Haïtham Al-Sayed entouré d'enfants qui écoutent les contes racontés avec passion.
« Estabdel Kitabak » ou (échangez votre livre), Les Bibliothèques d’Assiout ou encore Arabiyet Al-Hawadit (la voiture de contes) sont trois initiatives individuelles et volontaires qui ont permis à la population de Choubra Al-Kheima, dans le gouvernorat de Qalioubiya, et des villages du gouvernorat d’Assiout et de Charqiya, d’avoir un accès direct à la culture. Le point commun entre ces régions est l’absence d’activités culturelles proposées par le ministère de Culture. « A Choubra Al-Kheima, un quartier de deux millions d’habitants, il y a deux palais de la culture, relevant du ministère de la Culture, qui possèdent chacun une bibliothèque. Les habitants de la ville ne savent même pas que ces bibliothèques existent car ces espaces n’accueillent aucune activité culturelle et qu’aucun panneau d’informations ne les mentionne », indique Ahmad Hassan, directeur du centre Takeïba pour le développement artistique et culturel.
Pari gagné
Les jeunes font la documentation des livres à Assiout.
Le centre Takeïba a lancé en 2009 un projet appelé Estabdel Kitabak (échangez votre livre) qui vise à encourager la lecture et l’échange gratuit de livres. Le centre installé dans la localité de Choubra Al-Kheima a ainsi créé une petite librairie mobile où chacun peut déposer et prendre des livres librement. L’idée étant que déposer un livre donne le droit d’en prendre un autre. Encouragé par un accueil positif de leur initiative, les responsables du centre Takeïba ont décidé d’accompagner tous les événements culturels. Leur installation mobile leur permettant de se déplacer comme bon leur semble d’un événement à un autre. Le projet du centre Takeïba, aujourd’hui connu dans toute la ville, a commencé par une donation de 500 livres. « Cette initiative a été un véritable défi pour nous. Nous sommes partis du principe que si quelqu’un lit un livre, il aura envie d’en lire un second et qu’ainsi une personne possédant un seul livre peut finalement en lire 100. Je me rappelle qu’une fois, un homme est venu échanger le fameux roman de Gabriel Garcia Marquez, Cent ans de solitude, contre un livre sur les blagues égyptiennes. Il savait très bien que la valeur de son livre était supérieure à celle du nouveau livre qu’il avait choisi, mais il avait décidé qu’il voulait partager ce beau livre avec d’autres gens et en a fait don », explique Ahmad Hassan. « Nous avons remarqué également que les échanges augmentaient dans les quartiers et les endroits où les habitants sont privés de bibliothèques publiques ou de librairies ». La semaine prochaine, toujours à Choubra Al-Kheima, l’initiative Echangez votre livre s’apprête à lancer une campagne de sensibilisation à la lecture de 100 jours, durant laquelle une étude sur le rapport à la lecture des habitants va être faite. « Les jeunes volontaires de l’initiative vont évaluer combien de personnes échangent des livres, quel est leur âge, quelle est leur catégorie sociale et quels sont les domaines et les types de livres les plus appréciés », indique Hassan, pour qui ce type d’initiative devrait être appliqué dans d’autres villes et d’autres gouvernorats. Estabdel Kitabak a récemment gagné le troisième prix du concours des jeunes initiatives volontaires et humaines du monde arabe organisé par le Forum arabe des médias, relevant de la Ligue arabe. Ce concours ne réunissait pas moins de 125 équipes venant de 14 pays arabes et présentant 600 initiatives.
L’association caritative L’Union
En novembre 2015, les responsables de l’association caritative L’Union, située dans le village d’Al-Maabda à Assiout, ont, eux, décidé de lancer l’initiative Les Bibliothèques des villages d’Assiout en installant la première au sein même de leur association. « A Assiout il n’y avait jusque-là aucune bibliothèque et les étudiants ne pouvaient pas faire des recherches. Ils ont manifesté leur mécontentement et cela a été le point de départ de notre initiative. Nous avons alors commencé à collecter des livres, notamment auprès des anciens étudiants qui ont achevé leurs études au Caire. Lors du Salon du livre du Caire de 2016, nous avons pu également acheter beaucoup de livres demandés par les étudiants », affirme Ayman Attiya, directeur de l’association. Il explique que petit à petit, avec l’aide des associations caritatives et culturelles, basées au Caire, l’endroit s’est transformé en une bibliothèque publique.
La bibliothèque possède aujourd’hui 6 000 livres environ. Elle a reçu des livres offerts par les ministères de la Culture et les Waqfs, ainsi que quelques livres de la part de librairies privées comme celle d’Al-Kotabgiya, située à Maadi. « En tant qu’association caritative déclarée au ministère de la Solidarité sociale, nous avons envoyé des demandes d’aide aux différents institutions et organismes relevant du ministère de la Culture, comme le Centre national de la traduction, l’Organisme égyptien général du livre et le Fonds du développement culturel. Nous avons également demandé au ministère de l’Education que dans tous les lycées, un jour soit dédié à la bibliothèque, pour que les élèves puissent lire et faire des activités culturelles diverses comme dessiner, regarder des documentaires ou bien discuter autour d’un livre ou d’un film vu ensemble », assure Attiya. Il souligne que l’association planifie l’ouverture d’autres bibliothèques dans d’autres villages d’Assiout, à l’instar de celle du village Al-Maabda.
La voiture des contes
A Choubra Al-Kheima, les habitants s'intéressent à échanger les livres.
Haïtham Al-Sayed, professeur d’anglais au village de Dawama, situé au nord-est de l’Egypte, a passé toute son enfance dans l’univers des contes. Lors de ses études, Al-Sayed a vu de ses propres yeux la différence entre la bibliothèque de la ville de Faqqous, et celles des écoles de son petit village qui étaient presque vides. En 2004, après avoir fini ses études de littérature anglaise, il est devenu professeur d’anglais dans son village et il a commencé à encourager les élèves à lire des contes et des livres pour enfants en leur distribuant ces contes comme cadeau. « En 2015, alors que j’attendais une de mes filles dans ma voiture, en feuillant un magazine pour enfants, une petite fille s’est approchée et m’a demandé ce que c’était. Je lui ai expliqué ce qu’est un magazine pour enfant et lui en ai donné un. La petite fille au comble du bonheur a raconté son aventure à toutes ses voisines, et le livre est passé de main en main. Le lendemain, de nombreux enfants m’attendaient au même endroit pour avoir des livres eux aussi », se rappelle Haïtham Al-Sayed, racontant les débuts de son initiative avec passion. « J’ai réalisé que de nos jours les mères ne lisaient plus de contes à leurs enfants, qui ont eux-mêmes des problèmes de lecture. J’ai donc décidé de faire tous les efforts possibles pour remédier à ce problème. Quelques-uns de mes anciens élèves, convaincus par ma pédagogie et ma passion pour l’enseignement, m’ont rejoint et ensemble nous avons créé le projet Arabiyet Al-Hawadit ou la voiture de contes ». Haïtham et ses élèves ont créé une page (Arabiyet Al-Hawadit) sur les réseaux sociaux. Ils y annoncent tous les événements culturels qu’ils proposent, parfois en coopération avec des associations caritatives de Faqqous. L’initiative d’Al-Sayed s’est vite fait connaître et a reçu des donations de livres pour enfants de quelques librairies basées au Caire, convaincues de l’efficacité du projet. Le bibliobus de l’Institut allemand Goethe a fait quelques sorties dans les villages avec Al-Sayed. Mais le ministère de la Culture a refusé de lui offrir des livres parce qu’il ne représente pas une entité légale, comme l’est une association caritative.
Pour le moment, Haïtham Al-Sayed et son groupe de volontaires continuent leur action malgré l’augmentation des prix des livres et du carburant. Ils préparent actuellement 25 enfants au projet émirati 2017 « Le défi arabe de la lecture ». Le projet émirati est un projet qui a été lancé en 2016 par l’émir de Dubaï, et qui vise lui aussi à encourager la lecture chez les enfants et les jeunes des pays du monde arabe .
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