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La voix de la culture au fil des époques

Rasha Hanafy, Lundi, 01 avril 2019

Innombrables au XIXe et au début du XXe siècle, les revues culturelles égyptiennes étaient incontournables. Leur capacité à porter l’espoir du changement a faibli, au fil des années, à cause des conjonctures économiques et politiques.

La voix de la culture au fil des époques

Avril 1870. C’est la date du lancement de la première revue culturelle publiée en Egypte, Rawdat Al-Madaress Al-Masriya (jardin des lycées égyptiens). La presse imprimée s’est rapidement développée tout au long du XIXe siècle, avec notamment l’émergence de quelques revues culturelles remar­quables, en vente dans les rues du Caire. D’Abou Naddara (l’homme aux lunettes) de Yaacoub Sannoue, à Al-Ostaz (le professeur) de l’ac­tiviste politique Abdallah Al-Nadim, en passant par Al-Hilal (le croissant) de Jorji Zidan, Al-Rissala (le message) d’Ahmad Al-Zayat, Al-Magalla Al-Jadida (la nouvelle revue) de Salama Moussa, jusqu’à Al-Magalla (la revue), Fossoul (chapitres) et Al-Qahira (Le Caire), il est évi­dent que l’histoire de l’Egypte a toujours été liée à celle des revues culturelles.

Le contenu de ces publications, qu’il soit satirique, artistique, litté­raire, philosophique ou autres, criti­quait l’occupant et les régimes répu­blicains qui ont suivi la monarchie. Raison pour laquelle ces revues ont souvent fait l’objet de confiscation, saisie ou interdiction.

Avant la Révolution du 23 Juillet 1952, et pendant la période dite libérale, il s’agissait surtout de jour­nalisme culturel, critique et parti­san. C’était la période qui a témoi­gné du déclenchement de la Révolution de 1919, de la naissance de la Constitution de 1923 et de l’épanouissement d’intellectuels libanais, syriens et égyptiens qui ont enrichi la vie culturelle. De quoi aboutir au renouvellement du style littéraire, celui des romans, des nouvelles, des recueils de poésie, notamment dans les revues Al-Rissala et Al-Magalla Al-Jadida. Les idées des partis politiques étaient également publiées et discu­tées publiquement. « Durant les années 1920, 1930 et 1940, les revues culturelles étaient dominées par une appartenance idéologique claire. Des partis politiques, tels Al-Wafd (la délégation) et Al-Ahrar Al-Dostouriyne (les libéraux consti­tutionnels), publiaient respective­ment les revues Al-Balagha (la rhé­torique) et Al-Siyassa Al-Osbouiya (la politique hebdomadaire). Les revues éditées par des particuliers, telles Al-Kitab (le livre) ou Al-Saqafa (la culture), étaient de tendance libérale. Il n’y avait pas de restrictions. Tous les sujets étaient abordés », explique le cri­tique et historien littéraire, Chaaban Youssef.

A cette époque, la revue Al-Hilal (la plus ancienne, étant fondée en 1892, et qui continue à être publié jusqu’à aujourd’hui) était très interactive, elle publiait régulière­ment les commentaires et les réac­tions des lecteurs. « On pouvait y lire, en 1893, des articles sur les droits des femmes, sujet qu’on abordait rarement à cette époque. La revue s’adressait au lecteur non spécialisé. Les conflits intel­lectuels qu’elle menait étaient centrés autour de la connaissance et non du pouvoir », indique Saad Al-Qerch, ancien rédacteur en chef d’Al-Hilal, entre 2014 et 2017.

On pouvait donc facilement lire un article intitulé « Pourquoi suis-je athée ? », ou un autre article qui se défend: « Pourquoi suis-je croyant ? ». Car cette période libé­rale pouvait contenir tous les avis. Ainsi, l’écrivain Taha Hussein a livré bataille, sans être condamné à la prison, en publiant son ouvrage « De la poésie préisla­mique », lequel a provoqué un débat houleux, car il critiquait acerbement l’état des lieux de la littérature et de la pensée arabes. Et il a été acquité.

Début de la détérioration

Au lendemain de la Révolution de 1952 a commencé l’ère du jour­nalisme étatique, puisque l’Etat a nationalisé les journaux et les publications privés, en annonçant la nationalisation de la presse. Le ministère de la Culture est devenu aussi ministère de l’Orientation nationale. C’était la période de la nationalisation du Canal de Suez, des compagnies et de la culture. « Durant les années 1950 et 1960, la précaution dominait. Les conflits acharnés entre les intel­lectuels ont disparu. Plusieurs d’entre eux ont été détenus, et les partis politiques abolis. Ibdaa (créativité), Al-Magalla et d’autres revues culturelles ont été publiées par le ministère de la Culture », ajoute Youssef.

Les années 1970 étaient encore plus difficiles sur ce plan. Sadate était contre les intellectuels de gauche et a fait interdire plusieurs publications, comme Al-Taliaa (l’avant-garde) de l’écrivain et journaliste Lotfi Al-Kholi, Gallery 68 de l’écrivain Edward Al-Kharrat, Al-Magalla (la revue), Al-Fikr Al-Moasser (la pensée contemporaine) et Al-Kateb (l’au­teur). Durant la décennie 1970, la grande majorité des intellectuels ont émigré, et le contenu des revues culturelles a connu une nette détérioration. « C’était le résultat attendu de la nationalisa­tion de la culture. Le manque de liberté a mené à un style d’écri­ture plongé dans le symbolisme. La détérioration de l’éducation et la conjoncture économique ont mené à la diminution des lec­teurs », assure le romancier Hamdi Abou-Golayel. L’humour noir domine la scène culturelle actuelle, selon Al-Qerch. Et de souligner : « De nombreux responsables des revues culturelles ne connaissent pas le vrai poids de ces publica­tions et leur importance. Elles sont la voix de la culture qui s'adresse aux lecteurs et non au pouvoir ».

A l’ère de la toile et des réseaux sociaux, le nombre de revues culturelles a baissé. Le contenu n’a plus le même poids de l’époque libérale, à cause du manque de financement et de la liberté d’ex­pression, ainsi que la nomination de rédacteurs en chef peu doués. Les revues Ibdae, Alam Al-Kitab, Al-Saqafa Al-Gadida, Fossoul, et Al-Qahira qui est devenue hebdo­madaire, sont publiés par l’Etat, avec un nombre d’exemplaires qui ne dépasse les 5 000 à chaque livraison. Les chiffres de vente sont déplorables, à comparer avec l’époque libérale .

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