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Bien au-delà de la réalité

Névine Lameï, Lundi, 23 février 2015

Hamed Nada est un contemporain intemporel ayant recours dans ses oeuvres à l'héritage populaire. Dans une perspective différente, il se démarque par son recours au surréalisme et à l'expressionnisme. Il reste un génie de la peinture égyptienne

Bien au-delà de la réalité
Femme et chat. Peinture à l’huile.

La galerie Ibdae poursuit sa série des maîtres égyptiens, ayant commencé avec une exposition de Abdel-Hadi Al-Gazzar (1925-1966).

Cette fois-ci, c’est le tour de Hamed Nada (1924-1990), avec des oeuvres pro­venant de la collection privée de la famille de l’artiste. Celles-ci varient entre pein­tures à l’huile, esquisses, dessins au crayon noir et aquarelles. Elles résument la démarche de Nada et ses différentes périodes artistiques, allant de l’expres­sionnisme au surréalisme populaire, mais plaçant toujours la femme au centre de son oeuvre.

A l’entrée de la galerie trône une oeuvre à l’encre de chine datant de 1948. Dans les années 1940 et au début des années 1950, Nada était déjà membre du groupe Al-Fan Al-Moasser (art contemporain), prônant une nouvelle création, plus égyptienne, beaucoup moins dans l’imitation acadé­mique. Il s’est alors mis à peindre la société cairote et ses nombreuses « inéga­lités », avec des corps féminins « dému­nis » et « disproportionnés ».

Puis, à partir de la deuxième moitié des années 1950, le style de Nada est devenu marqué par son voyage à Louqsor en 1956. La vie quotidienne prend le dessus et l’in­fluence de l’art pharaonique se fait de plus en plus sentir. Les couleurs deviennent plus vives durant cette période particulièrement appréciée, telle cette oeuvre de 1957 montrant des silhouettes humaines et animales qui s’allongent et perdent le sens de la gravité terrestre. L’artiste fait appel également à l’écriture hiéroglyphique.

Hamed Nada, originaire du quartier populaire d’Al-Khalifa, riche en bâtiments mamelouks et ottomans, fait miroiter dans son travail l’âme de ses ruelles animées. Les spectacles de marionnettes, les derviches tourneurs et les fêtes foraines sont monnaie courante. La superstition aussi. D’où ces motifs populaires exprimant une révolte métaphysique, mêlant fantaisie, magie et légende populaire.

Pourtant, la « révolte métaphysique » chez Nada est restée un « échec », selon Aimé Azar, professeur et historien de l’art égyptien, dans son livre La Peinture moderne en Egypte (Editions Nouvelles, Le Caire, 1961). Pour Azar, Hamed Nada opte davantage pour l’ex­pressionnisme que pour le surréalisme. Azar écrit : « Tandis qu’Al-Gazzar nous fait part de ses émotions et tourments, Nada, au contraire, se replie sur lui-même. Il souffre profondément de la vie que mènent les humbles du quartier d'Al-Khalifa, mais l’humaniste chez lui est un résigné qui regarde avec un calme attristé les malheurs dont souffre l’homme », ce qui est clair dans sa série de peintures à huile sur bois, datant de 1957. Celle-ci se taille la part du lion parmi les oeuvres exposées à la galerie Ebdae.

Chez ce pionnier du surréalisme popu­laire, la femme « érotisée » est l’héroïne, avec une vigueur de couleurs très denses face à un homme qui occupe toujours une place secondaire. Il est le plus souvent représenté par une image pâle, floue et ombreuse. Chose qui paraît clairement dans la série de portraits hommes et femmes, à Ebdae.

Si la femme est en perpétuel mouve­ment, arrondie par joie ou par colère, elle est toujours accompagnée d’un chat. « Le chat est un symbole psychologique à cause du jeu qui entre dans la cruauté inconsciente du félin, la menace ner­veuse et la domination des instincts qui cachent l’apparente grâce et stylise la domestication du chat. Enfin, parce que la souplesse de l’animal permet à Nada de le déformer anatomique­ment selon les besoins plastiques du tableau (...) Il s’agit peut-être de la démoniaque chez l’homme », écrit Aimé Azar. Ainsi, les deux oeuvres qui remontent à 1985 montrent une femme, au corps « voluptueux », toujours face à un chat. Trahison ou douceur ! A chacun son imagination.

Jusqu’au 1er mars, à la galerie Ibdae de 10h à 22h (sauf le vendredi). 23b, rue Ismaïl

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