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La ruée vers l’ouest

Islam Gad-Allah, Dimanche, 25 août 2019

L’évolution des plages à la mode au fil des décennies permet de dresser un constat sur les habitudes des Egyptiens, leurs vacances et les transformations sociales. Les diverses stations balnéaires en disent long sur l’écart entre les élites successives et les classes les plus démunies.

La ruée vers l’ouest
(Photo:AFP)

Tout le monde a ses sou­venirs de vacances, inou­bliables et nostalgiques, mais la relation des Egyptiens avec les vacances ne s’ar­rête pas là. C’est une relation aussi complexe que les divers types de vacances qu’on s’offre selon notre classe sociale. Les vacances dépei­gnent une image des transformations sociales, culturelles et économiques que l’Egypte a traversées durant les dernières décennies.

Historiquement, le voyage en période de vacances a commencé avec la Révolution industrielle et était limité aux patrons de travail, grands commerçants et propriétaires d’usines. Et avec le développement des moyens de transport, notamment l’apparition des chemins de fer, le monopole de la classe riche fut brisé. Le 4 juillet 1871, le voyagiste Thomas Cook a organisé son pre­mier « voyage de masse » pour 570 personnes. Les entreprises et les banques européennes ont encouragé cette nouvelle tendance pour la classe moyenne émergente. Quant aux « vacances au bord de la mer », elles ont commencé en Grande-Bretagne et n’ont atteint l’Egypte qu’au début du XIXe siècle.

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Hôtel Cécil, à Ras Al-Bar.

Cela s’explique en partie par le fait que le Nil était le centre autour duquel gravitait la vie des Egyptiens. C’est au bord de ce fleuve qu’ils se rendaient pour se divertir, faire du sport, ou simplement fuir la chaleur. Aujourd’hui encore, beaucoup d’Egyptiens disent « la mer » en référence au Nil ou à l’une de ses ramifications.

Mais déjà autour du Nil, les diffé­rences sociales se faisaient sentir. Les riches embarquaient à bord de leurs bateaux, surtout durant la sai­son de la crue, avec des bandes de musiciens et de danseuses, où plan­taient leurs paillotes, avec leurs fameux « attrape-vent », sur ses rives et ses îlots splendides, alors que les plus pauvres se contentaient d’une simple baignade.

Le début du XIXe siècle en Egypte fut marqué par une grande ouverture sur l’Europe, considérée comme un modèle de civilisation, de progrès et de modernité. Cette ouverture a entraîné un important changement dans la culture et les valeurs de la classe dirigeante et de l’aristocratie égyptiennes. Phénomène renforcé par l’installation de beaucoup d’étrangers en Egypte, les bourses d’études en Europe et l’intégration de l’Egypte dans l’économie mon­diale. La modernisation des villes et le développement des réseaux rou­tiers et des moyens de transport, notamment des chemins de fer, ont accompagné cette vague d’européa­nisation.

C’est ainsi que les Egyptiens ont connu les vacances au bord de la mer. Au premier quart du XXe siècle, le nombre d’étrangers vivant à Alexandrie a considérablement aug­menté. Ils se concentraient sur la bande côtière de la ville, de Manchiya à l’ouest jusqu’à Bolkly à l’est, et contrôlaient l’activité économique grâce aux privilèges dont ils bénéfi­ciaient. Les étrangers ont laissé leur empreinte sur toutes les facettes de la vie dans cette ville. Les plages qui proliféraient portaient des noms européens pour la plupart comme Camp Chesar, Sporting, Stanley, Gleem, Zizinia, etc. Contre un petit nombre de plages ayant des noms arabes comme Sidi Bichr par exemple. Certaines de ces plages, comme Agami, étaient exclusive­ment réservées aux Européens dont les plus riches y érigèrent des villas. Alors que d’autres plages, comme Stanley, étaient partagées avec l’aris­tocratie égyptienne.

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L'ouverture économique sous Sadate a donné lieu à de nouvelles plages, investies par de nouveaux riches.

En 1934, avec la construction de la Corniche sur une vingtaine de kilo­mètres du palais de Montazah à l’est jusqu’au palais de Ras Al-Tine à l’ouest, le nombre de plages a aug­menté, ainsi que celui de casinos. La vague d’occidentalisation était visible dans les festivités, les sports (raquettes, patinage…), la tenue vestimentaire, ainsi que le français parlé par presque tout le monde, y compris les Egyptiens.

Cependant, on estime à 70000 le nombre de personnes ayant passé les mois d’été à l’étranger dans les années 1930. Les villes européennes demeuraient la destination de choix pour les Egyptiens de la classe supé­rieure et une partie des étrangers résidant en Egypte. Passer ses vacances à l’étranger était une marque de distinction et une raison de fierté pour les Egyptiens aisés.

Les trois plus importantes stations balnéaires de l’époque, Ras Al-Bar, Alexandrie et Port-Saïd, regorgeaient de palaces, de casinos, de cabarets, de cinémas, de salles de patinage et de nombreuses attractions qui étaient réservées, en plus des étrangers, à la haute classe égyptienne, celle des grands propriétaires terriens.

La ville de Port-Saïd était placée dans un même panier avec Alexandrie, alors que Ras Al-Bar n’était pas une ville, mais juste une station balnéaire qui restait déserte en dehors des mois d’été. Elle offrait aux estivants le plaisir des prome­nades nilotiques traditionnelles en plus de ses plages. Ras Al-Bar était devenue un choix de prédilection pour l’aristocratie égyptienne, ainsi que pour beaucoup de ministres et de membres de la famille royale. En outre, son caractère plutôt conserva­teur a fait d’elle un lieu de villégia­ture familial.

Les changements post-1952

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La diva Oum Kalsoum, une habituée de Ras Al-Bar.

Dans son livre Qu’est-il arrivé aux Égyptiens ?, l’économiste Galal Amin affirme qu’au lendemain de la Révolution de 1952, le gouverne­ment a levé les barrières qui empê­chaient les couches populaires d’at­teindre les plages. La suppression du tarif d’entrée de trois piastres imposé par le gouvernement prérévolution­naire était suffisante pour que des masses d’Egyptiens envahissent les plages. La culture des vacances s’est encore popularisée grâce à un sys­tème de cotisation mis en place par les entreprises privées, les syndicats et les établissements publics et qui offrait des facilités aux employés et aux ouvriers pour leur permettre, entre autres, de passer des vacances bon marché.

Or, la révolution a produit une nou­velle élite formée de militaires, de professionnels et de hauts fonction­naires, lesquels, par souci de distinc­tion sociale, ont opté pour les plages d’Al-Maamoura, devenues payantes pour les non résidents. Mais l’exclu­sivité de Maamoura n’a pas duré longtemps. Des propriétaires ont choisi de louer leurs appartements et villas, et beaucoup d’entreprises y ont construit des immeubles pour leurs employés. Il n’en fut pas de même pour Montazah et ses plages privées qui sont restées réservées aux seuls propriétaires de chalets.

Dans les années 1970, ceux qui se sont enrichis grâce à « l’ouverture économique » ont décidé de miser sur les plages d’Al-Agami, Bianki et Hannoville. Dix ans plus tard, les Egyptiens travaillant dans les pays pétroliers sont allés à la découverte de nouvelles plages à l’ouest d’Al-Agami.

Entre-temps, Ras Al-Bar a subi une importante transformation lorsque Gamal Abdel-Nasser décida, en 1967, d’y reloger les déplacés des villes du Canal. L’élite égyptienne a vendu ses propriétés aux commer­çants de Damiette et déserté cette destination, autrefois très prisée.

En ce qui concerne Port-Saïd, on remarquera que le littoral depuis la place de Lesseps à l’est jusqu’au cimetière à l’ouest est occupé par des hôtels et des bâtiments officiels, qui ont complètement barré l’accès à la mer devant les estivants. En outre, depuis que Port-Saïd était devenue une zone franche, elle s’est transformée dans l’imaginaire des Egyptiens en destination de shop­ping, ce qui n’a pas changé après le déclin du commerce dans cette ville.

Quant au littoral de la mer Rouge qui s’étend sur un millier de kilo­mètres, il ne constitue pas une desti­nation estivale pour la classe moyenne égyptienne. Les réseaux routiers et les transports desservant la Côte-Est n’ayant été mis en place que tardive­ment par rapport au littoral nord, sans parler des tarifs des plages et des prix des hôtels qui ne conviennent pas à la majorité des Egyptiens.

Au-delà des clôtures

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La plage de Stanley, à Alexandrie.

L’exploitation du littoral nord a commencé au début des années 1990, avec l’idée de créer des sta­tions balnéaires pour les riches qui cherchent à se distinguer en s’iso­lant de ceux qui ne partagent pas leur niveau social et leur train de vie. C’est ainsi qu’a commencé l’histoire d’une longue évasion. Symbole de ce style de vie ostenta­toire, la station balnéaire Marina était perçue comme un endroit dou­teux, tellement elle représentait une communauté fermée. Les habitués cherchaient à fuir toute critique ou surveillance de leurs comportements provocateurs. Le résultat était tel que les plages étaient devenues une propriété privée de ceux qui possè­dent l’argent qu’il faut pour se pro­curer une villa au bord de la mer.

Le gouvernement a procédé à l’al­location des terrains en vue de la construction de stations balnéaires. En plus de l’objectif ambitieux de « placer la côte méditerranéenne sur la carte du tourisme mondial », le gouvernement espérait créer de nouvelles agglomérations urbaines susceptibles d’alléger la capitale et les grandes villes. Les noms des premiers « villages touristiques » ont été soigneusement choisis pour évoquer les grandes destinations touristiques espagnoles comme Marina, Marbella, Mallorca, etc.

Les sociétés immobilières et les organisations professionnelles se sont précipitées pour s’octroyer des lots de terrains, construisant davan­tage de villas et de chalets. Soudain, la Côte-Nord a été transformée en masse de béton où la vie ne se mani­feste que quelques semaines tous les ans. Ainsi, malgré les milliards investis, le littoral nord n’a eu sa place ni sur la carte du tourisme mondial, ni sur celle du développe­ment urbain.

Ceux qui ont déserté les plages d’Al-Agami pour celles de Maraqia et Marbella ont été choqués par l’ar­rivée de gens moins aisés et, d’après eux, moins « civilisés ». Ils ont donc poursuivi leur fuite vers Marina, puis à l’intérieur même de Marina, de la première phase vers la deuxième, puis vers la cinquième, toujours pourchassés par « la populace ». L’ère post-Marina a débuté il y a deux décennies avec les plages de Sidi Abdel-Rahmane, Ras Al-Hekma, Ghazala, Hacienda, Marasi, Telal, etc. En réponse à la question bour­geoise « Où allez-vous passer les vacances cet été ? », certains font remarquer fièrement que « la mode maintenant c’est à l’ouest d’Al-Ala­mein ».

Il serait peut-être normal que chaque classe sociale ait un certain style de vie, que ce soit en vacances ou ailleurs. Sauf que cet exode esti­val vers l’ouest ne concerne pas une classe sociale ayant une culture et des traditions particulières. Autrement dit, cette élite n’est pas la résultante de la rencontre de l’argent avec un statut social, mais repose surtout sur le premier. En fait, cette « haute classe » porte en son sein de nombreuses contradictions. Ce n’était pas le cas autrefois, où l’élite de la société représentait une classe homogène au niveau de l’enseigne­ment, de la culture, des valeurs et des traditions.

Le souci des pauvres

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Une plage publique, à Alexandrie, pendant la haute saison.

De l’autre côté de la barrière, les familles égyptiennes de la classe moyenne et en dessous font leur pos­sible pour compresser les dépenses et se permettre des vacances à bas prix. Elles louent des unités de logement subventionnées, qu’elles se partagent souvent avec des parents de premier degré, tout en évitant les week-ends et les hautes saisons où les prix s’en­volent.

Les Egyptiens ont peut-être oublié la simplicité des vacances lesquelles sont devenues, pour les plus riches, l’occasion d’exhiber leur fortune, et un souci de plus pour les plus pauvres l

*Le texte intégral a été publié en arabe, par la revue La Démocratie.

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