Dimanche, 14 juillet 2024
Al-Ahram Hebdo > Idées >

Salon du livre: faire face à l'extrémisme

Sameh Fayez, Lundi, 08 février 2016

Les livres et les arts « underground » de jeunesse occupent le devant de la scène de cette 47e édition du Salon du livre, tandis que le livre religieux continue à animer les débats. Bilan.

Salon du livre

L’édition jeune du Salon du livre du Caire

Le « phénomène Zap Sarwat » s’impose à nouveau lors de cette édition 2016 du Salon du livre, mais sous d’autres formes. La rencontre du rappeur égyptien Zap Sarwat avec quelque 2 000 fans âgés de 16 à 25 ans pour signer son livre « Habibati » a été une première l’an dernier. Loin des dédicaces classiques organisées par les éditeurs présents au salon, la séance de Sarwat avait quand même été officiellement reconnue par les organisateurs et animée au pavillon du « Café culturel ». Cet accueil d’un écrivain « underground » a alors engendré les réactions très hostiles des tenants de la sacro-sainte scène culturelle. Pourtant, la direction du 47e Salon du livre 2016, avec le nouveau président de l’Organisme général du livre, Hayssam Hadj Ali, a pris le parti de la jeunesse en ouvrant les débats sur l’influence des réseaux sociaux, des blogs et des clubs de lecture sur les éditions de jeunesse.

L’édition jeune du Salon du livre du Caire
Le salon du livre, un espace pour les jeunes et les moins jeunes.

Cette tendance s’est clairement reflétée dans les colloques diversifiés du salon, et les représentations de théâtre de rue ou des dessins à même l’asphalte. Le Café culturel, qui a accueilli Zap l’an dernier, a reçu le jeune poète Amr Hassan dont les ouvrages sont considérés dans les médias comme de solides best-sellers. Dans les colloques, l’on rencontre des noms comme Ahmad Al-Qarmalawi, au pavillon de la créativité, dont le livre était également discuté par de jeunes critiques. Des noms que l’on n’aurait jamais reconnus officiellement lors des éditions précédentes, et dont les critiques emprisonnent les ouvrages sous le seul label, mal vu, de best-sellers.

Retrait du livre religieux ?

L’édition jeune du Salon du livre du Caire

Le thème du renouvellement du discours religieux, qui était celui de l’an dernier, est de même revenu avec force cette année (voir page 17). Dans le cadre de « La Culture fait front », thème principal des débats du salon cette année, l’on remarque un sens insinué à l’extrémisme religieux, au terrorisme au nom de la religion, notamment après l’ère des Frères musulmans. Après juin 2013, et durant l’édition 2015, les maisons d’édition spécialisées dans les livres religieux dépendant des Frères musulmans et quelques courants salafistes ont disparu à l’apogée d’un conflit avec l’Etat. Le fameux pavillon Maktabet Al-Osra (collection de poche des chefs-d’oeuvre qui dépend de l’Organisme du livre) est venu prendre la place de Safir, l’une des plus fameuses maisons des Frères et qui n’a pas, cette année, pour la 3e année consécutive, participé au salon. Mais est-il véritablement question de « la fin de l’époque du livre religieux », comme le prétend dans son étude Zein Abdel-Hadi, président de l’Organisme de Dar Al-Kotob (l’équivalent de la Bibliothèque nationale) ? Abdel-Hadi affirme que si le livre religieux était en tête de liste les dix années précédant la révolution de 2011, c’est un peu aussi le cas aujourd’hui : toutes les publications sont des rééditions du patrimoine dont les droits de propriété intellectuelle sont entrés dans le domaine public. « Mais le nombre de nouveaux titres dans le domaine religieux recule pour laisser place aux ouvrages en littérature et en sciences humaines », écrit-il aussi.

L’édition jeune du Salon du livre du Caire

Dans une autre étude menée par Gamal Mohamad Ghittas, concernant les statistiques arabes de la culture numérique (celle consommée sur Internet), l’on souligne que les questions culturelles sont en tête de liste en Egypte occupant 33,6 % des sujets. Ce chiffre comprend toutes les matières ayant rapport avec le divertissement, que ce soit la consommation rapide de chansons, la musique de films ou les feuilletons de télévision. Puis figurent sur la liste les sujets religieux, qui ont un rapport avec l’idéologie et les pratiques religieuses.

Des best-sellers
Mais d’après ces études, le livre religieux est-il vraiment en déclin ? Il a certes dominé pendant plus d’un siècle depuis la création de l’imprimerie en Egypte en 1822. A la seconde moitié du XIXe siècle, de 1850 à 1899, la publication de livres en Egypte atteint 9 538 ouvrages, et les livres de religion (2 604) devancent la littérature (1 647). Ils ont continué à occuper le devant de la scène jusqu’à l’an 2000. Après la révolution du 25 janvier 2011, l’édition en Egypte a témoigné d’une mutation. En plus des livres de politique, de chroniques historiques sur les périodes révolutionnaires, la littérature d’horreur et les « thrillers » ont été des best-sellers. Cette tendance a continué en 2012 et 2013, puis en 2014, les romans érotiques et romantiques ont occupé la tête de liste, notamment après la chute des Frères musulmans. Quant aux titres du salon 2016, les romans biographiques et autobiographiques ont occupé la part du lion : J’étais un gars dans les années 1970 du critique Mahmoud Abdel-Chakour, Au seuil de la cinquantaine du journaliste Ibrahim Eissa. Ou encore Nagat Al-Saghira de la journaliste Réhab Hani, Omar Shérif, le héros de notre bon vieux temps de Nahed Salah, Les Documents personnels de Leila Mourad par Achraf Gharib ou Faten Hamama de la journaliste Zeinab Abdel-Razeq. Les débuts de ce penchant pour les livres biographiques, que l’on appelle la littérature de l’intime, remontent à l’an 2000, avec Al-Dounia Agmal Min Al-Ganna (la vie est plus belle que le paradis) de Khaled Berry, dans lequel il relate son expérience dans l’enceinte du mouvement de la Gamaa islamiya, puis le roman autobiographique Wadaän Ayatoha Al-Sama (adieu les cieux) de Hamed Abdel-Samad, Kol Ahzéyati Dayéqa (tous mes souliers sont serrés) de Adel Assaad Al-Miri, dont l’oeuvre constituée de cinq romans relate son parcours de vie.

Salon du livre

Avec l’épanouissement de la littérature des jeunes écrivains suite à la révolution de 2011, la plupart des romans se sont repliés sur l’écriture de l’intime ou de l’expérience personnelle dans un cadre romanesque. Cette apogée des oeuvres autobiographiques a trouvé son chemin probablement après le recul des livres de fiction, à partir de mars 2015 comme les chiffres le prouvent dans les librairies. L’Etat avait relevé l’épanouissement de la littérature autobiographique, et lui a consacré un prix de l’Encouragement de l’Etat en 2014 et dont le lauréat fut Intissar Abdel-Moneim, Hékayti Maa Al-Ekhwan (mon histoire avec les Frères).

Lien court:

 

En Kiosque
Abonnez-vous
Journal papier / édition numérique