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Valérie Manteau : Nous avons besoin de ponts de solidarité entre nos cultures, alors qu’on nous parle de choc des civilisations

Rasha Hanafy, Lundi, 15 avril 2019

Lauréate du prix Renaudot 2018 pour son deuxième roman Le Sillon, Valérie Manteau était parmi les invités des Rencontres Ecrire la Méditerranée qui ont pris fin le 11 avril.Elle s’exprime sur ses idées et son roman.

Valérie Manteau

Al-Ahram Hebdo : Durant les rencontres Ecrire la Méditerranée, tenues la semaine dernière, vous avez participé à une table ronde sur le thème Comment se réconcilier avec l’identité. Qu’en pensez-vous, surtout que vous avez vécu un certain temps en Turquie où se déroule votre dernier roman ?

Valérie Manteau: Je suis, comme beaucoup d’entre nous, très inquiète de la montée du nationalisme en Europe, et en France en particulier ces dernières années. Depuis mon quartier de Marseille, où la population est très mélangée et vit très bien ensemble, je vois bien la violence que font tous les discours visant à poser des définitions ethniques, religieuses ou culturelles sur ce que serait l’identité française. Pour moi, la seule manière de se réconcilier avec l’idée d’identité est de la voir comme un passif: notre identité, c’est le sillon que nous laissons derrière nous, ni plus ni moins. C’est un passionnant sujet de littérature, mais vouloir en faire un programme politique est à mon avis voué à l’échec et à la violence.

En tant qu’habitante de la Méditerranée, de Marseille où je vis, à Istanbul que j’adore, je fais l’expérience partout de cette évidence: nous avons davantage en commun que ce qui nous sépare. Cela fait du bien de le vérifier ensemble, car c’est vrai que le contexte politique dans nos pays est difficile, et pourrait parfois nous faire croire que tout nous éloigne. Or, ce n’est pas le cas, il suffit de se réunir pour le vérifier! Libanais, Syrien, Algérien, Français… nous avons tous nos points de repère autour de la mare nostrum, nous aimons les mêmes auteurs, la même nourriture, les mêmes villes et la même musique.

Vous êtes lauréate du prix Renaudot pour votre roman Le Sillon, alors que votre nom ne figurait pas sur la liste des nominés. Quelles sont les circonstances de cette récompense ?

— J’en fus la première surprise! Je n’en sais toujours pas beaucoup plus sur les raisons qui ont poussé le jury à me donner ce prix, mais je l’ai interprété comme un geste de solidarité et de soutien à toutes les voix de mon livre qui se battent aujourd’hui dans les plus grandes difficultés pour vivre en paix ensemble en Turquie et ailleurs.

Le sillon est un roman sur le journaliste turc d’origine arménienne Hrant Dink. Qu’est-ce qui vous a poussé à raconter l’histoire de ce journaliste, assassiné en 2007 à cause de ses idées ?

— Je n’ai malheureusement jamais eu la chance de rencontrer Hrant Dink que j’ai découvert grâce à la littérature. C’est dans un livre de l’écrivaine et opposante Pinar Selek, qui vit en exil depuis des années en France à l’abri du pouvoir turc, que j’ai découvert son histoire. Puis, j’ai pu lire ses textes à lui: son pacifisme, son amour des autres et du multiculturalisme d’Istanbul m’ont touchée autant que son destin tragique. Comment a-t-on pu laisser assassiner un homme aussi généreux, aussi bon? J’ai eu envie de prolonger sa parole, et tous les Turcs que j’ai pu rencontrer pendant l’écriture de mon livre m’y ont encouragée, m’ont aidée, malgré les pressions qui pèsent aujourd’hui sur les esprits libres en Turquie. J’espère que le livre sera bientôt traduit. Nous avons besoin plus que jamais de voix comme la sienne, et de ponts de solidarité entre nos cultures, alors qu’on nous parle partout de choc des civilisations! Pour moi, le choc de civilisations n’est pas entre les pays, il est entre les gens de paix et de culture d’une part, qu’ils soient Français, Turcs, Arméniens, Egyptiens… et ceux qui veulent à toute force les dresser les uns contre les autres. De ce point de vue, les rencontres, le dialogue, les voyages, les livres, les traductions sont nos principales oeuvres de résistance.

— Quel est votre prochain projet romanesque? Est-ce qu’il s’inspire des saveurs méditerranéennes comme les deux autres, Calme et tranquille et Le Sillon ?

— Pour l’instant, je n’ai rien commencé d’autre. Je crois que le prochain livre pourrait se passer chez moi, à Marseille, mais il est possible qu’encore une fois, l’écriture me fasse prendre le large et m’emmène ailleurs en Méditerranée !

A propos de l’auteure :
Née en 1985, Valérie Manteau est une auteure, éditrice et journaliste française. Elle vit entre Marseille, Paris et Istanbul. Elle a participé au journal satirique Charlie Hebdo de 2009 à 2013, et fut également éditrice aux éditions Les Echappés de 2008 à 2013.

En 2013, elle rejoint le Musée des Civilisations de l’Europe et de la Méditerranée (Mucem) à Marseille, comme chargée d’édition et de diffusion, qu’elle quitte en 2018.

Ses deux premiers ouvrages Calme et Tranquille (2016) et Le Sillon (2018) sont publiés aux éditions Le Tripode. Elle s’y inspire de la Turquie, pays qui lui est cher, afin de tisser sa narration.

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