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La terre au coeur de la littérature

Rasha Hanafy, Dimanche, 24 avril 2016

Le concept de « La Terre, c’est l’honneur », enraciné dans l’âme égyptienne et slogan de récentes manifestations, est abordé dans les romans et la poésie. Il exprime la défense des terrains agricoles contre les agresseurs et celle de la patrie contre l’occupant.

La terre au coeur de la littérature

Les romanciers Abdel-Rahman Al-Chaqawi, Ehsan Abdel-Qoddous, Youssef Idriss, Naguib Mahfouz, Fathi Ghanem, Khaïri Chalabi ou encore Tewfiq Al-Hakim, les poètes Fouad Haddad, Salah Jahine, Naguib Sourour, Abdel-Rahman Al-Abnoudi et Amal Donqol : tous ont parlé de la terre d’Egypte. Ils ont abordé la ques­tion de l’attachement du peuple égyptien à la terre et le lien avec l’honneur et la dignité incarné dans le concept « La terre est l’honneur ». Cette relation sacrée remonte à l’histoire pharaonique, qui a consacré des dieux et des déesses représentant le Nil et sa ferti­lité. Mais pourquoi la terre est-elle tant liée à l’hon­neur ? « La terre et la femme représentent le symbo­lisme le plus fort. Les deux représentent une source de vie, la fertilité et le don de la vie. La femme donne la vie à l’être humain, et la terre lui fournit tous les éléments qui l’aident à vivre. Le lien est évident. La mère, la fille et l’épouse représentent l’honneur et la dignité de l’homme dans le monde arabe en général. Idem pour la terre. D’où ce concept : La terre, c’est l’honneur », explique Moustapha Al-Dabea, professeur de critique littéraire à l’Université de Fayoum. Selon lui, la poésie, ancienne et moderne, ainsi que de nombreux romans ont abordé ce concept en se servant de l’intrigue drama­tique.

La terre tout d’abord est celle cultivée autour du Nil et dans les villages. La campagne est un élément fonda­mental dans la littérature égyptienne. « Il faut dire que le début de l’écriture romanesque en Egypte portait sur la campagne et la terre, contrairement au roman euro­péen, lié à la ville. La grande majorité des romanciers ont des origines villageoises, même s’ils résident dans la ville. Ils ont exprimé la souffrance et les problèmes des villageois qui, malgré tout, n’ont pas cédé leurs terres. Comme Khaïri Chalabi dans son roman Lahs Atab (lécher les seuils), dans lequel il montre qu’en dépit de la pauvreté, la maladie et l’ignorance, les villa­geois s’attachent à leurs terres. Elle est leur honneur en dépit de tout », affirme Howaïda Saleh, romancière et cri­tique littéraire. Et d’ajouter qu’après la Révolution de 1952 avec la fin de l’occupation britannique, l’écriture s’est concentrée sur le concept de la terre. L’honneur et la dignité du peuple égyptien prêt à se sacrifier pour proté­ger et récupérer sa terre de l’occupant ont alors été un thème central de la littérature.

La terre dans les romans
En 1954, le romancier Abdel-Rahman Al-Charqawi publie son roman intitulé Al-Ard (la terre), considéré comme un roman épique. Al-Charqawi a pu y repré­senter l’injustice et l’oppression subies par les pay­sans dans un village wafdiste qui a participé à la Révolution de 1919. « Le romancier a réussi à trans­former ces simples paysans faibles en héros qui défendent leur terre et leur honneur contre le gou­vernement d’Ismaïl Sedqi, qui a voulu confisquer la terre pour construire une route. Le concept de la terre et l’honneur est direct dans ce roman », sou­ligne Khaïri Douma, professeur de littérature moderne à l’Université du Caire. La crainte des paysans d’Al-Charqawi c’est le pouvoir de l’argent qui peut tout acheter. Ils ne craignent pas les policiers de la mairie, parce qu’ils savaient qu’ils étaient plus forts.

Six ans après la parution d’Al-Ard, l’écrivain Fathi Ghanem publie son roman Al-Gabal (le mont), dans lequel il défend les paysans du Saïd contre le plan qui prévoit de les déplacer dans d’autres villages. « Ghanem y présente un autre point de vue de l’attachement à la terre. Il s’agit dans Al-Gabal de la lutte des habitants d’un village de Haute-Egypte contre leur déplacement forcé vers d’autres lieux que les responsables pensent plus dignes pour la vie des villa­geois. Ces derniers sont attachés à leur terre et rejettent complètement cette planification », indique Al-Dabea.

En 1977, après la Guerre du 6 Octobre 1973, Ehsan Abdel-Qoddous publie un roman intitulé Al-Rossassa la Tazal fi Gaybi (la balle reste dans ma poche), en deux tomes : le premier sur la défaite et la Guerre d’usure et le second sur les préparatifs et la victoire de 1973. L’intrigue représente métaphoriquement le concept de « la terre c’est l’honneur », à travers la cousine de Mohamad, un officier de l’armée égyptienne, violée pendant la Guerre de 1967. « Elle représente l’Egypte blessée par l’occupation du Sinaï et des territoires arabes. Pour Mohamad, se venger de l’occupant de sa terre, en le chassant, est la seule solution pour pouvoir relever la tête et retrouver sa fierté dans son village », assure Douma.

La poésie et la terre

Les poètes ont eu aussi leur rôle concernant la défense de la terre. La poésie dialectale aussi bien que celle de langue classique a joué un rôle important pour exprimer l’attache­ment à la terre considérée comme l’honneur de l’homme. La défaite de 1967 a donné un élan aux chansons patrio­tiques, notamment celles composées par les poètes Fouad Haddad, Salah Jahine et Abdel-Rahman Al-Abnoudi. Le poème de Abdel-Rahman Al-Abnoudi Al-Ard Wal Eyal (la terre et les enfants), celui de Salah Jahine Al-Qamh Zay Al-Fallahine (le blé est comme les paysans), celui de Salah Abdel-Sabour Al-Nass fi Beladi (les gens dans mon pays) ou encore son poème Chanq Zahran (la pendaison de Zahran), font partie de la longue liste de poèmes sur l’attachement à la terre.

Le défunt poète Amal Donqol, né en Haute-Egypte, « possédait en lui les valeurs du Saïd et rejetait complètement de céder sa terre. Il refusait la faiblesse et la soumission. Il était rebelle par excel­lence », commente Douma. En 1966, il publiait le poème intitulé La Terre et la plaie qui ne s’ouvre pas, où il critique l’échec du projet politique économique et social arabe, qui a mené, selon lui, à la défaite de 1967. La terre dans le poème, c’est la terre arabe et la plaie est celle qui se referme sur le pus, causant l’empoisonne­ment du corps. Le pus pour lui, c’est l’argent des pays pétroliers. Il commence par : « La terre a encore du sang à cause des boucles arrachées à ses oreilles. Les rires des voleurs conduisent sa caravane … et la laissent sans pro­vision ». Et il clôture son poème en se demandant : « L’épicier va-t-il réparer ce que le pétrole a gâché ? Plus rien à dire. Ô terre : honte aux hommes ! ». Des interroga­tions qui trouvent encore un écho aujourd’hui .

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