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Les pouvoirs de la fiction

Amr Hegazi, Lundi, 04 novembre 2019

Les écrivains peuvent-ils changer le cours des choses? L’Histoire montre qu’ils ne vivent pas seulement perchés dans leur tour d’ivoire. La Révolution de 1919 a été, en effet, grandement marquée par les écrivains et les intellectuels de l’époque.

Les pouvoirs de la fiction

Si le pouvoir vit ou survit par des fictions, la fiction, elle, n’est pas dépourvue de pouvoirs. Nombre de romans ou de nouvelles relatent le récit de changements impossibles ou, au contraire, décrivent, avec un réalisme impitoyable, les pesanteurs du présent et de la vie quotidienne. Ce qui ne veut pas dire qu’on demeure ici prisonnier d’une vision cyclique de l’Histoire dans laquelle toute velléité de réforme ou de changement semble condamnée par avance.

La fiction romanesque ou « poétique » secoue les consciences et réveillent les esprits. Là est sa force première. Il y eut en Egypte, au lendemain de la Première Guerre mondiale, une volonté affirmée par les écrivains comme d’ailleurs par les politiques de contester le protectorat britannique, tout en remettant en cause la hiérarchie locale ancienne. Et donc de ce fait, il y eut une volonté générale de remettre en cause les valeurs traditionnelles. De ce point de vue, les idées politiques nouvelles correspondaient aux formes littéraires modernes.

Le texte littéraire ne met donc pas à distance l’Histoire, en la présentant comme une tragédie à laquelle s’opposerait la force de l’utopie fictionnelle. Considérons le seul exemple de la Révolution française: qui pourra dire et mesurer l’impact des contes philosophiques de Voltaire ou des romans de Rousseau et Diderot sur la naissance et le cours de cet événement majeur de l’histoire humaine !

En Egypte, la production littéraire et intellectuelle de cette période qui précède la Révolution ou qui la suit est marquée par une double exigence: secouer le joug de la domination britannique et se libérer des chaînes des traditions aliénantes. Deux ouvrages révolutionnaires illustrent cette aspiration : Al-Islam wa Ossoul Al-Hokm (l’islam et les fondements du pouvoir, 1925) de Ali Abdel-Raziq et l’opuscule de Taha Hussein Fil Chër Al-Jahili (de la poésie préislamique, 1926). Etait ici contestée la légitimité de l’édifice conceptuelle et politique fondée depuis le VIIe siècle sur une lecture et une interprétation littéraliste du texte coranique.

C’était la première fois que des auteurs de langue arabe usaient de la critique historique pour lire et interpréter le Coran.

En quête d’une identité

Les pouvoirs de la fiction
Une photo rare regroupant Taha Hussein, Abbas Al-Aqqad et Nahhas pacha.

Les Egyptiens étaient occupés à bâtir ou à rebâtir une nation. Ce qui voulait dire d’abord retrouver une souveraineté nationale: être libre dans un pays libéré. D’où la recherche d’une spécificité égyptienne ou comme on dit d’une « identité ». La littérature assuma un rôle important pour ne pas dire prépondérant dans cette quête qui était tout aussi bien une enquête. En effet, tout un pan, essentiel, de l’histoire de l’Egypte, le passé pharaonique, avait été occulté et ignoré pendant des siècles. Il s’agissait donc d’agir sur l’imaginaire des gens de ce pays. C’étaient exactement la revendication et la proclamation d’un groupe de jeunes hommes — Mahmoud Taher Lachin et les frères Taymour (Mohamad et Mahmoud) — réunis dans ce qui fut connu plus tard comme Al-Madrassa Al-Hadissa (la nouvelle école). C’est également à ce moment-là que fut lancé l’appel à un usage littéraire du dialecte égyptien.

Lorsque Mohamad Hussein Heikal livre au public, en 1914, son premier roman Zeinab (qui est aussi considéré comme le premier roman moderne écrit en langue arabe), il ouvre certes la voie au roman arabe moderne, mais fait à travers le tableau de la société paysanne de l’époque la critique des verrous idéologiques et moraux qui entravent la société égyptienne tout entière.

Les romanciers comme les poètes de cette époque n’étaient donc pas des écrivains de la « tour d’ivoire ». Engagés dans la vie de leur pays, ils ressentaient le désir partagé de liberté, individuelle et collective, le malaise politique commun, les changements avortés, les déceptions, les espérances, la perte de direction, l’errance dans un monde sans issue. Ils ressentaient les espoirs et le désespoir de leurs concitoyens.

Cette conscience politique et sociale très forte avait besoin d’un tremplin pour s’exprimer rapidement et continuellement, d’où la floraison d’une sorte de journalisme littéraire. Taha Hussein, Al-Bechri et Mohamad Hussein Heikal publiaient régulièrement des articles dans l’hebdomadaire Al-Siyassa Al-Osbouïya (la politique hebdomadaire), Al-Aqqad écrivait, quant à lui, pour Al-Balagh Al-Osbouï (communication hebdomadaire). Si la littérature arabe d’Egypte a pu se faire moderne, c’est en construisant patiemment de livre en livre et d’article en article un complice, le lecteur. Ce lecteur a dû se rendre capable de prendre une distance critique par rapport aux mécanismes de la croyance qui unissent la politique et la fiction. Ces mécanismes étaient ceux de l’ancienne hiérarchie, fondée sur une lecture institutionnelle du texte religieux.

En armant ainsi ses lecteurs, l’écrivain peut donner un sens politique à la fiction. Il exerce ce faisant le pouvoir d’éveiller les consciences par le langage, de retisser un lien avec la tradition linguistique et culturelle et fait basculer de leur socle les vieilles statues dogmatiques.

L’Egypte des années 1920 était un pays d’effervescence et de foi nationale. Un peuple entier se mit à croire et à espérer. Les écrivains ont joué dans l’entretien de cette croyance, de ce feu collectif, un rôle fondamental et déclencheur. Leurs oeuvres restent, même si les espoirs sont perdus. Voilà des décennies que l’enthousiasme est retombé. Mais de quoi rêvaient tous ces gens, écrivains et lecteurs, à quoi aspiraient-ils ?

Il semble bien qu’ils rêvaient de démocratie. Et comme l’écrit Pierre Rosanvallon dans La Démocratie inachevée, la démocratie, dans le monde arabe comme en Europe, est une histoire marquée par le désenchantement historique et l’incertitude normative .

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