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Graffitis: La démarche révolutionnaire expliquée

Dina Kabil, Lundi, 25 février 2013

Le nouveau livre de l’artiste et activiste Héba Helmi tente de « préserver » l’art de la rue, propre à la révolution, sujet permanent d’effacement et de disparition.

Graffitis

Le mot-clé du bel ouvrage de photographies que présente Héba Helmi est le mariage de la documentation et du témoignage personnel. Documenter ? Bien entendu. Mais aussi capter l’impalpable, puisque l’un des motifs principaux de l’auteur est de sauver les graffitis et les tags de la mainmise du pouvoir. Car, se demande-t-elle dans le livre, comment préserver les graffitis, faire sa chronique honnête, dans l’histoire officielle de la révolution ? Si « jusqu’à présent, l’Etat égyptien lutte contre l’art de la rue et dépense d’énormes sommes pour l’effacer, comment pourrait-il le sauvegarder ? », s’interroge-t-elle.

Graffitis
Les pleureuses de Alaa Awad sur les murs de Mohamad Mahmoud. (Photo: Ossama Bouchra)

Or, ce livre sur le graffiti, intitulé Je porte en moi un martyr. L’art de la rue de la révolution égyptienne, n’en est pas le premier. Il a été précédé par 5 autres oeuvres sur le graffiti (Deux signés par le photographe et écrivain Chérif Abdel-Méguid, puis un ouvrage collectif à compte d’auteur Les Murs crient, et un dernier signé par l’Australienne Mia Grondhal). Mais celui de Héba Helmi est le premier en son genre, puisqu’il étale les talents de l’artiste-peintre à travers sa conception artistique du livre et sa vision de l’exposition des photos. Une exposition de photos qui « respecte » la nature de cet art mural en les étalant, à l’instar de la technique japonaise, sur quatre pages du livre. Ce qui permet de donner la dimension « véritable » des graffs dans leur contexte réel (le rapport des dessins muraux avec les bâtiments et avec la rue) et de refléter la profondeur de la prise de vue, comme dans l’exemple des graffs de la fameuse rue Mohamad Mahmoud.

De plus, la documentation des graffs se fait d’après une vision bien distincte : une identification entre la démarche révolutionnaire et la lignée du graffiti. Ainsi, elle illustre les tout premiers graffitis qui ont accompagné la révolution du 25 janvier (les tags comme « Sois avec la révolution »), puis la découverte des arrestations des civils et leur soumission à des jugements militaires. Ici, elle s’attarde sur la fin de la lune de miel entre le peuple et les représentants de l’armée, révélant les graffs qui ont accompagné la campagne « Non aux jugements militaires des civils ». Sont ensuite prises en photo (à part l’auteur même, des prises de vue d’Ossama Bouchra, Hossam Hamalawy, Raphael Pleutin et Jiji Ibrahim), les graffs de la libération forcée de l’armée de la place Tahrir, ceux à l’anniversaire du meurtre de Khaled Saïd le 6 juin 2011, sous le titre de « Eradiquer, purifier le ministère de l’Intérieur », où l’on assiste à des tags « flanqués » sur les murs du ministère même : « La police, ce sont des hommes de main, baltaguis ». Passant par le massacre de Maspero, avec les nombreux graffs illustrant le martyr Mina Daniel, puis les sit-in de Mohamad Mahmoud (le graff énorme de Ammar Abou-Baker des yeux de la liberté en allusion aux révolutionnaires qui ont perdu leurs yeux pendant ce sit-in) et celui du Conseil des ministres. Jusqu’à l’appel à la grève générale du 11 février 2012. Comme si en suivant la chronologie historique des graffs, elle traçait également l’itinéraire du militantisme des graffiteurs. Elle le dit explicitement, rendant hommage aux auteurs, « soldats » inconnus de la révolution, dans sa dédicace au début du livre La Gloire est aux turbulents.

Vivre pleinement le changement

Témoignage personnel ? Naturellement. Puisqu’elle l’a vécu au jour le jour, non seulement comme artiste qui tente de vivre pleinement le moment du changement, mais surtout comme activiste dans les rangs de socialistes révolutionnaires, qui ont longtemps rêvé d’arracher le changement du peuple lui-même. Ainsi, elle écrit un témoignage très significatif sur la réalisation de grandes manifestations « inattendues » le jour même du 25 janvier. Remontant dans l’histoire très proche des émeutes organisées par les forces opposantes et comment elles étaient constamment amputées, mais « c’était le seul espace toléré. C’était le commencement ». S’approprier la rue à nouveau sera le défi de l’heure actuelle. Et de telles initiatives qui documentent la victoire de l’art de la rue seront les vrais témoins.

Gowaya chahid (je porte en moi un martyr. L’art de la rue de la révolution égyptienne), de Héba Helmi, aux éditions Dar Al-Aïn, 2013.

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