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Les imbrications sociales de l’art

Dina Kabil, Lundi, 21 mars 2016

Avec plus de 40 intervenants, la 9e rencontre annuelle March Meeting 2016, organisée la semaine dernière par la Fondation Sharjah pour les arts, s’est centrée sur le thème de l’éducation, de l’engagement et de la participation.

Les imbrications sociales de l’art
L'ouverture de March Meeting a eu lieu en plein désert de Maliha.

Comment combler le fossé entre l’art contemporain et le public ? Cette question éternelle n’occupe pas seulement les sociétés arabes ou les pays les moins développés. Lors de la manifestation March Meeting 2016 (MM2016) organisée par la Fondation Sharjah (SAF, Emirats arabes unis) pour les arts la semaine dernière, avec plus d’une quarantaine d’intervenants, l’on se rend compte qu’aux Etats-Unis comme en Indonésie, en Grande-Bretagne comme en Egypte, en Chine comme dans les pays du Golfe, les petites et grandes institutions culturelles oeuvrent à communiquer avec l’autre, à faire en sorte que tous les efforts fournis par les milieux des arts plastiques, des arts visuels et de l’art conceptuel revêtent un impact. « L’art est un outil, et il reste à savoir comment l’utiliser », rappelle William Wells, directeur de l’espace Townhouse au Caire, très concerné par l’art contemporain. C’est pourquoi la 9e March Meeting a pour titre « Education, engagement et participation » afin de mettre le point sur le rapport des institutions, initiatives et curateurs artistiques avec l’audience et les différentes communautés. Née en 2008 en réponse aux besoins de rencontres et de discussions des acteurs de la scène artistique, March Meeting a pour objectif de mettre sur la table les sujets les plus brûlants qu’affrontent les artistes et les institutions artistiques actuellement. « Loin de la soumettre au label de conférence ou de colloque officiel, March Meeting veut organiser des rencontres entre artistes, curateurs et producteurs de par le monde et créer des opportunités de les présenter les uns aux autres », explique Hoor Al-Qasimi, directrice de la Fondation Sharjah pour les arts, qui organise entre autres la Biennale de Sharjah depuis 1993.

A Sharjah, l’espace des arts est un vaste lieu de galeries hautement équipées, construit de pierre, à l’instar des édifices traditionnels de la ville, et conçu depuis 2009 pour exposer les oeuvres de la Biennale et autres événements artistiques. Mais comment attirer la communauté, l’inviter à participer et pourquoi pas à s’engager dans cette production artistique ? Au-delà des travaux remarquables de programmation artistique conçus par la SAF, « ces développements lui ont permis d’être à l’écoute des besoins de la communauté, de l’audience, mais en même temps de porter le défi et de s’interroger régulièrement sur les hypothèses de notre travail », explique la jeune Cheikha Hoor Al-Qasimi, dans son intervention au premier jour de la rencontre. Elle présente les différents projets lancés par la SAF pour inclure le public, adultes et enfants, dans le travail artistique. Comme le grand écran fixé près du port invitant les marins à visionner les oeuvres artistiques, vidéos et différents projets culturels. De même, le souk de Serkal, situé tout près de l’espace de la Biennale de Sharjah, contribue à fabriquer des fruits et bonbons en papiers coloriés et les présente aux enfants dans les écoles pour les engager dans le travail manuel. Ou le projet de travail avec les enfants sourds-muets : « La meilleure façon de les intégrer dans la société est l’atelier artistique ». Moins optimiste était l’intervention de William Wells, cofondateur et directeur des espaces Townhouse au Caire. Dès les débuts de son activité au Caire en 1998, son travail dans l’art contemporain a rimé avec programmes et ateliers pour enfants et adolescents. Vu le lieu particulier dans lesquels se situent les espaces Townhouse, dans une bifurcation de la rue Champollion au centre-ville, côtoyant les ateliers de mécaniciens et les petites fabriques, la devise de Townhouse a toujours été de s’intégrer à ce milieu dans ses projets et de rechercher un langage nouveau. A titre d’exemple, Wells présente le fameux projet avec les enfants de la rue qu’il avait instauré en consacrant une exposition pour le travail artistique des enfants. Les ateliers Sawa (ensemble) pour les arts visuels se tiennent, eux, toutes les semaines dans cet espace et intègrent les réfugiés et différentes ethnicités au travail artistique, dont la production est devenue aujourd’hui une galerie permanente.

« Nous vivons une crise »
Après une intervention où il a exposé les différents défis qui entravent l’éducation, l’engagement et la participation, Wells affirme : « Nous vivons une crise ». Parce que, pour lui, au-delà des problèmes financiers des petites institutions en Egypte, de la tendance nationaliste croissante qui menace les initiatives alternatives, il existe un mécanisme systématisé « d’officialiser l’éducation alternative » (les projets culturels basés sur des ateliers de travail, ou qui incluent les habitants du quartier, etc.). Cet endroit qui a introduit de nombreux jeunes artistes sur la scène internationale depuis les années 1990, fermé depuis 3 mois par les autorités, dans le cadre d’une série de mesures sécuritaires quelques jours avant l’anniversaire de la révolution du 25 janvier 2011. Le jumelage du travail socioculturel et de l’artistique fait fausse route aujourd’hui, selon William Wells, en rappelant une anecdote, lorsqu’il a organisé des noces au sein de son espace : « On m’a dit : tu dépasses les limites, tu dois te plier uniquement à l’art contemporain ».

Un autre exemple de l’intégration de la communauté dans le travail artistique — ou de sa difficulté — a été donné par l’architecte Yara Bamia, de Riwaq pour la sauvegarde du patrimoine architectural palestinien, organisation basée à Ramallah. Depuis sa création en 2000 par le projet de restauration des anciens bâtiments à Bethléem et la rénovation de l’ancienne ville de Jérusalem, la stratégie de Riwaq a été de « trouver de l’emploi à travers la restauration ». En 2013, l’organisation a atteint le nombre de 70 bâtiments historiques rénovés dans 50 villages. « Notre objectif est d’inclure les habitants dans les endroits les plus pauvres et de consacrer les bâtiments au travail culturel de la société civile », affirme la jeune architecte Yara Bamia. Mais une question reste en suspens : Cette recherche de l’art à atteindre le public par le biais de l’éducation ou de la création de langages nouveaux afin d’engager la communauté dans les programmes artistiques ne porte-t-elle pas atteinte à l’art contemporain même ? Ne la dévie-t-elle pas vers le social ? La réponse est négative chez de nombreux curateurs et acteurs de la scène artistique. « C’est le travail que nous effectuons toujours entre organisation d’exposition et recherches continues pour accéder au grand public », affirme Leeza Ahmady, curatrice indépendante basée à New York. Quant à Anna Cutler, responsable des programmes éducatifs au Tate Gallery à Londres, elle insiste sur le fait que l’art change et que nous changeons ... et vice-versa. « Nous travaillons avec un public très diversifié, et le pari est de changer, de renouveler les méthodes et stratégies selon le contexte », explique Cultler. Elle affirme : « Le fossé entre art contemporain et public est commun dans tous les pays. L’idée est de naviguer inlassablement entre l’homme et l’art, l’évolution du réel et des besoins de l’homme, l’évolution de l’art et des questions qu’il pose ». L’art contemporain aujourd’hui dépasse les frontières du social et du politique, il consiste « en un jeu avec les frontières de ce qui est communément considéré comme de l’art », comme l’a joliment écrit la sociologue Nathalie Heinich.

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