langue lue et parlée bien au-delà de leurs frontières.

Le cas du Sénégal est exemplaire. Il a été, d’abord, le pays africain qui sait le mieux et le plus profondément conduire une délivrance, s’affranchir de l’exotisme et des stéréotypes grossiers dans lesquels le colonialisme avait enfermé les peuples de l’Afrique ainsi que leurs cultures. La raison en est simple: la richesse de sa culture, de ses cultures. Le colonialiste n’avait eu de cesse que de déplorer la « pauvreté » de l’Afrique. Les Africains n’ont pas de langues, ils n’ont que des dialectes, ils n’ont pas de droit, ils ont seulement des coutumes, leurs folklores peuvent être charmants, mais ils ne constituent pas des arts à proprement parler. Voilà dans quelle boîte l’on enfermait les cultures africaines. Rien d’étonnant donc que les littératures de l’Afrique postcoloniale aient été dès lors revendicatives.

La « négritude » que l’on présente comme la forme et le contenu de cette revendication n’a pas été, loin s’en faut, la seule doctrine ou la seule conception de l’émancipation culturelle et intellectuelle de l’Afrique noire. Beaucoup se sont d’ailleurs élevés contre cette conception accusée d’être essentialiste et narcissique. Nous ne pouvons néanmoins manquer d’évoquer ici le nom de Léopold Sédar Senghor.

Père politique de la nation sénégalaise et l’un des fondateurs de sa littérature moderne, homme d’Etat et homme de lettres, connaisseur de la prodigieuse diversité culturelle de son pays, de son patrimoine oral et écrit et très fin connaisseur de la culture occidentale et française, il est parfois présenté comme le chantre d’un « accommodement » avec l’ancien colonisateur. Dans une célèbre communication de 1967, Senghor, qui commence à « rendre à César ce qui est à César » (Aimé Césaire, poète et dramaturge martiniquais qui a forgé le mot dans les années 1932-1934), définit la négritude comme la reconnaissance et l’identification d’une culture globale embrassant absolument toutes les dimensions de l’esprit humain.

« C’est l’évidence, toute société humaine a sa civilisation, plus ou moins riche, plus ou moins originale, selon, sa personnalité collective. (...) Elle est fondée sur une métaphysique, sur une ontologie, sur un esprit, qui est la culture, et elle comprend les moeurs, les sciences et les techniques, les arts et les lettres, etc. », a souligné Senghor.

Quelles que soient les critiques qu’il ait par la suite essuyées, Senghor a eu le mérite indéniable d’avoir pensé avec d’autres une culture africaine et d’avoir montré qu’il existait des « valeurs de civilisation » propres au monde noir.

On peut, afin de donner une idée générale de la réalité culturelle, linguistique et littéraire du Sénégal, faire quelques subdivisions: textes oraux à caractère épique relatant en langues vernaculaires des événements passés, notamment en peul et en wolof ; chroniques rédigées en arabe par les auteurs musulmans d’Afrique occidentale du XIIe au XVIe siècle, textes écrits en arabe et en langues vernaculaires par des lettrés sénégalais dans le cadre de la renaissance islamique des XIXe et XXe siècles ; textes rédigés en français par des Sénégalais instruits, pendant la période coloniale et évidemment postcoloniale. Ce « compartimentage » ne rend évidemment pas compte de nombreuses interférences qui traversent et relient ces facettes de la culture sénégalaise, mais il montre son intense et vivante diversité. La littérature dont nous voudrions parler est celle principalement francophone qui s’est développée et enrichie entre 1960 et nos jours.

Réinterprétation du passé

La leçon du Sénégal

Léopold Sédar Senghor inaugure une littérature de haute tenue qui allie le souffle et le rythme d’une « africanité », tout en exploitant toutes les ressources de la langue française. Cet exploit a permis une efflorescence d’oeuvres, poésie, théâtre et roman, par des femmes comme Aminata Sow Fall (née en 1941), Ken Bugul (née en 1947) ou Fatou Diome (née en 1968) et des hommes comme Cheikh Hamadou Kane (né en 1928), Birago Diop (1906-1989) ou Boubacar Boris Diop (né en 1946) qui, tout en ayant chacun son style et sa thématique particulière, ont collectivement recherché dans leurs écrits l’identité propre du Sénégalais et implicitement de l’Africain. D’où dans la littérature sénégalaise tout un travail de perpétuation, de recréation et de réinterprétation d’un passé complexe fait d’éléments écrits et oraux, s’exprimant en peul, wolof, arabe et français. Ce qui signifie que la préoccupation fondamentale des écrivains sénégalais est d’un ordre historique et politique. La pensée africaine postcoloniale, brillamment illustrée au Sénégal par l’historien Cheikh Anta Diop (1923-1986) ou l’anthropologue Tidiane N’Diaye (né en 1950) fait donc de l’histoire un facteur essentiel dans la formation et la définition d’une identité sénégalaise, et plus généralement africaine

La nécessité dans laquelle se trouve l’écrivain sénégalais a été depuis l’indépendance de rendre compte de la diversité des racines historiques d’un sentiment national en formation, racines qu’il faut chercher dans les souvenirs mythiques d’un passé lui-même morcelé en de multiples identités à caractère ethnique et religieux. Ce travail est immense et indispensable. Il est accompli par des écrivains qui ne peuvent qu’être engagés et qui sont souvent très talentueux.

Balayer les faux mythes

Par ailleurs, toute la littérature, essentiellement romanesque, qui s’est déployée à partir des années 1970, a eu une visée politique pour ainsi dire « interne ». En effet, nombre de romans comme ceux par exemple de Boubacar Boris Diop critiquent la gestion des gouvernements postcoloniaux. Engagée contre l’occupant spoliateur, elle devient engagée contre le gouvernant incapable de remédier aux problèmes sociaux et économiques auxquels font face les citoyens. D’où une critique virulente du lyrisme du président-poète dans Le Temps de Tamongo (1984).

Le problème du Sénégal, qui représente également sa richesse, tient à sa nature polyethnique et plurilingue; c’est d’ailleurs là une réalité africaine globale qui a provoqué et continue de provoquer de terribles drames humains et nationaux. Le problème, épineux s’il en est, est de faire des Etats issus de la décolonisation des nations, c’est-à-dire de bâtir un consensus populaire en créant un sentiment de solidarité nationale, et ce faisant, de parvenir à une unité politique. Or, force est de constater qu’à l’heure qu’il est, aucun pays africain n’a réussi cette unification d’ordre politique, ni n’a su regrouper dans une sorte de « puissance d’affirmation » des populations hétérogènes, traditionnellement hostiles.

De nombreux poètes, dramaturges et romanciers sénégalais sont parfaitement conscients de cette problématique. La plupart des oeuvres littéraires, qui vont des années 1980 jusqu'à nos jours, cherchent donc à promouvoir l’analyse des développements historiques actuels. Il s’agit de présenter une contre-image de la réalité nationale en balayant les faux mythes entretenus par l’élite dirigeante.

Nombre d’écrivains sénégalais ont donc eu ce courage d’oser la vérité et d’appeler un chat un chat. Les rapports entre histoire et littérature, littérature et politique sont donc au centre de la production littéraire sénégalaise, et cela dès les années 1960. Ces oeuvres renferment un appel explicite au changement social et politique.

L’Afrique se trouve devant une crise, et la plupart des écrivains sénégalais, pour ne pas dire la totalité d’entre eux, se sont efforcés dans leurs oeuvres d’identifier les causes de cette crise. La prétendue autonomie qui a suivi l’ère coloniale n’était, selon eux, qu’une illusion destinée à maintenir les relations existantes de dépendance et de domination.

Cherchant à dévoiler la vérité masquée par cette tromperie, ils en dépeignent les conséquences humaines sur les plans individuel, local, national et international. Ils prescrivent un antidote à ce mal, en exhortant les Sénégalais et les Africains à réassumer le contrôle de leur propre réalité, estimant que c’est là le premier pas vers la liberté et la confiance de soi retrouvée.

Les mouvements politiques et démocratiques que l’on a vus se déployer en Afrique subsaharienne, et qui, au Sénégal, ont débouché sur l’éviction en 2012 du président Abdoulaye Wade, ne doivent pas peu à ces oeuvres où le discours prévaut. L’influence active de l’oralité tant sur l’écriture poétique que romanesque permet d’arrimer ces oeuvres à l’histoire politique et sociale contemporaine de l’Afrique.

Comme prétexte à l’élaboration romanesque, le conte permet aux romanciers de voyager dans le temps et singulièrement dans le temps de l’histoire africaine, empreint de drames et de tragédies. Il permet aussi de jeter les bases d’une espérance: la maîtrise de soi, la conduite de sa parole et de son destin.

Ainsi, la littérature sénégalaise est d’une grande richesse littéraire et intellectuelle, c’est une littérature de combat et une littérature d’enchantement. Elle nous donne une leçon moderne en ce sens qu’elle garde des yeux ouverts et lucides sur le monde qui nous entoure et nous menace. Elle explore sans cesse la mémoire et les mythes fondateurs, de quoi assurer une continuité identitaire et en même temps aide à sauvegarder une hétérogénéité dont le respect est vital à la paix civile et nationale. Cela dit que la création littéraire est un outil absolument nécessaire à la vie nationale sénégalaise. C’est une leçon de courage et de dignité, dont nous devrions nous inspirer pour faire face à nos propres errances. Découvrons donc ces auteurs, lisons leurs livres .

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