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Tableaux de la classe moyenne

Dina Kabil, Mardi, 26 mars 2019

Al-Chamandar, le 3e roman de Khaled Al-Khamissi, est un hommage joliment écrit à la classe moyenne égyptienne, à travers le récit de vie de l’artiste-peintre, Chihab Al-Chamandar.

Tableaux de la classe moyenne

Khaled Al-Khamissi a tout fait pour faire de Chihab Al-Chamandar un personnage épique dont on retiendra le nom pendant longtemps. Il est le prototype de l’intellectuel issu de la bourgeoisie cairote, précisément d’une famille agraire aisée qui a vécu la gloire des années 1960. L’auteur nous fait comprendre, dès la dédicace, que son héros a bel et bien existé, mais qu’aujourd’hui, il n’est plus de ce monde: « A la mémoire de Chihab Al-Chamandar 1958-2018 ».

Afin de donner à son récit un aspect vraisemblable, Khaled Al-Khamissi introduit son texte par un exergue, qui assure que toutes les péripéties qui suivront ne sont que les confessions du personnage, sans aucune intervention de la part de l’écrivain. « L’artiste Chihab Al-Chamandar a écrit l’histoire de sa vie, sans la classer en chapitres séparés, j’ai donc subdivisé le texte pour faciliter sa lecture, en donnant à chaque chapitre le titre de l’une de ses peintures, en me référant à l’inventaire de l’ensemble de ses oeuvres publié l’an dernier. Et ce, pour que son autobiographie ressemble, en fin de compte, à une rétrospective tenue de son vivant »

Chihab Al-Chamandar, lui-même, commence son récit par un texte qui remonte à l’Egypte Ancienne, une sorte de sermon ou de confession, excluant tout mensonge. Ceci explique, dès le début, la mise à nu de ses aventures féminines jamais rassasiées, de son « opportunisme » visant à trouver des sujets ou des modèles pour ses toiles, de son espionnage, etc.

Entre la vie et la mort de Chihab Al-Chamandar, l’écrivain brosse donc le portrait de toute une classe libérale qui s’est épanouie pendant la lutte contre la colonisation, qui a défendu les terres palestiniennes, qui a vécu la période du nationalisme arabe, qui a refusé les accords de paix de Camp David avec Israël... Cela sans plonger dans un discours politique ou historique grandiloquent, mais plutôt en passant en revue les différentes étapes de la vie du héros du roman.

Les origines de ce dernier ressemblent d’ailleurs à pas mal d’autres Egyptiens. Son arrière-grand-père paternel est un propriétaire féodal qui possédait un millier de feddans. Une sorte de malédiction avait arraché la vie de son fils, c’est pourquoi il a tout fait pour avoir un autre garçon.

Il a enfin cédé aux conseils « classiques » de son entourage de donner un nom étrange à son petit pour le protéger de tout mal, d’où le nom Al-Chamandar, qui signifie en arabe : betterave.

Chihab Al-Chamandar n’a connu l’univers masculin de sa grande famille Al-Batalha que tardivement, à cause du divorce de ses parents. Il a essentiellement passé son enfance entouré de femmes vivant avec sa famille maternelle, dans la grande maison du quartier de Mounira.

Là-bas, à Alexandrie ou dans les milieux entourant ces familles de la petite bourgeoisie, tout le monde était francophone. C’est une Egypte cosmopolite, avec une panoplie de personnages d’origine italienne ou grecque. Artiste-peintre, Chihab Al-Chamandar profite de la présence de toutes les femmes qu’il a connues pour assouvir son côté charmeur, mais aussi pour puiser son inspiration.

Peindre pour écrire et vice-versa

Le défi de l’écriture de ce roman est comment raconter l’histoire dans le style d’un peintre. Par exemple, il se sert du titre du tableau : « Bostan tisse les contes avec un rouet en or », comme titre du 2e chapitre où il brosse le portrait de la grand-mère Bostan. C’est elle qui a ouvert l’univers des contes à son petit-fils. De même, le chapitre « Les visages des Batalha s’orientent vers le spleen », dépeint l’image de sa famille paternelle, lorsque son propre père l’avait presque « kidnappé » pour l’emmener voir les siens.

Ensuite, nous passons à sa relation d’amour avec Aïcha, pendant ses études universitaires. Lui, aux beaux-arts, elle, à la faculté de pédagogie musicale. On comprend mieux l’effet des morceaux de violon joués par sa bien-aimée sur ses toiles futures. Ainsi, les amours de sa vie se confondent. On se demande s’il aime vraiment sa partenaire ou s’il cherche en elle une muse pour faire de jolies toiles.

L’un des passages qui illustrent bien ce genre de rapports est celui écrit par le peintre lui-même, révélant plusieurs zones d’ombre. C’est le passage où il décrit Laïla, « l’amour de sa vie », lors de leur première rencontre: « Je suis parti en m’interrogeant: comment est-ce qu’une jeune fille parvient à te faire sentir que tu es aussi petit qu’une mouche? Pourquoi la lumière qu’elle exhale éclaire son visage, tout seul, jetant l’ombre sur tout ce qui l’entoure ».

Al-Chamandar, de Khaled Al-Khamissi, éditions Al-Shorouk, 2018, PP. 382.

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