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Mahmoud Darwich : Les années cairotes

Sayed Mahmoud, Dimanche, 12 août 2018

A l’occasion du 10e anniversaire de la mort de Mahmoud Darwich, mort le 9 août 2008, Al-Ahram Hebdo revient sur le séjour du poète palestinien au Caire entre 1971 et 1973. Une étape décisive de son parcours qui l’a incité à faire le tour des villes arabes, en ambassadeur de la résistance palestinienne.

Darwich et le don de rêver

Le poète de la terre occupée est arrivé au Caire », c’est ainsi que le quotidien Al-Ahram a diffusé la nouvelle de l’arrivée de Mahmoud Darwich (1941-2008) au Caire, le 9 février 1971. On l’a décrit comme étant « l’un de ceux qui sont restés dans la Palestine occupée d’avant 1967, et dont la poésie, incitatrice à la résistance, représente la détermination des Arabes à libérer leur terre violée ».

Symbole de la résistance palestinienne, Mahmoud Darwich est venu au Caire après avoir été assigné à résidence à Haïfa en 1970, suite à la publication d’articles politiques, considérés par le pays colonisateur, qu’est Israël, de « violents et agressifs ». Darwich a alors demandé un visa pour Moscou où il a étudié les sciences politiques avant d’atterrir au Caire début 1971. L’écrivaine et journaliste engagée Safinaz Kazem estime qu’il est venu au Caire « à un moment inapproprié ». Elle voyait que sa visite préalablement arrangée était supposée avoir lieu à l’époque du président Nasser, décédé 4 mois seulement avant l’arrivée de Darwich.

Darwich croyait profondément qu’il était l’ambassadeur de la Palestine dans le monde, à l’heure où de nombreuses questions extrêmement complexes étaient posées sur l’avenir de la résistance palestinienne après les événements de « septembre noir » en 1970. A l’époque, des affrontements qualifiés de désastreux ont eu lieu entre les Fédaëines palestiniens et l’armée jordanienne. Raison pour laquelle, Ahmad Bahaeddine, l’éditorialiste de renom d’Al-Ahram, voyait que la mission principale à l’époque était de montrer « la réalité palestinienne au monde ».

Darwich et le don de rêver

Il s’agissait là, selon lui, de l’arme la plus importante des batailles à venir. Il fallait révéler au grand jour les atrocités commises par les autorités israéliennes contre les citoyens palestiniens dans les territoires occupés.

Mohamad Fayeq, président du Conseil national des droits de l’homme, qui était ministre de l’Information à l’époque, se tenait aux côtés de Darwich à la conférence de presse tenue à son arrivée à l’aéroport du Caire en février 1971 et diffusée par la télévision arabe et la radio Sawt Al-Arabe : « Je ne me rappelle plus ce qui est arrivé précisément. Mais ce dont je suis certain c’est que notre pari était d’influencer l’opinion publique à l’intérieur d’Israël et d’envoyer des messages pour tranquilliser les Arabes dans les territoires occupés.

Nous voulions prouver notre capacité à résister après la défaite, mais également notre disposition à la vengeance. La guerre d’usure avait infligé des dommages concrets, et la présence de Darwich parmi nous était un événement hautement significatif qui a relancé l’espoir dans les rangs de l’opinion publique quant à la nécessité d’embrasser la résistance palestinienne et de maintenir une inébranlable foi que la victoire viendrait inéluctablement ».

Les mémoires de l’arrivée au Caire

Darwich et le don de rêver

Avant d’atterrir au Caire, Darwich était passé par Louqsor et Assouan, tel que narré par Abdel-Wahab Qetaya dans un article paru dans le journal nassérien Al-Arabi dans son édition du 28 août 2008.

Darwich a erré à Louqsor en compagnie de ses compagnons. Il s’est rendu dans les tombes de la vallée des Rois. Il a séjourné à l’hôtel Cataract et a visité le Haut-Barrage qu’il a mentionné en commémorant Nasser. L’un des signes les plus marquants de la visite de Darwich dans cette ville éternelle de l’Egypte était la visite rendue à une école primaire où les étudiants récitèrent son poème Ma Patrie.

Une fois au Caire, après cette tournée relaxante, Darwich a rencontré les écrivains et les journalistes parmi lesquels figurait Safinaz Kazem, qui était à l’époque l’une des écrivaines les plus éminentes. Kazem raconte que le titre de l’article qu’elle avait rédigé sur Darwich était Il a tout dit sauf le regret. « Accompagnés du poète Abdel-Rahmane Al-Abnoudi (figure égyptienne incontestable de la poésie nationale des années 1960), nous nous sommes rendus à la rue Al-Ghouriya et nous avons visité d’autres rues et pris des photos », dit-elle.

Safinaz Kazem avait quelques mois plus tôt présenté dans la revue Al-Kawakeb l’oeuvre poétique d’Al-Abnoudi que Darwich connaissait parfaitement bien. Lorsqu’il était à Jaffa, il écoutait à la radio Sawt Al-Arabe (la voix des Arabes) le programme poétique d’Al-Abnoudi intitulé Baad Al-Tahiya wal Salam (après les salutations). Ainsi, il le connaissait par l’intermédiaire de ses poésies, raison pour laquelle il voulait le voir. Safinaz eut alors la bonté d’organiser une rencontre entre ces deux grandes figures de la poésie de l’époque.

Une station décisive

Darwich et le don de rêver

Lors de sa rencontre avec le poète et critique libanais Abdou Wazen, journaliste au quotidien Al-Hayat, Darwich avait déclaré : « ma décision de venir en Egypte a été l’un des événements qui ont le plus marqué ma vie. La décision n’était pas facile. Ce n’est que lorsque j’ai vécu au Caire que la décision de quitter pour de bon la Palestine s’est ancrée en moi. Avec chaque réveil, j’avais l’impression d’ignorer où je me trouvais. Et j’ouvrais grand les fenêtres pour m’assurer que je me trouvais au Caire », dit Darwich. Le Caire était la première ville arabe où il a séjourné. Il a écrit dans son livre La Mémoire de l’oubli : « Si vous voyez le Nil, cela veut dire que vous êtes au Caire ».

Il se souvenait tout le temps de sa surprise lorsqu’il a vu pour la première fois les revues et les journaux qui se trouvaient par terre devant l’entrée de la librairie Madbouli, à la place Talaat Harb au centre du Caire. Son ami l’écrivaine et journaliste Mona Anis dit qu’il a été totalement hypnotisé par cette scène.

Dans son premier entretien avec Safinaz Kazem Darwich, il disait : « Au Caire, je rêve toujours. Toute une ville qui parle l’arabe. Mon esprit le savait depuis longtemps. Mais c’est ma première coexistence physique avec cette réalité qu’est Le Caire. Je voudrais mieux connaître les rues, les visages et les voix ». Il s’est décrit comme étant un enfant qui a faim et qui se retrouve soudainement devant un plat plein de confiseries ou de viandes et des centaines de mains qui lui donnent à manger. « Une sensation que je ne peux décrire est celle de vouloir embrasser tous les objets de peur de les perdre.

Ceci est le résultat d’un sentiment ancré en moi, celui d’être constamment en proie à la perte », disait le poète palestinien. Safinaz, en l’accompagnant dans les rues qu’il aimait, lui demandait : comment avez-vous imaginé Le Caire ? Il lui répondait qu’il était frappé par sa « beauté », par la largeur du Nil et par les espaces verts. Et lorsqu’elle répliqua que Le Caire n’était pas tellement vert, il a insisté : « Je me plais à admirer ce que je vois, qui dépasse tout ce qu’on m’a dit dessus ».

La crise de la presse des années 1970

Les archives d’Al-Ahram affirment que le poète palestinien Mahmoud Darwich a été nommé pour la première fois en octobre 1971 au département littéraire du quotidien et au Centre d’études palestiniennes qui a vu le jour en 1968 et qui a porté ce nom jusqu’en 1972. Il était, au départ, spécialisé dans les recherches sur le conflit arabo-israélien. Darwich faisait partie, à l’époque, d’une équipe de chercheurs parce qu’il avait une bonne connaissance de l’hébreu et connaissait les détails du conflit du siècle.

Avant de faire son entrée à Al-Ahram, Mahmoud Darwich coopérait avec Dar Al-Hilal. Ce transfert ne pouvait être compris qu’à travers le contexte de l’époque et les changements importants qu’a connus le régime politique après les événements du 15 mai 1970 appelés par Sadate la révolution correctionnelle et dont l’un des architectes était Mohamad Hassanein Heikal. Darwich s’est trouvé seul, tout simplement parce que ses compagnons cairotes étaient en prison. « Il s’est retrouvé dans le vide », disait Mona Anis. La seule personne proche de lui à l’époque était Ahmad Bahaeddine, qui entretenait des liens solides avec le président Sadate, à l’heure où la carte journalistique changeait à une vitesse étonnante.

L’avènement de Sadate a mis Ahmad Bahaeddine dans une situation tumultueuse. Il a été muté de la revue Al-Hilal à Rose Al-Youssef, ensuite il fut licencié à plusieurs reprises. Sadate voulait vraisemblablement soumettre le monde de la presse à ses calculs.

Al-Ahram de Heikal

Bahaa, qui tenait beaucoup à Darwich, l’a connecté à l’autre rive de la presse égyptienne sous la houlette de Mohamad Hassanein Heikal, loin des calculs de Sadate. La relation Heikal-Bahaeddine était exceptionnelle et reposait sur le respect réciproque. La compétition se faisait dans un environnement de respect mutuel où chacun d’eux connaissait parfaitement la valeur de l’autre. Avec l’aide de Bahaeddine, le protecteur, Darwich fût transféré au sixième étage de la fondation Al-Ahram, loin des vagues politiques tumultueuses que connaissaient les relations égypto-palestiniennes.

Dans un long entretien accordé à Abdou Wazen, Darwich déclare : « Merci à Heikal qui m’a donné l’occasion de travailler au club des écrivains d’Al-Ahram, là où l’on prend soin des cerveaux arabes. Il estimait que j’aurai mon apport à l’heure où la fondation vivait son âge d’or avec Heikal. Mon bureau était au sixième étage, là où siégeaient les grands comme Tewfiq Al-Hakim, Naguib Mahfouz, Youssef Idriss et Bent Al-Chatee. Tewfiq Al-Hakim était dans un bureau à lui seul, alors que nous partagions tous une même pièce. J’ai alors entretenu une amitié profonde avec Mahfouz et Idriss, deux personnalités contradictoires. Mahfouz est une personne disciplinée et ponctuelle, alors qu’Idriss était un personnage chaotique et bohémien au sens propre du terme ».

La relation entre Heikal et Darwich a continué et il a gardé la tradition de déjeuner avec lui le jour où il lui rendait visite.

Au Caire, Darwich s’est lié d’amitié avec les poètes qu’il avait aimés : Salah Abdel-Sabour, Ahmad Abdel-Moeti Hégazi, Salah Jahine, Amal Donqol et bien sûr Al-Abnoudi. Il les considérait comme des amis très proches. « Le Caire était l’une des stations les plus importantes de ma vie », ne cessait-il de répéter.

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